Cinéma / UNE SECONDE MERE d’ Anna Muylaert.

Quinquagénaire dévouée au service d’une famille aisée, Une employée de maison dévouée voit sa vie bouleversée par l’arrivée de sa fille qu’elle n’avait pas pu élever. Dans la villa opulente, c’est tout le système des rapports de classes établi depuis des générations, que la nouvelle arrivante va remettre en question. La réalisatrice Brésilienne qu’on avait remarquée pour son film L’année où mes parents sont partis en vacances (2009) , pour son quatrième film pose avec une belle sensibilité , son regard sur un prolétariat à domicile en bute aux vexations et au bon vouloir des maîtres… Prix du Public au Festival de Berlin et Prix du Jury au Festival de Sundance . A Voir …

l'Affiche du Film.
l’Affiche du Film.

Elle s’appelle Val ( Regina Casé, formidable ) et depuis plus de vingt ans elle est gouvernante dans une famille Brésilienne très aisée de Sao Paulo , dont elle s’occupe depuis sa naissance de l’enfant Fabinho ( Michel Joelsas ) du couple ( père artiste- peintre , mère star de la TV et femme du monde ) , en même temps qu’elle est chargée d’entretenir la maison et de faire la cuisine. Val qui s’acquitte de la tâche avec dévouement est considérée désormais « comme un membre de la famille » et le rapport fusionnel avec l’enfant qu’elle a élevé comme une seconde mère ( que le titre du film souligne), semble d’ailleurs avoir installé encore un peu plus, ces rapports de dépendance qui la lient désormais à la famille. Cet enfant a été en effet pour Val, une sorte de substitut maternel qui,  pour des raisons professionnelles n’a pu élever sa fille Jessica qui vit avec son père dans le Nord , et dont elle est restée depuis dix ans sans nouvelles. Le début du film souligne son attachement à Fabinho avec lequel, le temps passant elle n’a cessé d’entretenir des liens très forts et qu’elle protège des parents distants , mais vigilants ( surtout la mère ) sur la « place » de Val … qui s’en tient au périmètre qui lui est défini dans la Maison !. En même temps qu’il laisse percevoir dans le transfert d’affection , le regret sur le choix qu’elle a dû faire qui va s’inscrire sur son visage qui s’illumine lorsqu’une lettre de sa fille la prévient de sa venue à Sao Paulo pour y faire des études d’architecture…

Val ( Régina Casè)  et sa  Fille  Jessica ( Camilla Mordillà)
Val ( Régina Casè) et sa Fille Jessica ( Camilla Mordillà)

L’arrivée de Jéssica ( Camilla Mardilla) qui sera logée , avec l’accord des maîtres, avec sa mère dans la chambre de bonne de la somptueuse villa va venir petit à petit perturber l’ordre établi. Jéssica qui n’a pas honte d’être la fille de la Nounou n’est cependant pas prête à se plier aux règles, bien décidée à s’affranchir grâce ses études, des conventions sociales et surtout de ces rapports de classes qui les déterminent et enferment les individus . Dès les premiers jours elle va chercher à bousculer les barrières, comme l’illustre la scène où elle ose – avec habileté, en prétextant de pouvoir mieux travailler à ses examens – demander d’être logée dans la chambre d’amis inoccupée plutôt que d’avoir à le faire dans la petite chambre de bonne de sa mère. De la même manière que, plus tard, elle se laisse inviter au petit  déjeuner avec le maître … sous les yeux ébahis de sa mère !. Jéssica est bien décidée à faire sauter les « cloisons » des lieux où chacun s’est vu délimiter sa zone , comme l’illustre cette scène récurrente du couloir séparant, les chambres des maîtres et  du fils,  et celles de la chambre d’amis et de la bonne ; comme l’utilisation aussi  les  lieux ( piscine , séjour , cuisine). La réalisatrice s’ y amuse, elle, à faire sauter le vernis des conventions qui s’y attachent et définissent sous le couvert d’une entente cordiale hypocrite, le mépris qui se cache derrière le miroir de l’affection manifestée sous la forme des bonnes manières bourgeoises envers cette « nounou » que l’on exploite . C’est bien ce que Jéssica ,va tenter de faire comprendre à sa mère qui s’est pliée au «  chacun doit rester à sa place » , et qui tente d’y remettre aussi sa fille. Désormais la confrontation des trois points de vues ( les Maitres , la Bonne obéïssante , et fille rebelle ) va nourrir le récit de scènes où le jeu de la domination sociale est en représentation constante . C’est la belle idée de film que de la distiller au cœur des  séquences où l’humour fait écho aux rapports de forces qui s’y dévoile, dans une sorte de « guérilla feutrée » qui va faire sauter les « espaces » de la villa bourgeoise.

Val  (Régina Casè ) prête à prendre  son envol ...
Val (Régina Casè ) prête à prendre son envol …

C’est dans cette démarche que la cinéaste réussit à distiller, habilement et subtilement, sa mise en scène de la transgression au cœur de séquences qui jouent sur le réel des situations, ne les chargeant jamais de la dimension caricaturale, ni de celle de l’angélisme qui pourrait s’y substituer . C’est dans cette dimension superbement servie par des comédiens en osmose , et élevée au sommet par la grande comédienne Régina Casé qui offre  une dimension émouvante et magnifique à sa prise de conscience et à son parcours vers la liberté . Dès lors,  les séquences qui viennent installer le chaos de la rupture dans l’ordonnancement des périmètres, se font à la fois le reflet d’un édifice dont les murs maîtres s’écroulent , en même temps que s’y inscrit au cœur, cette vigueur naissante d’une prise de conscience d’autant plus émouvante qu’elle vient effacer des années de soumission .
Cellle qui mettra fin a des années de domination subies dont la cinéaste a réuni en quelques scènes de la vie quotidienne tout le poids d’une humiliation subie, et devenue « normalité » pour Val . Celles -ci mettent à la fois en lumière le vrai visage des maîtres : un père qui tient les cordons de la bourse mais feint d’être sur la touche, et une mère distante et qui feint d’être la patronne et jalouse de l’influence de Val sur son fils et qui joue aussi la mère louve,  lorsque celui-ci risque de céder au charme de Jéssica.
De la même manière qu’elle analyse le territoire des sentiments et des jeux d’influences où se révèlent des rapports de classe et de domination , la cinéaste investi -aussi- admirablement , les lieux et les objets qui les reflètent . Ainsi la piscine réservée aux maîtres , objet de l’une des premières scènes d’affrontement lorsque le fils de famille invite un copain et entraîne Jéssica à s’ y baigner , vécue comme de crime de lèse- majesté auquel la patronne mettra fin en la faisant vider !. De la même manière que la cuisine où l’on se croise,  deviendra un enjeu de rapports de forces via le frigidaire contenant la crème glacée des patrons et celle des domestiques . Et que de nombreux objets se feront , eux aussi , les révélateurs de cette » guérilla sociale », à l’image du service à café noir et blanc offert par Val pour remercier sa patronne d’avoir accueillir sa fille , et qui se retrouve relégué aux oubliettes …

Val ( Régina Casè  )  et sa patronne  Barbara ( Karine Telles)
Val ( Régina Casè ) et sa patronne Barbara ( Karine Telles)

Et les humiliations petit à petit vont se faire plus vivaces, poussant Jessica qui ne veut plus les subir à chercher un autre logement . Mais celles -ci continueront pour Val, comme l’illustre la scène où la patronne s’en prend vivement à elle ,pour un plateau en argent abîmé lors du néttoyage …entraînant Val pour la première fois à demander sa démission . Trop c’est trop, et les excuses de la patronne « pardonne moi si j’ai été dure, je me suis laissée emporter … »,  qui dans la foulée lui propose « une augmentation de salaire », ne feront que renforcer la détermination de Val , désormais,  à prendre son  destin en mains ( la belle scène de son bain de pied libérateur dans la piscine) que viendra renforcer le final lui ouvrant d’autres lendemains avec sa fille qui a réussi son concours d’architecture … et qui lui réserve une autre surprise.

Un très joli conte moderne en forme de comédie sociale sur une réalité de la société Brésilienne et d’une Bourgeoisie « préférant confier ses enfants à une Nounou qui s’installait chez eux plutôt que de s’en occuper eux-mêmes  , ce prolétariat des nounous brésiliennes (… ) qui avaient elles mêmes des enfants qu’elles devaient confier à quelqu’ un d’autre afin de pouvoir s’acquitter de leur travail … », que la cinéaste à connu et dont elle a voulu, à  la fois décrire la réalité et l’exploitation , en même temps que de poser la question ( qu’elle développe dans le film au travers des personnages de Fabinho et de Jessica ) sur l’éducation : «  celle-ci peut-elle réellement exister sans affection ? , Cette affection peut-elle s’acheter , et si oui , à quel prix ? » , explique-telle dans le dossier de presse du film.

(Etienne Ballerini)

UNE SECONDE MERE de Anna Muylaert -2015-
Avec : Regina Casé, Camilla Mardilla, Michel Joelsas, Karine Telels, Lourenço Mutarelli….

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s