Cannes 2015 / La Semaine de la critique – épisode 1

La semaine de la critique constitue une sélection à part dans le panorama cannois puisqu’elle présente presque exclusivement des premiers films, plus rarement des  seconds.  C’est donc une sélection qui recèle encore le plaisir de la découverte, cette sensation de plus en plus rare pour le cinéphile de plonger dans l’inconnu. Retour sur les trois premiers films présentés.

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Les Anarchistes d’Elie Wajeman,

Ce n’était cependant pas le cas avec le film d’ouverture Les Anarchistes, deuxième film d’Elie Wajeman, dont le premier film Aylah avait été présenté à la Quinzaine des Réalisateurs il y a quatre ans. Ce film-ci tout entier tient dans son titre. Il s’agit effectivement d’une peinture d’époque, en costumes, autour d’un groupe d’anarchistes infiltré par la police à Paris à la fin du XIX siècle. La mise en scène est classique, certains diraient même conventionnelle. Le récit est linéaire, sans grande audace ni dans l’image, ni dans le montage, ni encore moins dans le traitement du sujet. Les acteurs sont justes, notamment Tahar Rahim et Adèle Exarchopoulos, mais le film cède un peu trop facilement à l’image d’Epinal de la figure de l’anarchiste, exalté en diable, prêt à tout, dans un mélange de révolte viscérale et de romantisme qui le mène nécessairement à sa perte.

L’intérêt du film réside davantage dans la manière dont le réalisateur s’attache à la notion d’appartenance, à un groupe, à une famille que l’on se choisit et qu’on se crée.(mais encore faut-il la choisir réellement). D’ailleurs Jean Albertini, le personnage principal du film a grandi à l’orphelinat, il n’ a pas connu son père et sa mère est morte lorsqu’il avait huit ans. D’une certaine façon, il est vierge (comme le lui demande le commissaire au début du film au sens littéral du terme). Comme le film a une trame romanesque en plus de son environnement historique, c’est bien sûr par le biais des sentiments que le flic infiltré va peu à peu s’attacher à sa famille anarchiste, se devant de participer à chacune de ses aventures, même celles qu’il réprouve pour ne pas éveiller de soupçons. Mais la trahison ne fait pas bon ménage avec l’appartenance au groupe, et Jean l’apprendra bien sûr à ses dépens. D’autant que la grande corporation de la police à laquelle il appartient le soupçonne elle aussi d’avoir trahi et d’être devenu anarchiste lui-même…

Un film finalement sur la nécessité de savoir quelle sa place, par rapport aux autres et à la société dans son ensemble.

Le deuxième film présenté à la Semaine de la Critique était lui un premier film et les premiers films traitent souvent de l’enfance et de l’adolescence, cette période que les jeunes réalisateurs eux-mêmes ont quitté depuis peu.

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The Sleeping Giant d’Andrew Cividino

The Sleeping Giant ne déroge pas à la règle. Premier film du jeune réalisateur canadien Andrew Cividino,  il relate ce moment charnière de l’éveil aux sens et au monde vue par le prisme de trois jeunes lascars, à cet âge où un an ou dix-huit mois d’écart font toute la difference. Adam le timide, fils de bonne  famille,  Nate la grande gueule qui est déjà sur la mauvaise pente et Riley son cousin,  à peine plus âgé et déjà beaucoup plus sûr de lui.

Ils sont tous en  vacances l’été au bord d’un lac très sauvage du nord du Canada et s’amusent  aux jeux de leur âge (saucisses sur la plage ; bals populaires, tours en voiturette sans permis ; etc…).

Les trois jeunes gens éclatent de vérité et portent  le film avec la belle énergie de la jeunesse. Le  montage accentue cette dynamique avec une profusion de cuts sans transition sur des plans mouvementés enveloppés dans une musique  à donf’ comme on pouvait s’y attendre.

L’habileté du réalisateur réside surtout dans la manière dont il tisse sa trame dans un entrelac de plus en plus serré autour des trois  protagonistes avec une attention soutenue portée aux personnages secondaires  (le père,  sa jeune maîtresse, le dealer, la jeune fille; etc….). Le scénario reprend un certain nombre de figures obligées du genre en exploitant  à chaque fois les trois angles qu’offre chacun des personnages dans leur diversité  de langage et de comportement  : l’éveil à la sexualité, la rivalité avec le père, l’amitié , la fidélité, la trahison, etc…Le film va crescendo avec quelques trouvailles visuelles comme l’image renversée de la maison de la voisine épiée par Adam  à travers le télescope de son père.

Paulina deuxième film de Santiago Mitre qui avait connu un beau succès public et critique avec son premier film « El estudiante » est présenté cette fois-ci à la Semaine de la Critique.
Paulina est un projet à la fois beaucoup plus ambitieux et beaucoup plus complexe . C’est un film qui pose certes à  nouveau la question de l’engagement politique, mais d’une façon plus profonde et plus subtile en  le rendant totalement indissociable de la cohérence que chacun essaie avec plus ou moins de succès à sa propre  vie . Le personnage de Paulina  magnifiquement incarné par Dolores Fonzi est la force motrice du film qui permet au réalisateur de développer et d’approfondir son sujet en mettant à nu toutes les contradictions des différents personnages.
Paulina, jeune avocate, fille d’un juge en vue de Buenos Aires,  décide d’abandonner son doctorat en droit pour se lancer dans un projet d’éducation populaire auprès d’une communauté  Guarani quelque part dans la Pampa, pas très loin de la frontière avec le Paraguay,  autant dire « in the middle of  nowhere. A partir de là,  Paulina va s’impliquer de tout son être, envers et contre tout , au delà du raisonnable -ce qui est souvent louable-  mais au-delà même du compréhensible. Elle va le faire avec une obstination totale,  cherchant la vérité -sa vérité- contre  vents et marées . Elle a cette phrase magnifique pour décrire son combat « Quand des pauvres sont concernés,  la justice ne recherche pas la vérité,  elle veut des coupables « . Les coupables, elle les connaît, mais cela  ne lui suffit pas ,  elle  veut comprendre alors même qu’elle a été victime d’un viol et qu’elle se retrouve enceinte.

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Paulina de Santiago Mitre

Le film est très travaillé au niveau du montage. Le récit est heurté, avec des ellipses,  des retours en arrière ,  des répétitions ce qui donne un rythme presque saccadé qui reflète au plus près  les soubresauts émotionnels par lesquels passe Paulina. Les événements s’ éclairent souvent à posteriori,  ce qui maintient une forme de suspens et permet au spectateur d’ être partie prenante du déroulement du récit.
La description de cette communauté isolée est sobre , sans enjolivure. La rudesse des moeurs,  la violence des relations humaines et sociales s’installent d’entrée de jeu à  l’écran, mais la force du scénario consiste justement à s’éloigner assez vite de la trame sociologico-poltique pour  plonger sans prévenir dans le drame vécu par Pauline . Tous les autres personnages prennent au fur et à mesure une consistance,  une épaisseur  qui va bien  au-delà de l’éclairage social donné par la phase d’exposition du film. Le personnage de Laura par exemple, l’institutrice guarani qui soutient Paulina à son  arrivée à l’école et qui va devenir son amie, mais aussi le personnage du père , la petite amie de Ciro par qui le malheur arrive. Santiago Mitre trouve avec bonheur un équilibre et une tension permanente entre un film centré sur le personnage de Paulina et la galerie de portraits de tous ceux qui à  différents  titres interagissent avec elle. Le film ne prend pas parti, et gagne d’autant plus en force qu il reste  dans cette position inconfortable où chaque point de vue a sa logique et sa cohérence et ce avec la même obstination dont fait preuve sa belle héroïne. Cette obstination fait de Paulina une lointaine’ parente des « petits » héros de Kiarostami qui eux non plus n’abandonnent jamais.
Une réussite et le premier film qui sort du lot dan  cette édition de la Semaine de la  Critique.

Josiane Scoléri

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