Théâtre / Quand l’opéra de Vienne vient à Nice

Don Pasquale de Donizetti, mis en scène par Irina Brook se jouait ce vendredi 8 mai à Vienne. Pour que le public niçois puisse en profiter, la représentation était retransmise en « temps et heure » dans la salle Pierre Brasseur du Théâtre National de Nice, sur un écran géant. Ainsi, 500 personnes ont pu apprécier le talent d’Irina Brook. La mise en scène était une commande de l’Opéra de Vienne, excusez du peu.

Bon, pour ceux qui ne connaissent pas cet opéra, faisons un petit point.

Malatesta et Norina
Malatesta et Norina

Don Pasquale est un homme riche, mais très âgé. Dépourvu de descendance, il enrage de voir que son seul héritier, son neveu Ernesto envisage d’épouser Norina une jeune et jolie veuve, hélas désargentée. Il décide donc de se marier, et demande à son ami le docteur Malatesta de lui trouver une épouse afin de faire des enfants et ainsi déshériter Ernesto.
Mais Malatesta est fourbe et n’entend pas élaborer ce stratagème. Il entreprend donc de duper son vieil ami en faisant passer Norina pour sa jeune sœur et de la présenter à Don Pasquale en qualité de fiancée idéale, timide et obéissante… Rien ne se passe comme prévu et Norina ne tarde pas à dévoiler rapidement son véritable visage.
Don Pasquale est considéré comme l’un des derniers opera buffa et représente un modèle du genre. Le sujet n’est pas sans rappeler Le Barbier de Séville et la coquette Norina évoque Serpina dans La Servante maîtresse de Pergolèse. L’œuvre est une satire douce et amère qui se déroule au son et au rythme d’une musique pétillante dans laquelle s’entremêlent comique, sentiments et passion.
Mais comment mettre en scène j’allais dire « théâtralement » un opéra, genre dans lequel les mises en scène, fait par des gens sans doute plein de bonne volonté, étaient surtout des mises en espace, l’important étant le chant, et la musique ?

Norina et Ernesto
Norina et Ernesto

Irina Brook s’est « frottée » plus d’une fois à la mise en scène d’opéra. Voilà ce qu’elle nous disait : « Le n° 1 dans tout ce que je fais est que le choix de l’artiste soit entièrement le mien. Je n’ai jamais fait une commande avec d’autres acteurs que ceux avec lesquels je choisis de travailler. A l’opéra, c’est très dangereux : on vous donne des chanteurs qui sont choisis toujours par le directeur de la maison et on ne sait pas comment ils seront : il y en a des merveilleux et absolument formidables et d’autres qui le sont moins. On ne sait jamais à quoi s’attendre. On ne peut pas faire son théâtre librement comme je le ferais au théâtre. On a toujours une petite crainte que quelqu’un parte en claquant la porte en disant : « ah non, mai on ne va pas faire des échauffements, c’est ridicule… » Je ne me sens pas libre à l’opéra comme je le suis au théâtre. En même temps, je suis très mélomane, et le fait de travailler avec des personnes qui ont cet outil est tellement éblouissant fait que j’ai un amour de travailler en musique. Donc je fais des allers-retours et j’espère parler avec l’opéra de Nice et de voir si l’on peut concocter des choses ensemble.

Irina Brook
Irina Brook

Et là, il n’y a pas photo : nous avons vraiment assisté au travail réussi de la touch’ de la mise en scène de théâtre dans le monde codifié et parfois un peu – excusez moi, messieurs et mesdames les puristes- « gélifié ». Ce n’est pas l’opéra en lui-même qui est « collet monté » mais ce que l’on en fait.
Autant le dire tout net : Irina Brook a transformé des chanteurs d’opéra en comédiens. Pour notre plus grand bonheur. Et apparemment pour le leur. Et ce, sans aucun détriment à la qualité du chant. Je ne suis pas un grand expert en chant, mais en quarante ans de spectateur (je frémis en écrivant ce chiffre) je sais voir si un comédien prend du plaisir à ce qu’il fait, il prendra du plaisir dans l’exercice de son art oratoire.
La mise en scène ici occupe tellement l’espace, elle est toujours tellement en mouvement, en fluidité, que pour un peu on en oublierait presque la musique. Mais cette apparente dichotomie va justement au service de la musique, la valorise : en travaillant « théâtre », Irina Brook rend un plus grand service à la musique et au chant que ne le ferait un épigone : elle les fait vivre, tout simplement.
Comme l’histoire narrée est au fond très « commédia dell’arte », Irina Brook, en fine mouche qu’elle est va chercher dans la gestique accentuée de certains gags du cinéma muet, mais comme une simple citation, pas un effet grossissant. Le gag n’est rien d’autre qu’une légère exagération de la réalité, il la surligne.

Ernesto, Norina et Don Paquale
Ernesto, Norina et Don Paquale

On va me dire : et les costumes ? Rassurez-vous : ils ne sont ni « d’époque » (laquelle au fait ?) ni, selon ce mot horrible, « contemporain ». Ils sont la note finale de la dramaturgie, ils peuvent être en harmonie (comme le bleu dans la première scène où l’on voit Norina ) ou en antagonisme. Ils sont les touches –taches – de couleur précisant les personnages.
A propos des personnages, ils sont joués par Michele Pertusi (Don Paquale) Juan Diego Flórez (Ernesto) Alessio Arduini (Malatesta) Valentina Naforniţa (Norina)
Irina Brook redonne ses lettres de noblesse à un art populaire que la bourgeoisie a cadenassé pendant deux siècles, tout en versant récemment des larmes de crocodile sur le fait que le « populaire » n’allait pas à l’opéra.
En sortant de cette projection, j’entendais quelqu’un dire, derrière moi : « j’en redemande ». Nous aussi, Irina, nous en redemandons.
Jacques Barbarin

 

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