Théâtre / Toujours la tempête d’Handke et Françon au TNN

Décidément, les spectacles « forts » se succèdent au TNN. Actuellement c’est une double signature, et pas des moindres, qui œuvre dans la salle Pierre Brasseur. A l’écriture, Peter Handke. A la mise en scène, Alain Françon.
Toujours la tempête 2Peter Handke est un écrivain autrichien de langue allemande, de réputation internationale. « Handke, tel un personnage des films de son ami Wim Wenders (dont il a été plusieurs fois le scénariste, de Faux mouvement aux Ailes du désir), arpente à présent les chemins de l’Europe ou se baigne dans ses fleuves, homme sans adresse, solitaire, à la recherche d’une vérité essentielle, qui serait l’être même du langage dans l’immédiateté de la sensation. » (extrait d’un article de Michel Contat, Le Monde, 9 décembre 1988). Il multiplie les écrits, romans, pièces de théâtre, essais et obtient presque tous les grands prix littéraires autrichiens et allemands.
Alain Françon fonde la compagnie Le Théâtre éclaté à Annecy en 1971. En 1989, il dirige le Centre dramatique National de Lyon- Théâtre du Huitième. Il y monte notamment Britannicus et Hedda Gabler. Entre 1992 et 1995, il dirige le centre Dramatique de Savoie où il monte Edward Bond, Tchékhov. En 1996, il est nommé directeur du Théâtre Son mandat est prolongé jusqu’en janvier 2010. Il crée sa compagnie Le Théâtre des nuages de neige. Parmi mes images de théâtre les plus fortes, il y a Pièces de guerre et Maison d’arrêt de Bond mis en scène par Françon, vus en Avignon.
Toujours la tempête est un récit de Peter Handke, un O.L.N.I (objet littéraire non identifié) où l’auteur nous « balade » littéralement dans ce que l’on pourrait appeler une variation sur « l’autofiction »*
Ce récit commence par une liste de personnages, comme si l’on s’attendait à lire une pièce de théâtre. Le premier de la liste est désigné par le vocable « moi ». Ce « moi » va revoir,  en plein milieu d’ « une lande, une steppe, une lande steppe ou n’importe où » ce qu’i l appelle « ses ancêtres » : sa mère, ses grands-parents, sa tante, ses oncles. Peter Handke est né en 1942 en Carinthie (province autrichienne) en 1942, on peut supposer que ce « Moi » est « Lui », mais rien ne le supposer également. De même que l’on peut supposer que le temps du récit est le temps actuel (ce récit est de 2010) mais rien également ne le laisse supposer.
Car la grande affaire de ce récit, outre la temporalité, les factualités, c’est la langue. La Carinthie, land le plus méridional de l’Autriche jouxte la Slovénie, sa langue naturelle est le slovène. Ce que va conter ce récit, c’est que la disparition d’une langue va entrainer la disparition d’une culture.
Toujours la tempête 1Un petit point d’histoire. Par le référendum du 10 octobre 1920, les régions slovènophones décident de rester rattachées à la Carinthie, suite à la promesse faite aux 70 000 locuteurs de l’époque de mettre en place des écoles dans leur langue. Entre 1938 et 1945, sous les nazis les Slovènes sont persécutés par les SS. Pour se défendre, ils créent des groupes de partisans qui affrontent comme ils le peuvent l’armée et la police nazies.
La scénographie de l’adaptation théâtrale – rude travail à complimenter- rend absolument compte de l’ a -temporalité  du lieu d’exercice du récit ainsi que peut-être celle de la mémoire, quand le texte nous défile et l’historicité et la disparition d’une culture via l’extinction programmée d’une langue. Cette perdition, voire cette déperdition atteint de plein fouet la famille dont deux des frères de la mère vont rejoindre l’armée allemande, l’autre frère et la sœur vont rejoindre les partisans.
Comparaison n’est pas raison, allez savoir pourquoi, j’ai pensé en voyant la pièce à « Une famille ordinaire », de José Plya, qu’avait mis en scène Hans Peter  Kloos. Sans doute rien à voir, mais le cœur à ses raisons que la raison ne connait pas. C’est ça la force des grandes œuvres d’art : elles vous obligent dans votre intime à y aller puiser des correspondances. Chacun les siennes.
Toujours la tempêteAlain Françon est véritablement à l’écoute de l’œuvre en proposant une mise en scène bâtie sur le principe de la choralité : les 7 comédiens représentant la « famille » donnent cette intime impression de former un chœur. Chacun à une partie solo, mais il n’existe pas justement sans les autres. « Moi » dirige ce chœur qu’il exhume des limbes, on a un peu l’impression que le personnage le regrette un peu, qu’il  ressuscite, si vous  me passez l’expression « à l’insu de son plein gré ».
Alain Françon est au diapason, par son talent de méticulosité dans la direction d’acteur, sa maestria de créateur d’images et de lumière de ce long poème épique fantastique est onirique qu’est ce flamboyant texte de Peter Handke.
Et, finalement, parler d’une petite province, c’est métonymiquement parler de nous, de notre univers, de notre espace, de notre réduction de liberté. « De te fabula narratur ». Comme partout, c’est toujours la tempête. Vous avez jusqu’à dimanche pour ne pas rater ça.
Avec Pierre-Félix Gravièré, Gilles Privat, Dominique Raymond, Stanislas Sanic, Laurent Stocker,  Nada Strancar, Dominique Valadié . Sublimes, forcement sublimes.

Jacques Barbarin

Toujours la tempête, jeudi 23 19h30, vendredi  24 et samedi 25 20h, dimanche 26 15h
TNN 04 93 13 90 90
*L’autofiction est un genre littéraire qui se définit par un pacte contradictoire associant deux types de narrations opposés : c’est un récit fondé, comme l’autobiographie sur le principe des trois identités (l’auteur est aussi le narrateur et le personnage principal), qui se réclame cependant de la fiction dans ses modalités narratives.

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