Théâtre / Les caprices de Marianne

La pièce que j’ai vue au TNN m’a bouleversé. Il s’agissait des « Caprices de Marianne », d’Alfred de Musset, mis en scène par Frédéric Bélier Garcia.
Non ? Vous ne voulez tout de même pas que je vous raconte ce chef d’œuvre ? Bon. Mais c’est la dernière fois. La pièce se passe dans un Naples imaginaire. Elle raconte l’histoire de Cœlio, un jeune homme amoureux qui rêve de conquérir Marianne, épouse du juge Claudio. N’osant l’aborder, il tente d’abord d’utiliser l’entremise de la vieille Ciuta, qui n’obtient rien de la jeune femme que l’affirmation de sa fidélité conjugale.

Les Caprices de Marianne (Photo Catherine Séjourné)
Les Caprices de Marianne (Photo Catherine Séjourné)

Cœlio fait alors en dernier recours appel à son ami Octave, viveur et libertin, cousin du mari de Marianne. Celle-ci continue de refuser ses avances mais elle tombe peu à peu amoureuse du messager : par caprice, elle lui offre même un rendez-vous où elle lui annonce sa décision de prendre un amant, mais surtout lui avoue à demi-mot son amour. Comme le dit Frédéric Bélier Garcia, « les héros de cette fable, partis pour une comédie, ripent dans le drame. »
Je vais jouer un peu au prof. La scénographie désigne l’art de l’organisation de l’espace scénique, grâce à la coordination des moyens techniques et artistiques. À partir de ce qui est identifiable par le public, considérant les caractéristiques de la matière, le scénographe est celui qui compose avec des volumes, des objets, des couleurs, des lumières, et des textures. Une scénographie ne copie pas une forme du réel, elle a une valeur autant métaphorique que visuelle. On peut dire en simplifiant que si le metteur en scène dirige les acteurs, le scénographe les situe.

Les Caprices de Marianne (Photo Brigitte Enguerrand)
Les Caprices de Marianne (Photo Brigitte Enguerrand)

Pourquoi ce cours ? Parce qu’ici la scénographie (Jacques Gabel  assisté de Morgane Baux) me semble capitale. Elle est  de taille disproportionnée, déséquilibrée, déséquilibrante, elle est un paysage mental, elle signifie, sans surcharger, sans redonder, la mélancolie dans laquelle baigne les personnages. Et même les personnages auxquels cette vertu ne parait guère en adéquation (le juge, le serviteur, l’entremetteuse), sont baignés, malgré eux, dans ce révélateur. Elle me fait penser aux scénographies de Jean Pau Chambas pour Jean Pierre Vincent.
Tout est merveilleusement en place dans le chef d’œuvre de la mise en scène d’un chef d’œuvre. A croire que le cœur de Musset a battu dans la poitrine de Frédéric Bélier Garcia. Je ne suis pas un « complimenteux » de nature, mais là chapeau.
Dans l’arrière fond de ces éléments de décor qu’on dirait entreposés là par une volonté inconsidérée, passent des silhouettes, petits personnages comme des ombres. Dans ce Naples imaginaire, ils n’en n’ont rien à faire de ces affaires, et soudain, paf ! Ils deviennent une instance éclairante, métaphorisant l’apocalyptique d’une dramaturgie.
La lumière (Robert Venturi) est peinture, travail d’ombre et de clarté, parfois à la limite du flou, à l’instar du flouté de l’état d’âme des personnages. Elle est lecture de ceux-ci, y compris de leurs rêves. Les costumes  (Catherine Letellier) sont intelligents et justes : ils sont dans un quelque part interstellaire entre du contemporain d’aujourd’hui et du contemporain de Musset.
La mise en scène est fluide, occupant tout l’espace sans en abuser. J’ai presque envie de dire que Frédéric Bélier Garcia à conçu une mise en scène « cocktail » en mixant avec l’intelligence du cœur, avec finesse et fermeté tous ces différents éléments. Il en résulte du particulièrement goûteux. Les comédiens disent et agissent les mots mussietiens avec bonheur. Tout cet ensemble, tout ce syndrome les font résonner et passer « en direct » de 1833 à 2015.

Frédéric Bélier Garcia
Frédéric Bélier Garcia

J’ai une petite faiblesse pour Hermia, la mère de Cœlio (Marie Armelle Deguy). Si elle n’apparaît que dans une scène  elle nous révèle la douce mélancolie de Cœlio par rapport à son enfance et le récit de cette mère permet de découvrir le funeste destin de son fils, véritable instrument du destin. Et l’écriture de cette séquence est complètement cinématographique : nous pressentons ce qui va advenir, par la similitude des parcours, à Cœlio, quand celui-ci n’en n’a aucune conscience.
Ne pas oublier Sébastien Eveno, Denis Fouquereau, Jan Hammenecker, David Migeot, Yvette Poiriet, Sarah-Jane Sauvegrain. Et Olivier Blouineau, Lucie Collardeau, Jean Pierre Prudhomme, ces ombres fugaces mais si indispensables.
Cette mise en scène avait toute sa  place dans la programmation de la première saison d’Irina Brook. Bravo, Madame. Même quand vous n’êtes pas là, vous êtes là.

Jacques Barbarin

 

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