Cinéma / JOURNAL D’UNE FEMME DE CHAMBRE de Benoit Jacquot.

Après Trois Coeurs (2013) , le cinéaste adapte le célèbre roman d’Octave Mirbeau ( 1900) déjà porté à l’écran par Jean Renoir ( 1946) et Luis Bunüel (1964) . Il signe une adaptation libre de laquelle , comme dans Les Adieux à la Reine (2012 ), les séquences et les événements renvoient, au delà du romanesque qui sous-tend la révolte intérieure de Célestine contre une société de « maitres », renvoie à des problématiques modernes.

l'Affiche  du  film.
l’Affiche du film.

Lorsque Célestine (Léa Seydoux ) se rend dans le bureau de placement Parisien où on lui fait les remontrances sur son comportement rebelle vis à vis de ses anciens maîtres elle préfère faire son « mea-culpa » et garder sa révolte intérieure afin de pouvoir continuer à travailler, fut-ce -t-elle contrainte de quitter Paris, pour la province Normande et le « prieuré » demeure des Lanlaire. Accueillie à la gare par Jospeh  ( Vincent Lindon) le serviteur et cocher taciturne, et par des chiens menaçants à l’entrée de la demeure de ses nouveaux maîtres dont , rapidement, elle va être confrontée aux comportements abusifs reflétant leur « supériorité » de classe qui se fait jour sous l’ hypocrisie des apparences et des convenances. Maitres et serviteurs, dominateurs et dominés, il ne faut pas confondre. Ainsi, la maitresse  ( Clotilde Mollet ) prévient-elle Célestine d’emblée de s’en tenir à ses obligations et aux ordres donnés, de prendre soins «  comme à la prunelle de ses yeux » de la précieuse argenterie de Madame …rien ne doit déborder pour « le chameau » qui la  commande et pour qui, Célestine murmure déjà sa répulsion . Et que dire du Maître ( Hervé Pierre) obsédé sexuel qui n’hésite pa , d’entrée, à vouloir poser ses mains sur Célestine, lui dont la réputation est d’avoir engrossé la plupart des anciennes servantes !. Dans les coulisses ,Célestine obéissante observ , tandis que les événements qui scandent son quotidien lui renvoient, en miroir , ceux d’un passé et d’un vécu, qui perpétue la mesquinerie de la société des puissants et des maîtres…

le ma^tre ( Hervé  Pierre)  et Célestine ( Léa Seydoux)
le maître ( Hervé Pierre) et Célestine ( Léa Seydoux)

Benoît Jacquot, contrairement aux précédentes adaptations,  a fait le choix de prendre librement des éléments et séquences du roman pour les agencer en un récit où le présent de Célestine renvoie aux souvenirs ( Flash-sbacks) ou à un (possible) futur ( Flash -forward) , permettant ainsi d’offrir le double point de vue de cette dernière sur un parcours de soumission auquel elle tente de trouver une solution, une sortie de secours. En même temps qu’il permet à Benoît Jacquot d’offrir au spectateur une lecture, en miroir d’une société d’hier – le début du siècle dernier – dont la mise en place de certaines valeurs ( morales et économiques) et les formes d’exploitation qui y sont liées , reflètent et se perpétuent dans  le monde d’aujourd’hui. « Ce film je l’ai écrit et tourné dans une sorte de besoin: j’y trouvais un écho direct avec le climat socio-politique actuel . Par détour, le roman de Mirbeau qui se situe au début du XX ème Siècle, me donnait l’opportunité d’évoquer des questions que notre société ne traite plus que de manière masquée : l’esclavage salarié, l’antisémitisme , la discrimination sexuelle . Il me donnait aussi l’occasion, de suivre à nouveau un personnage féminin du premier au dernier plan », explique, en intention, le cinéaste dans le Dossier de Presse du Film.

Joseph ( Vincent Lindon)  et Célestine ( Lea  Seydoux)
Joseph ( Vincent Lindon) et Célestine ( Lea Seydoux)

Et dès lors, le regard de Célestine, ainsi que son comportement dans cette société qui l’exploite, reflète sa manière de l’affronter avec ses armes et de trouver, fut-elle erronée,  une porte de secours. Reflet de son impossibilité à se rebeller ouvertement, cherchant cette possible (?) porte de sortie par le biais d’une sorte de fascination attractive, qui s’y substitue. Celle dont la brutalité et les excès de violence font écho, à ceux de la classe dominante. Et Jospeh, dans sa rébellion et la violence affichée, par ses instincts malsains , est l’aimant qui attire et fascine, Célestine. Il est comme une sorte de « complice » qui ose se poser contre la « bien-pensance» du pouvoir. Lui, l’homme du peuple qui s’affiche en porte-à -faux de l’hypocrisie de la haute Bourgeoisie et qui « ose » le crier haut et fort.
Il fait écho à la rébellion  toute rentrée de Célestine qui ne sait que « murmurer » en dedans aux sermons de sa patronne  «  tu ne me feras pas la loi, chameau ! ». le cynisme dans lequel elle se réfugie, qui va trouver dans les refuges de Joseph ( violence sexiste, racisme antisémite …) une attirance malsaine.         « Sachant que sa seule alternative est d’être recrutée dans un bordel … ou de suivre Jospeh , ce type, qui représente le pire mais qui est aussi la seule issue qu’elle se trouve », dit le cinéaste.

La  maîtresse esclavagiste  ( Clotilde  Mollet)
La maîtresse esclavagiste ( Clotilde Mollet)

Une attraction que Benoit Jacquot, relie à celle des « extrémismes » d’aujourd’hui :« même si on prend soin de dire que Célestine n’est à priori pas sensible aux propos antisémites- « si je réfléchis dit-elle , je ne vois pas pourquoi je serais contre les Juifs, j’ai servi chez eux autrefois …ils ne sont pas pires que les autres »-, elle succombe à Joseph pour les mêmes raisons qui poussent aujourd’hui un certain nombre de personnes dans les bras de l’extrême-droite ou du fondamentalisme . Le désespoir et la misère peuvent facilement conduire à trouver du charme aux discours du pire », souligne-t-il dans le Dossier de Presse. Dès lors les scènes de Flash-back- souvenirs , évoquées ci -dessus, viennent offrir la justification du choix de Célestine à la soumission subie, au long des années, au service de ses différents maîtres. En dame de compagnie d’un jeune Tuberculeux ( Vincent Lacoste ) ou soumise au fétichisme ( bottines , godemiché ) d’anciens maîtres ou maitresses. Faire face aux discours des commères racontant à la sortie de la messe les horreurs commises par les « bons » paroissiens, ou aux violences faites aux animaux ( le furet du voisin ) ou celles ( le cadavre de la jeune fille violée retrouvé dans la forêt ), faites aux enfants. Pour y faire contrepoids, les belles scènes des confidences quasi murmurées par la cuisinière… et , cette attirance pour Jospeh. Mais , pour quel avenir ? .

le jeune Tubereculeux ( Vincent  Lacoste)  et  Léa Seydoux
le jeune Tubereculeux ( Vincent Lacoste) et Léa Seydoux

Benoît Jacquot poursuit, ici, l’exploration du thème qui est au cœur de son œuvre depuis ses débuts : portraitiser sous tous les angles et à toutes les époques, confrontées aux événements de la vie et de l’amour, les sensibilités des femmes face à la brutalité et à la violence du monde qui les entoure .
Le cinéaste l’évoque dans une des plus belles scènes du film, en faisant état de la soumission esclavagiste qui est faite à Célestine. Il explique la manière, dont il a voulu la restituer à l’écran : « Je voulais que la scène soit plastiquement belle (… ) une beauté qui fasse d’autant mieux apparaître la situation . Le filmage ne devait pas renchérir sur la misère. Je tiens particulièrement à cette scène qui montre sa patronne envoyer Célestine chercher du fil à l’étage , puis la faire remonter à l’étage pour ramener une aiguille, et remonter encore chercher des ciseaux . C’est une scène de dressage. Madame Lanlaire « esclavagise » Célestine avec un plaisir assez pervers ,et guette ses réactions », dit-il . Le  film  est  à l’image  de  cette  superbe
scène  tout  en suggestions, en non-dits , faite de  révoltes  intérieures  et  de  douleurs   qui ne trouvent  pas d’écho…Célestine en pleurs  à  la  réception de la  lettre  lui  annonçant la  mort de sa  mère , se  voit  encore, infliger par sa maîtresse, un laconique et méprisant:  » ça  arrive! « .

(Etienne Ballérini)

JOURNAL D’UNE FEMME DE CHAMBRE -2015-
Avec : Léa Seydoux, Vincent Lindon, Clotilde Mollet, Hervé Pierre , Vincent Lacoste …

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