Cinema / THE SMELL OF US de Larry Clark.

Depuis Kids (1995), le cinéaste n’a cessé de filmer la jeunesse Américaine et ses dérives , sans tabous et avec la frontalité et l’acuité d’un photographe, qu’il est par ailleurs, aussi. Cette fois-ci son regard se délocalise sur Paris et un groupe de jeunes skateurs, se racontant et filmant leurs aventures érotiques, s’offrant aux désirs des pédophiles Bourgeois et à la prostitution, sans états d’âmes.

l'Affiche du Film
l’Affiche du Film

Dès la première séquence et les belles images qui nous entraînent du côté du Palais de Tokyo et au cœur du passe-temps d’une jeunesse qui dit vouloir « vivre sa vie », sans retenue et en toute liberté , sans tabous et sans morale, à l’image du Jeune Math ( Lukas Ionesco ) qui ne cache pas qu’il se voue à la prostitution sans retenue, n’hésitant pas  s’offrir à ces vieux corps Bourgeois en quête de frissons et de chair fraîche, et qui sont prêts à payer le prix fort pour oublier ce malheur de vieillir qui tous les jours vous rappelle que la jeunesse s’enfuit et que la mort se rapproche un peu plus . De vieux personnages pathétiques qui font miroir à cette jeunesse qui est ici montrée, non pas dans une forme contestataire de rébellion faisant écho à un rejet de société, mais qui, à l’image de Math et de ses potes, sont réduits ( devenus ) à être des objets exploités ( exploitables ). Objets de désir. Ce sont les adultes qui exploitent les enfants livrés à eux-mêmes, dont les parents sont totalement largués, ou absents.
Dès lors, la confrontation entre les deux univers prend chez Larry Clark , la dimension esthétique d’un constat où le réalisme et le regard sociologique se retrouvent totalement phagocytés par la dimension esthétique et créative, ayant la dimension, voulue, d’une chute vertigineuse. Une spirale qui les entraîne et face à laquelle, le cinéaste à plusieurs reprises prévient « attention, les enfants ! ». Bienveillant, envers une jeunesse dont il a toujours, au cœur du chaos, traduit la beauté.

Skateur en action sur la dalle du Palais de  Tokyo
Skateur en action sur la dalle du Palais de Tokyo

Le ressenti lors de la vision du film  se définit comme une première sensation face à une œuvre qui nous arrive précédée de nombreuses réactions et polémiques, semblables d’ailleurs à celles suscitées par ses précédents films à l’image du scandale de la projection en compétition Officielle Cannoise de Kids. Le cinéaste y est habitué , et c’est même peut-être cette adversité , et les difficultés ( de financement , et avec les comédiens), ici, durant le tournage qui lui ont servi de moteur et multiplié son énergie créative et servi ses recherches formelles. Le cadre d’un tournage est rarement un rendez-vous de « bisounours » !. Et au bout, c’est le résultat sur l’écran qui compte. Et,ici, pour nous, il est révélateur à la fois d’une noirceur et d’une beauté à couper le souffle. Les scènes les plus crues et sordides ne sombrent jamais dans le voyeurisme ou dans le dégradant . Un plan c’est une question de morale,disait Jean-Luc Godard. Ici, dans les plans et les séquences les plus fortes, il n’y a jamais la volonté de regard dégradant pour les personnages. La mise à nu de ces derniers n’est pas leur mise à mort, elle est toujours au service de la vérité des personnages et des émotions. Ce sont elles, et les désirs et les peurs que Larry Clark offre à nos yeux avec le trouble qu’elles peuvent susciter. Face à ce trouble , il se met en scène lui – même dans le personnage de Rockstar, le vieux clochard incontinent rampant au sol , au dessus duquel les jeunes skateurs de la bande s’amusent à passer ; et puis, on le retrouve dans la scène du vieux fétichiste adorateur des pieds de Math..

Math ( Lukas  Ionesco )
Math ( Lukas Ionesco )

Face à cette jeunesse, c’est le cinéaste qui a célébré les kids qui s’interroge ( aussi) sur son âge et sur le temps qui a passé  et qui cherche à retenir ces enfants-dieux qu’il a célébrés hier  et dont aujourd’hui, au travers du personnage de Math ( et de ceux qui prendront le relais, comme le suggère le final ) , il semble vouloir immortaliser et sublimer,l’image. D’ailleurs, dans la manière de filmer les corps nus des adolescents, et dans certains poses quasiment Christiques, il y a aussi la référence au travers du personnage de Math( yeux bleus, chevelure blonde ..),  au Tazio de La Mort à Venise de Luchino Visconti. Et on ne peut pas, ne pas penser également, à ces  adolescents de la banlieue Romaine, sublimés, aussi, par Pier Paolo Pasolini dans ses romans ( Ragazzi di vita ) ou dans ses films.
De la même manière, sur les corps des adultes vieillissants en quête de jeunesse, il n’y a jamais de rejet ou de complaisance dégradante qui se manifeste au travers du regard du cinéaste .Qu’il s’agisse de cette cliente qui achète les services d’un jeune homme et lui demande « ce corps détruit, te fait peur ? » , ou encore de la mère de Matt ( Dominique Frot ) cherchant désespérément la tendresse de son fils allongé près d’elle et qui semble… si loin. Magnifique séquence de près de dix minutes d’une force et d’une beauté incroyable. C’est la force du cinéma de Larry Clark, que d’offrir des instants d’une intensité rare, mettant à nu l’intimité des corps et des cœurs. De la même manière, la mise en scène et le récit, se détournent de la narration linéaire pour nous entraîner dans des envolées libertaires qui offrent seconde vie aux personnages, onirisme ou projections mentales, servent de moteur et prolongent le récit, comme l’illustre cette scène de la « projection » futuriste du personnage de Math, cinquante ans plus tard.

Math ( Lukas  Ionesco, Marie ( Diane Rouxel)  et  JP ( Hugo Béhar-Rhinières)
Math ( Lukas Ionesco, Marie ( Diane Rouxel) et JP ( Hugo Béhar-Rhinières)

Tous les personnages ont de l’ importance dans le film trouve -aussi- au cœur de cette jeunesse dont la mise en scène utilise les codes, le langage et les moyens de communication dont ils sont « addicts » à l’image du personnage du jeune Toff ( Maxime Terin) qui filme tout avec son portable               ( alter-égo avoué du cinéaste «  avec son appareil il est partout(…) il renvoie à mes débuts en tant que photographe à Tulsa, lorsque j’essayais de me faire accepter par mes aînés ». Ou encore, ces scènes où les images d’internet et des jeux vidéos accompagnent le quotidien des Skateurs, comme celles des caméras modernes avec objectif très grand angle, permettant de filmer et suivre dans la continuité, leurs figures et leurs mouvements.
La forme Chez Larry Clark, est aussi reliée au fond et à l’air du temps dont elle est témoin. Il en est ainsi de la musique ( belle bande son où se mêlent standards du Blues et du Punk, Cab Calloway, Jonathan Velsaquez, Bob Dylan, et la belle chanson de Michaël Pitt : Streetwalking Zombie ) , mais aussi de ces boîtes de nuit où les corps ruisselants de sueur sur la piste se laissant aller et  qui se frôlent aux autres corps. Tandis que dans le relationnel au cœur de ce groupe qui gravite autour de Math, s’inscrit  en filigrane, la solitude. Notamment au cœur du trio Math, Marie et JP , où le beau personnage féminin de Marie ( Diane Rouxel ) évoque celui du Jules et Jim de Truffaut,  avec la différence qu’elle va être le témoin privilégié de la manière dont les relations entre Math et JP ( Hugo-Béhar-Rhinières ) va se défaire, Math rejetant, l’amour de son copain…

Toff  ( Maxime  Terin , alter-ego de Larry Clark.
Toff ( Maxime Terin , alter-ego de Larry Clark.

Le film de Larry Clark fait partie de ces rares Ovnis, qui de temps en temps, éclairent encore les écrans de cinéma  de leur liberté de ton et par leur audace. Les réactions, parfois violentes qu’ils suscitent , ne scandalisent que les bien-pensants et les censeurs potentiels qui s’érigent professeurs de la « bonne » manière dont l’Art se doit de refléter le monde, alors que le devoir de l’artiste dans la société, est justement le contraire : qu’il nous propose un vision, une interrogation et nous incite à la réflexion, et ne donne pas à voir pas un objet « formaté » et fade , destiné à la consommation du spectateur dont le « goût » aurait été standardisé. Ne comptez pas sur Larry Clark qui n’a cessé de dire sa « détestation » du cinéma standardisé Hollywoodien, pour s’y laisser piéger …

(Etienne Ballérini)

THE SMELL OF US -2015-
Avec : Lukas Ionesco , Diane Rouxel, Théo Cholbi, Hugo Behar-Rhinières , Maxime Terin,
Dominique Frot….

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