Cinéma / CROSSWIND, La Croisée des Vents de Martti Helde.

Ce premier long métrage du jeune Cinéaste Estonien évoque l’épuration éthnique dans les années 1940  et suivantes , par le régime Soviétique dans les pays Baltes. Présenté au Festival de Toronto, le film y a fait sensation par ses choix esthétiques et la qualité de sa mise en scène. Un grand cinéaste est né…

l'Affiche du Film.
l’Affiche du Film.

Au milieu de l’année 1941, le régime Soviétique décide de déporter des milliers d’Estoniens ( mais aussi de Letons et Lituaniens ) dans les camps en Sibérie. C’est le début d’une épuration programmée par Joseph Staline, dont le panneau du générique final du film nous apprend qu’elle fit plus de 600 000 victimes. Un événement de l’histoire qui reste mal connu et dont le Cinéaste Estonien s’est emparé pour en traduire toute la dimension tragique,  récit  adapté des lettes d’une Estonienne rescapée des camps, Erna Tamm ( Laura Peterson ), lettres  envoyées pendant 15 ans à son mari . Une correspondance qui , au jour le jour , dans la tourmente , entretien l’espoir de futures retrouvailles en même temps qu’elle évoque, la solitude de l’éloignement,le quotidien de la vie dans les camps et les souffrances subies…quand ce n’est pas la mort qui est au rendez-vous !. Nous voilà donc dès les premières images ( en flash-back ) , au cœur du drame dont les premières lettres évoquent les jours heureux du couple avec leur petite fille avant que le destin ne les séparent. Erna et sa petite fille; seront envoyées dans un premier temps, dans un camp proche de Novossibirsk, avant d’être ballotées au gré des événements dans d’autres, ne sachant pas ce qu’il est advenu du père.

Erna  ( Laura Peterson) et sa  fillette  embarquées dans le train pour  la déportation
Erna ( Laura Peterson) et sa fillette embarquées dans le train pour la déportation

Les premières séquences qui évoquent , pour s’accrocher encore à l’espoir, les jours heureux qu’Erna dit espérer voir revenir au plus vite, sont restituées avec toute l’ampleur du mouvement  de l’image et des vibrations de la vie, exprimant ce lien et cet amour que le couple a partagé et que symbolise la fillette qui en est le fruit. Des instants qui vont être brisés par ces soldats venus un matin, armes à la main, pour les prendre sans ménagement séparant hommes et femmes, pour les entasser dans des camions, sans qu’ils aient le temps de réaliser , juste celui d’une étreinte furtive , en guise d’adieu, les yeux embués des larmes. Le village qui s’éloigne filmé du camion en travelling -arrière, sera la dernière image animée en forme d’adieu à la vie pour Erna et les villageois entassés dans le véhicule qui va les emmener, après une halte , plus loin vers une gare où ils vont être entassés dans des vagons à bestiaux pour être déportés.  Pour décrire cette marche de déportation vers l’enfermement dans les camps , et exprimer la vie et le temps qui s’arrête et se fige dans une longue période de « ténèbres » où la vie va devenir un rituel de soumission et de brimades imposées, le cinéaste a choisi d’en transcrire la tragédie , comme une « immersion » dans un univers  figé où la vie, qui y a perdu ses droits et sa dignité , n’existe plus . Dès lors , dans la tourmente qui les paralyse et leur fait perdre leur identité, les corps se muent en tableaux de destins collectifs immobiles, statufiés. Comme sidérés au cœur du chaos. Et c’est au cœur de celui-ci et des scènes restituant les multiples situations vécues  (  en  un superbe  « noir  et blanc »  en cinémascope )dans les camps par Erna , dont la voix-off restitue la description , dans un incéssant mouvement ( déplacement frontal ou vertival , travelling avant ou arrière, mouvement circulaire…) que la caméra se déplace,  nous donnant à voir la multitude des situations vécues, la  solitude,la peur,  la souffrance…

Les  dignitaires  du camp , comité de surveillance
Les dignitaires du camp , comité de surveillance

C’est la magnifique idée du film que ce choix de mise en scène offrant toute sa force dramatique à la tragédie de la déportation d’ individus, plongés dans le néant et les souffrances. Des hommes et des femmes à qui la dignité est refusée et que l’on traite commes des bêtes dont certaines sont destinées à l’abattoir. Impuissants, soumis à l’avilissement. La destruction  de l’individu et de sa mémoire que les programmes  d’épuration ont érigé en système, est ici, traduite magistralement par cette caméra qui s’insinue au cœur de tableaux pour aller y chercher les cicatrices. Sur les visages , dans les  attitudes et  les  gestes.  Celles d’une humanité qu’on leur refuse en les exposant à toutes les humiliations possibles ( travail forcé, violences physiques et -ou-psychologiques, privations de nourriture, maladies non soignées… ) pour leur dénier le droit à la vie ( les exécutions sommaires pour refus d’obéïssance). L’intrusion de la caméra dans ces tableaux est conçue comme une tentative , pour aller y chercher cette mémoire souvenrt occultée et dont les rares témoignages ( comme ici , celui des letrres d’Erna) , restituent le souvenir que l’on a voulu éffacer. On pense aux séquences du Nuit et Brouillard d’Alain Resnais et sa caméra errant dans les ruines des camps de la mort y cherchant les traces et les indices ( images des rails amenant les trains des déportés, et celles des fours crématoires qui ont servi à l’inommable …) , ici , c’est cette même mémoire que « traque » Martti Helde dans ces tableaux figés des situations vécues par les homme et les femmes dans les camps de Sibérie.

Erna ( Laura Peterson)  sous surveillance dans le  camp.
Erna ( Laura Peterson) sous surveillance dans le camp.

C’est, cette dimension que le film de Martti Helde donne à son récit qui interpelle sur le rapport à l’image , en même temps que celui,  à la mémoire  dont il nous oblige à forcer les portes. Il s’explique d’ailleurs sur son choix de mise en scène dans le dossier de presse «  en lisant les lettres d’Erna et la manière dont elle explique que le remps s’est arrêté pour elle en Sibérie , je me suis dit que la seule manière c’était de faire ressentir au spectateur ce qu’elle décrit , il m’a semblé évident qu’il fallait «  figer » ce que je montrais …le temps s’est arrêté donc personne ne bouge, sauf la caméra » . Le résultat est d’une extraordinaire éffcicacité et offre , en miroir, aux lettres d’Erna toute la dimension de la tragédie personnelle vécue . Et les mots de ses lettres, sont de ceux qui viennent compléter les indispensables témoiganges d’un devoir de mémoire. Le cinéaste offre de surcroît la beauté visuelle et formelle d’une stupéfiante immersion au cœur de cellle-ci . On en sort bouleversés par ces tableaux qui nous interpellent et nous invitent par la distance installée du choix stylistique où tout voyeurisme (sur les violences) est exclu, laissant la place aux souffrances quotidiennes et à cette accoûtumance  qui finit par s’installer – au cœur de l’enfer – dans les rapports quotidiens entre gardiens et prisonniers . Lorsqu’ Erna , évoque par exemple  les rapports de force imposés par les gardiens contraignant les femmes à des rapports sexuels … ou même à des « unions » forcées. Entre la soumission ou la mort, il n’y a que le choix de la sur(vie) !. Cette vie à laquelle Erna s’accroche au travers des correspondances et l’espoir de retrouver, son mari … La vie pourra-t-elle, un jour, reprendre ?…

Femme au travail forcé dans le camp
Femmes au travail forcé, dans le camp

On souligenra également , que, par le choix de son approche formelle, ce premirr film du jeune cinéaste Estonien s’inscrit dans le prolongement d’une démarche dont l’inventivité et l’audace  rejoint celle des grands cinéastes Soviétiques qui se sont inscrits , hier , en marge du cinéma de Propagande , et en ont parfois, eu à subir les foudres de la censure.
Il y a quelque chose , en effet, de l’héritage d’un Tarkovski ou d’un Paradjanov dans la démarche et le rapport à l’image et à l’histoire  chez  Martti Helde. Ses envolées poétiques, son refus des codes d’un récit classique comme sa manière d’aborder et de se réapproprier esthétiquement, la tragédie de la déportation Estonienne, est à la fois d’une fulgurante beauté et d’une originalité -qui- en incitant le spectateur à pénétrer dans le sillage de sa caméra scrutatrice ( des individus et de leurs souffrances ) au cœur des tableaux, en fait un témoin unique. En quelque sorte , lui aussi, le récepteur des lettres d’Erna dont il découvrirait, la destinée individuelle  au coeur de la tragédie collective…
C’est tout simplement bouleversant . Un très grand film….

( Etienne Ballérini )

CROSSWIND, La croisée des Vents -2015-
Avec : Laura Peterson , Mirt Preegel , Ingrid Isotamm, Tarmo Song…

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