Littérature / Ma Vie Balagan de Marceline Loridan -Ivens.

Ma vie balagan
J’ai  fait  récemment une chronique sur le livre de Marceline Loridan-Ivens, Et tu n’es pas revenu. La personnalité de l’auteur m’a porté à lire ce qui n’est ni son autobiographie
ni des confessions bien ordonnées, Ma vie balagan*

Nous sommes le 19 mars 2006, Marceline Loridan-Ivens, vient d’avoir 78 ans. 7+8 =15. Quinze ans, c’est l’âge du départ pour Birkenau (voir l’article sur Et tu n’es pas revenu). L’âge du traumatisme. « On a toujours l’âge de son traumatisme. »
Les souvenirs… Ils s’en vont, ils s’en vont, les souvenirs cassés (Léo Ferré) Les souvenirs de Marceline sont cassés comme son passé, mais ils sont là. Ce qui me fascine dans ce livre c’est le ton, la liberté de ton. On a l’impression qu’elle est en face de nous et que nous bavardons. Comme dans toute conversation, parfois ça dévie, on a presque l’impression de l’entendre dire : « Bon, où est-ce que j’en étais ? »

Couverture  du  Livre
Couverture du Livre

En allemand « bouleaux » se dit Birken. Birkenau est à trois kilomètres d’Auschwitz, dans des marécages à l’emplacement du village de Brezezinka (Birkenau en allemand) détruit pour construire le camp d’extermination. Birkenau, c’est en quelque sorte l’endroit où il y a un bois de bouleaux. Poétique, n’est-il pas ?
Quatre portraits de femmes, pas loin du mitan du livre, que Marceline a connues dans les camps, Françoise, Mala, Dora, Simone. L’auteur en parle avec tant de simplicité, tant d’amour, qu’on aurait envie de les connaître. Mais on ne les connaît pas, on ne les connaîtra jamais. « Tu n’as rien vu à Hiroshima. » Pour Françoise, qu’elle aurait pu sauver, Marceline culpabilise. Mais elle écrit : « Les déportées disaient : « moi je n’ai rien fait. » Tu as oublié, ma fille. Tu as fait sans le savoir…. Nous avons toutes faits des trucs…. Ce sont eux les coupables. »
Comme le dit le titre d’un chapitre, « J’y suis toujours ». Des choses qu’elle ne peut plus faire, des lieux banaux, des rails, des wagons à bestiaux, des cheminées, des cheveux tombés à terre chez le coiffeur… « Le réel d’un passé toujours présent. » Et ne disons pas : « je comprends ». Comprendre, c’est prendre avec. « Tu n’as rien vu à Hiroshima. » Mais je m’égare. La lecture de  « La vie balagan » n’a rien de geignard. Comme elle le dira dans « Et tu n’es pas revenu » au tout début : « J’ai été quelqu’un de gai, tu sais, malgré ce qui nous est arrivé. Gai à notre façon, pour se venger d’être triste et rire quand même. » Même si, dans « La vie balagan » elle écrit : « Toujours le camp vous rattrape
Un chapitre me touche profondément, celui intitulé « La porteuse de valise ». Non seulement parce que Marceline été une de ces « porteur de valise » pendant la guerre d’Algérie, mais aussi parce que cette expression la définit bien, au propre comme au figuré. « Je vis sous le signe des valises. Celles qu’on emporte rapidement… Les valises que l’on fait pour partir avec un homme… Je croule sous les valises. Je dois toujours me retenir d’en acheter. » Note perso : ma chambre aussi est pleine de valises. Vêtements, livres, souvenirs… Prêtes à partir. Une récurrence dans ce récit : les rêves que l’auteur raconte. Comme s’ils précisaient le réel. Ce chapitre ne déroge pas à la règle. Et les valises, les voyages, les rêves, la mènent immanquablement à la rencontre avec Joris Ivens.

Joris  Ivens  et Marceline  Loridan
Joris Ivens et Marceline Loridan

Cette rencontre… On rêverait d’être un Joris rencontrant une Marceline. Deux choses sont récurrentes dans « Ma vie balagan »: les camps et leurs souvenirs, Joris et ses souvenirs. L’un comme le négatif, l’exact négatif de l’autre. Négatif, comme le négatif d’un film. On retrouve l’écriture cinématographique, un montage cut, dans le début de ce chapitre « Il faisait tellement noir à midi qu’on voyait les étoiles » : « Le soleil de ce matin a disparu. Les nuages ont disparus. Soudain il fait sombre. Sombre dehors. Sombre dedans. »
Ce qui me fascine dans ce livre, c’est que même s’il est construit selon un ordre chronologique, il est dans le digressif. Il est « balagan » – pardonnez-ce mot facile, Marceline- ordre dans le désordre, à moins que cela ne soit l’inverse.
Comme le disait Irme Kertész** « Vous voulez entendre l’horreur, ça vous plaît ? Hé bien je vais vous raconter autre chose. » Comme l’écris Marceline Loridan Ivens « … vous ne voulez pas comprendre, vous ne faites pas l’effort. Et l’horreur que je vous décris, ce n’est pas l’horreur, pour vous, puisque ça vous régale. Autant vous parler du bonheur des camps. » Qu’aurait filmé, si elle existait à l’époque, la chaine AELSU ? La rencontre au hasard de Marceline et de son père ? Une femme qu’elle ne connait pas et qui lui apporte une veste parce qu’elle tremble de froid ?
J’étais il y a deux-trois ans à Paris, visitant le Mémorial de la Shoah. Je fais une visite d’au moins deux heures, je vais à la boutique du musée et j’achète un livre sur les Einzatgruppen***. En réglant mon achat je dis au caissier tout ce que j’ai vu pendant cette visite, visite qui m’a profondément marqué. Il m’a dit quelque chose comme si c’était vraiment ce que j’avais vu. « Tu n’as rien vu à Hiroshima. »
Ce livre ressemble à la photo couverture : il a la lucidité du regard, il est écrit à l’encre de la jeunesse du visage.

Jacques Barbarin.

Ma  Vie  Balagan  par Marceline  Loridan-Ivens
Illustrations :
Joris Ivens et Marceline Loridan-Ivens
Couverture du livre

*en incipit de l’ouvrage David Zrihan caractérise le terme « balagan » comme « une sorte de désordre, de désorganisation. L’ordre dans le désordre. Chacun de nous a un ordre qui pour l’autre parait un désordre… Le mot s’emploie en hébreu et aussi en yiddish, mais il semble que ce mot vienne du russe. »
**écrivain hongrois, rescapé des camps de concentration, prix Nobel de littérature 2002.
*** les Einsatzgruppen (traduction littérale : « groupes d’intervention ») étaient des unités de police politique militarisées du IIIème chargées, à partir de invasion de la Pologne, de l’assassinat systématique des opposants au régime  et en particulier des Juifs

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