Théâtre / Entretien : Irina Brook, Lorsque cinq mois auront passé

Irina Brook, lorsque 5 mois auront passé

Bleu des mers du sud. C’est une teinte de bleu qui évoque la couleur claire des eaux de l’hémisphère sud. C’est aussi la teinte  « maison » que l’on retrouve au TNN, sur l’affiche de « Shake Nice », sur les billets, sur les « bibles » (c’est ainsi que Jean Vilar appelait les petits programmes distribués à l’entrée de chaque représentation du festival d’Avignon.) Certains murs du TNN sont de cette couleur. Et, de même que dès que l’on pose le pied sur le sol de l’Angleterre on est chez la reine d’Angleterre, dés que l’on pousse les battants vitrés du TNN, on est chez Irina. Et quitte à être chez Irina, autant allez la voir et lui poser quelques questions, lorsque cinq mois auront passé.

Irina Brook
Irina Brook

Jacques Barbarin : Irina Brook, vous êtes à Nice depuis le premier janvier 2014. Si vous me passez l’expression, c’est à partir de fin septembre que vous vous en emparez artistiquement, avec Peer Gynt, le début de votre programmation 14-15, et ce festival « Shake Nice » qui s’achève le 21. Quelles sont vos premières impressions, vos premiers sentiments ?
Irina Brook : Le temps passe très vite, c’est comme un rêve ! Pour moi aussi, j’ai l’impression de n’être là que depuis cinq mois. Le choc de l’arrivée, de comprendre, de rentrer, de janvier à septembre c’est une sorte de gestation, et pouf ! Ça y est, le bébé est sorti en septembre, c’était Peer Gynt. Pour moi c’était important d’aller tout de suite dans la couleur que j’espérais amener. Je ne voulais pas avancer timidement mais aller droit au but. C’est un spectacle qui me semblait un peu difficile parce qu’il était en langue étrangère, une pièce pas fréquemment montée. Sur le public, j’avais des inquiétudes, j’avais entendu parler depuis mon arrivée, « élite » etc… Ce qui m’a toujours fait rire : comme vous savez je suis tellement loin de l’élite, j’en suis le contraire absolu. C’est pour moi absurde d’imaginer l’élitisme dans mon travail ! Mais c’est vrai que Ibsen, sur titrage … Cela m’intéressais de voir, pour ceux qui franchissaient la porte, que cela n’était pas de l’élite ; je pense que le pari a assez bien marché parce que les gens que j’ai vu, et qui on rempli le théâtre de plus en plus… Tout cela a prouvé que le public à Nice est bien ce que j’attendais : ouvert, curieux et vraiment formidable. Ils ont prouvé qu’il y a quelque chose à laquelle on pouvait ne pas être sûr que, dans un système d’abonné, cela puisse exister, à savoir le bouche à oreille. On a vu qu’il y avait un autre public qui n’avait jamais mis les pieds de leur vie parce que c’était en anglais.

Peer  Gynt
Peer Gynt

J.B. : Nice est quantitativement une grande ville mais paradoxalement elle a un coté … intime, is’n it ?
I.B. : J’ai l’impression que c’est presque un village, on a l’impression de rencontrer des gens que l’on connait partout. Et c’est pour ça finalement que j’ai abandonné la vie de bohême ; le plaisir d’avoir un travail élusif et intangible comme le théâtre, mais d’avoir quelque chose de tangible comme le visage des gens qu’on peut reconnaître… c’est assez réconfortant, quand on a été sur la route depuis toujours… Là je vois à chaque spectacle, que ce soit le mien ou celui de quelqu’un d’autre…. Pour la représentation de « Tempête ! », en voyant arriver les gens dans la salle, j’avais l’impression qu’il s’agissait d’un mariage, « ah oui, bonjour, bonjour ! », des gens que j’avais plaisir à revoir, cela faisait l’impression d’une grande fête, on connaît les invités, on est content de les voir…
J.B : S’achève votre « Shake Nice », Shakespeare, autour de Shakespeare, avant Shakespeare, Shakespeare dans tous ses états, ses émois… Là aussi, quel est votre ressenti?
I.B. : Là aussi c’est un pari, parce que c’est l’un des rares pays où des journalistes me demandent : « Pourquoi Shakespeare ? », ce qui prouve qu’on est loin de ce que j’espère réussir dans les années à venir, c’est-à-dire que l’on ne me pose plus cette question. Pourquoi vivre ? Pourquoi le ciel est bleu ? Ce n’est pas une question, c’est tellement évident pour moi. Je suis donc très contente de voir que, si l’on part de cette base là, ce n’est pas un acquis du tout, que l’on est dans l’un des derniers pays où l’on ne se rend pas compte que l’on en a besoin, que cela nous nourrit, que c’est un cadeau absolu pour l’humanité. Je suis très heureuse de voir qu’avec ce festival cela s’est passé comme pour Peer Gynt. J’avais peur pour La nuit des rois en hindi, programmé sur une semaine. Ils sont venus nombreux, ils ont ri. On se rend compte que Shakespeare a inventé les situations les plus théâtrales, et c’est émouvant quand on se rend compte que l’homme est amoureux est amoureux d’une femme qui est amoureuse d’une fille déguisée en garçon… Et pouf ! Les ados qui étaient là ont ressenti l’essence de cette émotion, même dans cette autre couleur et cette autre palette. Quand je regardais La nuit des rois, j’étais autant touchée par le spectacle que par le public. De les voir réagir… je me suis dit : « mais est-ce qu’il y a des groupes d’hindiphones dans la salle ? » Il y avait des groupes de jeunes qui riaient à chaque blague en hindi !

La  Nuit  des  Rois
La Nuit des Rois

J.B. : Il y a toujours dans chaque culture quelque chose à prendre chez Shakespeare : par exemple, chez Kurosawa, cela va être les tragédies, comme Macbeth, (Le château de l’araignée) King Lear (Ran)… Et puis il y a ce merveilleux Banquet Shakespeare.
I.B. : J’ai été très émue, j’ai trouvé que c’était un travail remarquable. J’avais rencontré Ezequiel Garcia Romeu lors de ma première venue ici. C’était un artiste que je voulais suivre, mais je ne connaissais rien de lui, il n’y avait aucune image, pas de film. Mais dès que je l’ai rencontré j’ai senti qu’il y avait ça, et quand j’ai vu le spectacle, cela a dix fois confirmé que c’est juste quelqu’un… d’une délicatesse, et drôle, en même temps…

Salle  Pierre  Brasseur
Salle Pierre Brasseur

J.B. And now ?
I.B. : En arrivant à la fin de ce festival, je me dis « c’était une bonne première aventure ». Je commence déjà à préparer le prochain, je voudrais le faire encore plus international, je suis en train d’entrer dans un groupe de théâtre shakespearien européen… j’ai remarqué que dans ce festival il n’y avait aucun Shakespeare en anglais ! Mais je pense que la saison prochaine…

Irina a une voix douce, calme, le regard clair, une pointe d’accent qui traînerait, une apparence de timidité et une grande détermination. Restez tant que vous voulez, Irina, vous êtes ici chez vous.

Jacques Barbarin

Illustrations :
Irina Brook
Peer Gynt
La nuit des rois
La salle Pierre Brasseur

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