René Vautier n’aura plus jamais vingt ans dans les Aurès

René Vautier, un de nos plus importants cinéastes, nous a quitté début janvier à 85 ans. Né en Bretagne, mort en Bretagne. Ah, ça, ne comptez pas sur la presse bien pensante pour avoir des hommages bien pensés sur ce militant-cinéaste militant. Et pourtant…

Né d’un père ouvrier d’usine et d’une mère institutrice, il mène sa première activité militante au sein de la Résistance en 1943, alors qu’il est âgé de 15 ans, ce qui lui vaut plusieurs décorations. Il est décoré de la Croix de guerre à 16 ans, cité à l’Ordre de la nation pour faits de Résistance (1944).Il est diplômé de l’Institut des Hautes Études Cinématographiques (IDHEC) en 1948, section réalisation.

René Vautier
René Vautier

Militant du Parti Communiste Français, en 1950 il réalise son premier film, Afrique 50, qui était une simple commande de la Ligue de l’Enseignement destinée à mettre en valeur la mission éducative de la France dans ses colonies. Sur place, il décide de témoigner d’une réalité non commandée, de ce fait le film sera interdit pendant plus de quarante ans. Ce sera le premier film anticolonialiste français, chef-d’œuvre du cinéma engagé qui lui vaudra 13 inculpations et une condamnation de prison. Il en sort en juin 1952. Afrique 50 reçoit la médaille d’or au festival de Varsovie.

Engagé en Afrique sur divers tournages, il rejoint l’Algérie clandestinement par les maquis dès 1956 et participe à la lutte révolutionnaire pour l’indépendance de l’Algérie du FLN.

Au printemps 1958, il se rend au Caire, où est basée la direction du FLN pour y montrer Algérie en flammes, son film sur la lutte de l’ALN 1.Vautier essaie de vendre le film aux Égyptiens qui le donnent au FLN. Vautier est accusé d’avoir détourné des sommes qui auraient servi à payer les travaux de laboratoire en Allemagne de l’Est et de tentative de « commercialisation de la Révolution ». Il est convoyé vers la Tunisie via la Libye et emprisonné pendant vingt-cinq mois, de 1958 à 1960.

Afrique 50
Afrique 50

Il subit alors la torture pendant quatre jours. Transféré à Den Den il est au bout du compte relâché, sans explication. Il part dès l’indépendance s’installer à Alger. Il est nommé directeur du Centre audiovisuel d’Alger de 962 à 1965. Il y est aussi secrétaire général des Cinémas populaires, Il filme les premiers jours de l’Indépendance algérienne et tente de créer un dialogue, grâce à la vidéo, entre les peuples français et algérien.

De retour en France, il participe à l’aventure du Groupe Medvekine² en Mai 1968 (collectifs cinéastes-ouvriers). Il fonde en 1970l’Unité de production cinématographique Bretagne (UPCB) dans la perspective de « filmer au pays ».

En 1972 il sollicite, en tant que distributeur du film, un visa d’exploitation pour le documentaire de Jacques Panijel, Octobre à Paris, consacré au massacre des Algériens à paris le 17 octobre 1961 par les forces de police sous les ordres de Maurice Papon. Le visa est refusé. Le 1er janvier 1973 il commence une grève de la faim, exigeant « la suppression de la possibilité, pour la commission de censure cinématographique, de censurer des films sans fournir de raisons ; et l’interdiction, pour cette commission, de demander coupes ou refus de visa pour des critères politiques ». Il sera soutenu par Jacques Rivette, Agnès Varda, Jean Luc Godard, Claude Sautet, Alain Resnais… Le ministre de la culture Jacques Duhamel cède et Vautier met fin à sa grève de la faim après trente et un jours.

En 1974 il reçoit un hommage spécial du jury du Film antiraciste pour l’ensemble de son œuvre.Il fonde en1984 une société de production indépendante : Images sans chaînes.

Vautier déclare s’être toujours efforcé de mettre « l’image et le son à disposition de ceux à qui les pouvoirs établis les refusent », pour montrer « ce que sont les gens et ce qu’ils souhaitent ». Comme Jean Luc Godard, René Vautier cherche à développer une théorie en acte de l’image. Il a reçu en 1998 le Grand Prix de la Société civile des Auteurs Multimédias pour l’ensemble de son œuvre. Témoin au procès de Roger Garaudy, le cinéaste a néanmoins assuré qu’il ne partageait pas ses thèses négationnistes et antisémites.

En 2014, la coopérative audiovisuelle Les Mutins de Pangée édite un coffret de 4 Dvd réunissant l’ensemble des films réalisés par le cinéaste en Algérie. La même année, il réalise avec sa fille Moïra Chappedelaine-Vautier un film documentaire intitulé : Histoires d’images, Images d’Histoire.

Sa cinématographie tourne autour de huit problématiques : le capitalisme, le colonialisme et particulièrement la guerre d’Algérie, le racisme en France, l’apartheid en Afrique du Sud, la pollution, l’extrême droite française, les femmes, la Bretagne .

Avec Anneaux d’Or, une de ses rares œuvres de fiction, il remporte l’Ours d’argent au festival de Berlin-Ouest en 1956 (film avec Claudia Cardinale dans son premier rôle). Au moment de l’indépendance, les propriétaires de gros bateaux décident de vendre, alors que beaucoup de petits pêcheurs se retrouvent bientôt sans travail. Leurs femmes décident alors de mettre en commun leurs anneaux d’or pour les vendre et ainsi racheter des bateaux.

Avoir vingt ans dans les Aurès
Avoir vingt ans dans les Aurès

Marée noire, colère rouge est classé meilleur film document mondial 1978 au festival de Rotterdam – 1978. Le Poisson commande obtient l’oscar du meilleur film sur la mer en 1976. Les trois cousins, fiction tragique sur les conditions de vie de trois cousins algériens à la recherche d’un travail en France, obtient l’Award pour le meilleur film pour les Droits de l’Homme à Strasbourg en 1970. Mais le film qui l’a fait le plus connaître est Avoir vingt ans dans les Aurès, sorti en 1972, Le film ressort en version numérique restaurée le 3 octobre 2012. Il obtient le Prix international de la critique du festival de Cannes 1972.

En avril 1961, dans le massif des Aurès, un commando, formé d’appelés bretons, affronte un groupe de l’Armée de Libération Nationale : il fait un prisonnier algérien. Le soldat français blessé au cours de l’accrochage, instituteur dans le civil, se rappelle les événements qu’il a vécus avec ses camarades au cours des derniers mois : leur opposition à la guerre en Algérie les a conduits dans un camp réservé aux insoumis ; il se remémore la façon dont leur chef a su les transformer, de jeunes Bretons antimilitaristes qu’ils étaient, en redoutables chasseurs de fellaghas, prêts à tuer et y prenant goût, tous sauf lui, cèdent progressivement à l’escalade de la violence.

Pour les amateurs de BD je conseille, de Kris et Etienne Davodeau, Un homme est mort, éditeur : Futuropolis, 2006. C’est d’abord un film de Vautier sur la mort de l’ouvrier Edouard Mazé lors des manifestations et des grèves de Brest (mars-avril 1950). Le titre de ce film vient lui-même d’un poème de Paul Eluard tiré du recueil « Au rendez-vous des Allemands » (1944), rédigé à l’origine en hommage au résistant Gabriel Péri1. Le film, aujourd’hui disparu, connaît une nouvelle vie grâce à la bande dessinée.

Je ne saurais que trop également vous conseiller la lecture de ses mémoires : Caméra citoyenne – Mémoires, Rennes, Apogée, 1998.

Afin que nul n’en ignore.

Jacques Barbarin

1 L’Armée de libération nationale (ALN) a été créée en 1954 et constitua le bras armé du Front de Libération Nationale (FLN) en guerre de 1954 à 1962 contre la présence coloniale française en Algérie.
² Alexandre Ivanovitch Medvedkine est un réalisateur soviétique (1900-1989). Il est l’inventeur du ciné-train, un véritable train aménagé pour la réalisation et la production de court-métrage. Ce train traverse toute l’Union Soviétique en 1932 afin d’y filmer la population laborieuse des villes et campagnes. Medvedkine tourne et monte immédiatement les films dans son train pour les projeter à la population dés le lendemain.

 

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