Cinéma / WHIPLASH de Damien Chazelle. Critique et conférence de Presse

WHIPLASH de Damien Chazelle ( Critique, et Conférence de presse du cinéaste)

Après son coup d’essai transformé ( Guy, Madeline on a Park Bench / 2009, sacré meilleur film de l’année par les critiques US ), c’est vers un sujet autobiographique auquel le jeune cinéaste qui voulait s’ouvrir un carrière de batteur, s’est consacré. Le rêve et l’ambition face à la réalité de la compétition. Plongée dans l’Univers des écoles de musique et confrontation avec les méthodes d’un professeur impitoyable . Belle réflexion , à méditer , sur la quête de l’absolu et sur le sacrifice. Le film a fait sensation ( Prix du public ) aux Festivals de Deauville et Sundance…

l'Affiche  du film
l’Affiche du film

Un couloir sombre, au fond une salle éclairée où un jeune homme s’entraîne avec frénésie à un solo de batterie. La tension monte avec les baguettes dont le rythme et le tempo s’amplifie avec les mouvements des bras  sur l’instrument. La frénésie de la recherche du « corps à corps » ( musicien / instrument ) est donnée à voir avec un mouvement de caméra en travelling qui s’avance dans le couloir pour s’approcher lentement du batteur et de son instrument-partenaire . La scène est très belle et elle en dit, d’emblée,  long sur la volonté du jeune batteur Andrew ( Miles Teller , exceptionnel ) qui s’entraîne avec détermination bien décidé à gagner sa place dans l’orchestre de jazz dirigé par le professeur Terence Fletcher ( J.K Simmons, inquiétant ) afin de devenir le meilleur batteur du meilleur conservatoire de musique du pays. La détermination d’Andrew est telle que sa vie est totalement dédiée à la musique et à son instrument dont il étudie les partitions et écoute inlassablement, les « Maîtres :.Buddy Rich et Charlie Parker , ses idoles, qui lui montrent le chemin de l’excellence, qu’il vise. Et l’ambition d’Andrew va se retrouver confrontée au chef d’orchestre du conservatoire aux méthodes fortes qui fait de l’humiliation une vertu  en forme de coup de fouet ( Whiplash ) sélectif , permettant de tester la volonté et l’obstination de celui qui saura, dans le sacrifice, la peur et la douleur, aller chercher les éléments ( ingrédients ) de la métamorphose nécessaire qui va lui permettre d’approcher le vrai talent, le génie …

Andrew ( Milles Teller )  à la  batterie
Andrew ( Milles Teller ) à la batterie
06 - Miles  Teler  JK Simons , le face à face
Miles Teller et J.K Simmons

Leçon de vie , leçon de musique, leçon de sacrifices… le cinéaste qui a été batteur, comme son héros , en a traversé les étapes qui l’ont amené à avoir une approche , une réflexion qui lui permettent de nous offrir un regard original qui montre un aspect des coulisses, rarement abordé jusqu’ici. La peur de rater sa prestation, la peur de ses limites, la peur du chef d’orchestre, les sacrifices et le travail   ( sueur, sang et larmes) ,qui sont le pendant de ce qui est montré généralement  de cette joie célébrée que procure la musique « je voulais un film qui ressemble à un film de guerre ou de gangsters , dans lequel les instruments de de musique remplacent les armes » dit le cinéaste ( En complément de notre critique , lire ci-dessous , les propos du cinéaste recueillis à la conférence de presse au Festival de Deauville ). Et question « guerre » , avec le chef d’orchestre tyrannique et pervers qui multiplie les coups de gueule et les humiliations ( superbes et fortes séquences) envers ses élèves. Et , il y a de quoi interpeller, lorsque les choses dérapent dans la violence et dans le harcèlement . Mais la belle idée du récit, c’est d’en faire l’élément central d’un face à face musclé qui permet au cinéaste de nous faire les témoins du jusqu’au-boutisme des points de vue de l’un et de l’autre. Une belle réflexion, à la fois, sur les méthodes de l’un et sur l’idéal de l’autre comme éléments ( nécessaires? ) pour parvenir à un but ( d’enseignement , d’idéal de carrière ) recherché. Et l’habileté de la mise en scène c’est de conduire ce face à face dans toute sa crudité, pointant les éléments positifs et négatifs de chaque partie , laissant le spectateur se faire son propre point de vue.

scène d'humiliation avec un élève
scène d’humiliation avec un élève

L’autre réussite du film qui découle du choix du cinéaste illustré dans sa manière de mener le face à face entre Andrew et son professeur, c’est de conduire en forme de miroir réfléchissant de  l’approche d’Andrew…du travail nécessaire, à la quête douloureuse du dépassement de soi et des sacrifices qui y sont liés. Et , au delà des séquences qui nous montrent les conséquences de son choix : sacrifier sa vie privée familiale et sentimentale ( la rupture avec sa fiancée / Mélissa Benoist ), il y a toute l’approche de la partie musicale, qui est passionnante dans les choix de mise en scène de Damien Chazelle qui fait de la partition musicale et de son tempo, le moteur de la rythmique des séquences où la musique finit par accaparer toute la place et déterminer celle du récit  avec les tensions qui – au delà de celles avec le professeur ou les élèves concurrents ( la séquence des trois prétendants au titre de batteur principal ) objets de rivalités dont se sert et joue le professeur – inscrivent les doutes et les craintes en même temps que la détermination d’Andrew ( épuisé, en sueur et les mains ensanglantées lors d’un solo de batterie ) pour tenir  tête  au maître.

Mélissa Benoîst  et  Miles  Teller
Mélissa Benoîst et Miles Teller

Une bande musicale qui distille les références musicales citées plus haut,  tandis que résonnent inlassablement les colères et les leçons du maître  expliquant à Andrew « que la naissance du génie de Charlie Parker » était sans doute due à l’humiliation subie ( la cymbale envoyée en sa direction par Joe Jones lors d’un concert où il n’avait pas assuré), et à la revanche qu’il jura de prendre.
Au cœur des séquences Damien Chazelle inscrit, aussi , les petites touches et les détails d’une musique parallèle qui permet de croquer  les personnages secondaires et leur donner richesse et épaisseur , à l’image de celle qui vient compléter,  au détour de chaque séquence, la complexité des personnages principaux dont l’intimité profonde en même temps que les travers et les blessures restées, jusque là, enfouies, vont petit à petit se dévoiler , jusqu’ à prendre une dimension symbolique sur le « ring » de la scène finale en forme de  « battle ». Celle, musicale mais aussi cinématographique, voulue par le cinéaste. Pari réussi…
( Etienne Ballérini )

WHIPLASH de Damien Chazelle -2014-
Avec : Miles Teller , J.K Simmons , Melissa Benoist , Paul Reiser, Austin Stowell, Jayson Blair…

Conférence de  Presse . Déclarations …

En septembre dernier, au Festival de Deauville, Damien Chazelle, le réalisateur, Miles Teller, l’un des deux interprètes principaux, et le producteur Nicholas Britell étaient venus présenter Whiplash (Grand Prix et Prix du public). Nous vous proposons les principaux moments de la conférence de presse :Whiplash - Festival Deauville 2014 - Photocall - Photo Philippe Prost

( photocall : Damien Chazelle, Miles Teller, Nicholas Britell -(crédit photo : Philippe Prost)

Whiplash est votre second long métrage. C’est également le titre du court métrage qui le précède. Qu’est-ce qui vous a poussé à en faire un long ?
Damien Chazelle : « Tout a commencé avec le scénario du long-métrage. Je voulais faire un long métrage mais je n’avais pas l’argent. Personne n’en voulait, parce que ça parlait de jazz et à Los Angeles on s’en fout un peu. Du coup, on m’a suggéré de faire un court-métrage. On a pris une séquence, qui est la première scène de répétition dans le film. Nicholas Britell, le producteur, a trouvé l’argent pour le réaliser et c’est par le biais de ce court qu’on a trouvé le financement pour le long.
Tout au début, c’est une histoire très personnelle. J’ai été batteur dans un orchestre de jazz avec un prof assez sadique. J’avais beaucoup de souvenirs. Ce que je trouvais bizarre, c’est cette une image du jazz comme un art libéré, d’expressions de créativité… Mais pour moi, c’était l’opposé. Le jazz, dans cet orchestre, c’était l’angoisse, la peur, les larmes, le côté physique. Et c’était cette émotion là qui m’inspirait ».

Whiplash évoque l’extase que l’on peut ressentir quand on joue d’un instrument à un très haut niveau, que ce soit de la batterie ou de n’importe quel autre instrument. Vous même, en tant que batteur de jazz avez-vous connu ce « moment magique » d’extase ? Jouez-vous toujours de la batterie ?
Damien Chazelle : « En tant que batteur, je n’ai jamais ressenti ce moment d’extase. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles j’ai arrêté. A un moment donné, je me suis demandé si je pouvais continuer à être batteur dans un orchestre de jazz, d’en faire ma vie… Mais justement, le fait de ne pas pouvoir atteindre ce moment d’extase, de vraie liberté, c’était quelque part, comme une frustration, et c’est ce qui m’a poussé à renoncer à la batterie de façon professionnelle pour me diriger vers cette autre forme d’expression qu’est le cinéma.
Mais le thème principal, qui était présent lors de l’élaboration du film et que j’ai souhaité explorer, c’est celui du talent. Est-il inné ? Est-ce qu’il s’apprend ? Est-ce que l’on naît avec et on le peaufine après ? Est-ce que l’on naît grand musicien ou est-ce qu’on le devient ?
Je joue encore de la batterie, mais avec des amis. Ce n’est plus mon métier. Je n’ai plus l’envie. Mais j’espère arriver à me sublimer avec le cinéma. Le cinéma, je m’en rends compte aujourd’hui, c’est 99% de travail, d’angoisse, de peur, de stress. Et j’essaie d’atteindre le plus possible ce 1% de sublime, de magique. C’est un moment que l’on peut rencontrer lors du tournage ou pendant le montage ».

Comment avez-vous recruté Miles Teller ?
Damien Chazelle : « J’ai découvert Miles Teller dans son tout premier film qui s’appelait Rabbit Hole      ( NDLR: réalisé  par  James Cameron Mitchell / 2010) . Quelque part, j’ai assisté à la naissance d’un acteur accompli. Pour sa première apparition à l’écran, tout était déjà là, ce qui est rare. Je lui ai parlé de Whiplash alors qu’il était encore au lycée. J’avais écrit la première version. Elle a été remaniée de nombreuses fois et quand je lui ai envoyé la version finale, il a accepté presque tout de suite ».
Miles Teller, jouiez-vous de la batterie avant de faire ce film ?
Miles Teller : « J’ai eu ma première batterie à 15 ans. J’ai appris à jouer du piano à 6. J’ai pratiqué un peu le saxophone. Un jour je me suis mis à la guitare pour impressionner les filles, puis de nouveau à la batterie, toujours pour impressionner les filles, mais ça marchait moins bien qu’avec la guitare. Pour les besoins du film, je me suis remis à la batterie de façon intensive, pendant trois semaines et plusieurs heures par jour. Tout ce que l’on entend dans le film n’est pas forcément de moi, mais l’intensité du jeu du batteur est bien réelle  ».

Avec Whiplash vous abordez la question des rapports entre la musique et le cinéma. Comment le cinéma peut-il rendre comment de la musique ? Lorsque vous avez eu à faire des choix, au niveau du rythme par exemple, est-ce que les choix cinématographiques se sont imposés à la musique ? Ou bien est que c’est le rythme musical qui s’est imposé à la mise en scène ?
Damien Chazelle :« Quand j’ai écrit le scénario, la première chose que j’ai faite, a été de dessiner le storyboard. On n’avait pas beaucoup de temps pour tourner, seulement 19 jours, et il fallait être préparé. On a fait le storyboard avec le directeur de la photographie et le monteur. Une fois le tournage terminé, avec le monteur, ça a été un long processus. On a commencé par monter le film en suivant le storyboard. Mais ça ne marchait pas complètement. Parfois, c’était même un peu nul. Au cours de cette étape, c’est toujours la musique qui nous a inspirés. On voulait que les scènes de concert soient comme des scènes d’action. D’habitude, on tourne la scène et on ajoute la musique. Là, c’était des scènes d’action, mais aussi une chanson, une comédie musicale… On utilisait donc de la musique comme architecture pour construire les séquences ».
Avez-vous été inspiré par Bird le film que Clint Eastwood a consacré à Charlie Parker ?
Damien Chazelle :« Oui, je l’ai vu et je l’aime beaucoup. Mais en fait, mon père était passionné par Charlie Parker, tout comme son frère, mon oncle. Quand j’étais petit, il y avait toujours du jazz à la maison. C’était très important. Et je détestais ça. Puis j’ai fini par apprécier petit à petit. Mon père me racontait souvent cette histoire de Charlie Parker avec Joe Jones qui, un jour, lui a balancé une cymbale à la tête. C’est un mythe de création, mais on ne sait pas si l’histoire est vraie. Un débat a été lancé par des historiens. Mais elle me fascinait. Le film de Clint Eastwood n’a pas vraiment été une source d’inspiration. Même s’il évoque son adolescence, Bird est un film sur les années adultes de Parker. La drogue etc… C’est une histoire très triste, sur la souffrance à travers la musique, mais ce n’est pas une histoire sur comment on devient un grand musicien. Dans la vie de Charlie Parker, quelque chose de mystérieux s’est passé dans sa vie entre 18 et 19 ans. A partir de 19 ans on parle de lui comme d’un génie. C’était ça qui me fascinait : comment on devient « Bird » ? ».
( Propos recueillis par Philippe Descottes, le 11 septembre 2014 ) .

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