Kamel Daoud / De la liberté d’écrire

kamel-daoud-Un évènement grave vint d’arriver dans le monde de la littérature concernant Kamel Daoud, l’auteur de « Meursault contre enquête ». (Lire notre article sur le livre ici.)

En effet, tout récemment, il a été l’objet d’une fatwa. Kamel Daoud, né en 1970 à Mostaganem, est un écrivain et journaliste algérien d’expression française. En 1994, il entre au Quotidien d’Oran, journal francophone. Il y publie sa première chronique trois ans plus tard titrée Raina Raikoum (« Notre opinion, votre opinion »). Il est pendant huit ans le rédacteur en chef du journal.

Abdelfatah Hamadache Ziraoui, qui dirige le Front de l’éveil islamique salafiste (non reconnu officiellement), et que certains considèrent comme un leader «autoproclamé» qui ne représente que lui, estime que Kamel Daoud, mène une guerre contre Allah, son prophète, le Coran et les valeurs sacrées de l’islam». Il le juge coupable du crime d’apostasie, passible de la peine de mort selon la loi coranique. Son appel au meurtre est intervenu à la suite de propos tenus par Daoud sur une chaîne française, où il critiquait le rapport des musulmans avec leur religion.

En Algérie, l’anathème d’Abdelfatah Hamadache Ziraoui a rappelé les années 90, lorsque des dizaines d’intellectuels ont été assassinés à la suite d’une fatwa proclamant que «ceux qui nous combattent par la plume doivent périr par l’épée». Plus généralement, pour le monde entier, toute fatwa rappelle celle, lancée par l’ayatollah Khomeiny, dont Salman Rushdie a été l’objet en 1989.

Dès mardi soir, [le 16] une pétition a été lancée en Algérie qui condamne l’appel au meurtre et exige des poursuites judiciaires contre Elle a reçu, en quelques heures, près de 1 500 signatures. Le mouvement d’opposition Barakat (« ça suffit ! »), créé durant la campagne présidentielle d’avril, a également dénoncé un « appel odieux et criminel » et apporté son « soutien indéfectible » au journaliste.

Dans la nuit du 16 au 17 décembre Kamel Daoud a écrit ce texte, « 50 nuances de la haine »

Question fascinante : d’où vient que certains se sentent menacés dans leur identité, dans leur conviction religieuse, dans leur conception de l’histoire et dans leur mémoire dès que quelqu’un pense autrement qu’eux? La peur d’être dans l’erreur les poussant donc à imposer l’unanimité et combattre la différence? De la fragilité des convictions intimes? De la haine de soi qui passe par la haine de l’Autre? De toute une histoire d’échecs, de frustrations, d’amour sans issue? De la chute de Grenade? De la colonisation? Labyrinthe.

Mais c’est étrange : ceux qui défendent l’islam comme pensée unique le font souvent avec haine et violence. Ceux qui se sentent et se proclament Arabes de souche ont cette tendance à en faire un fanatisme plutôt qu’une identité heureuse ou un choix de racine capable de récoltes. Ceux qui vous parlent de constantes nationales, de nationalisme et de religion sont souvent agressifs, violents, haineux, ternes, infréquentables et myopes: ils ne voient le monde que comme attaques, complots, manipulations et ruses de l’Occident.

Le regard tourné vers ce Nord qui les écrase, les fascine, les rend jaunes de jalousie. Le dos tourné à l’Afrique où l’on meurt quand cela ne les concerne pas: Dieu a créé l’Occident et eux comme couple du monde, le reste c’est des déchets. Il y a des cheikhs et des fatwas pour chaque femme en jupe, mais pas un seul pour nourrir la faim en Somalie. L’abbé Pierre n’est pas un emploi de musulman?

Laissons de côté. Gardons l’œil sur la mécanique: de quoi est-elle le sens? Pourquoi l’identité est morbidité? Pourquoi la mémoire est un hurlement par un conte paisible? Pourquoi la foi est méfiance? Mais que défendent ces gens-là qui vous attaquent chaque fois que vous pensez différemment votre nationalité, votre présent ou vos convictions religieuses? Pourquoi réagissent-ils comme des propriétaires bafoués, des maquereaux? Pourquoi se sentent-ils menacés autant par la voix des autres?

Etrange. C’est que le fanatique n’est même pas capable de voir ce qu’il a sous les yeux: un pays faible, un monde «arabe» pauvre et ruiné, une religion réduite à des rites et des fatwas nécrophages après avoir accouché, autrefois, d’Ibn Arabi et un culte de l’identité qui ressemble à de la jaunisse.

C’est qu’il ne s’agit même pas de distinctions idéologiques, linguistiques ou religieuses: l’imbécile identitaire peut tout aussi être francophone chez nous, arabophone, croyant ou passant. Un ami expliqua au chroniqueur que la version cheikh Chemssou laïc existe aussi: avec la même bêtise, aigreur, imbécillité et ridicule. L’un parle au nom de Dieu, l’autre au nom des années 70 et de sa conscience politique douloureuse et l’autre au nom de la lutte impérialiste démodée ou du berbérisme exclusif.

Passons, revenons à la mécanique: de quoi cela est-il le signe? Du déni: rues sales, immeubles hideux, dinar à genoux, Président malade, une dizaine de migrants tués dans un bus sur la route du rapatriement, dépendance au pétrole et au prêche, niveau scolaire misérable, armée faiblarde du Golfe à l’océan, délinquances et comités de surveillance du croissant, corruption, viols, émeutes.

Rien de tout cela ne gêne. Sauf le genou de la femme, l’avis de Kamel Daoud, le film «l’Oranais», dénoncer la solidarité assise et couchée avec la Palestine, l’Occident en général, le bikini en particulier et l’affirmation que je suis Algérien ou le cas d’Israël comme structure des imaginaires morbides.

Pourquoi cela existe ? Pourquoi l’âme algérienne est-elle encerclée par une meute de chiens aigus et des ogres pulpeux?

Kamel Daoud

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