Cinéma / Amours cannibales de Manuel Martín Cuenca

Primé en octobre dernier à Cinespaña de Toulouse et récompensé dans de nombreux festivals internationaux (*), Amours Cannibales de Manuel Martín Cuenca sort cette semaine sur les écrans français. Un film singulier sur un tueur en série, à la croisée des genres entre cinéma d’horreur, thriller et drame sentimental, à découvrir dès que possible.

01 - AMOURS CANNIBALES AFFICHE

En terme de scénario, ce portrait d’un tueur en série que dresse le réalisateur Manuel Martín Cuenca repose essentiellement sur des faits et non sur des explications psychologiques. Jusqu’au jour où le monstre prend peu à peu conscience du Mal et de ses actes…

Carlos (Antonio de la Torre) exerce le métier de tailleur dans la ville de Grenade. Artisan consciencieux et minutieux, il a acquis une certaine renommée auprès la grande bourgeoisie locale. Elégant et plutôt séduisant, il mène pourtant une existence solitaire. Mais la nuit, Carlos a une autre vie. Il tue des femmes qu’il est incapable d’aimer autrement, sans éprouver de remord ou de culpabilité, puis les mange. L’irruption dans son quotidien d’Alexandra (Olimpia Melinte), une voisine extravertie qui s’intéresse à lui, puis, bientôt, de sa sœur jumelle Nina (Olimpia Melinte), beaucoup plus réservée, va le perturber profondément. Petit à petit, Carlos éprouve des émotions…

02 - AMOURS CANNIBALES
Carlos (Antonio de la Torre), le tailleur de Grenade

 

Ce bref résumé du synopsis, le titre français du film et son titre espagnol (« Canibal ») semblent suffisamment explicites pour définir le genre auquel se rattache le troisième long métrage de fiction de Manuel Martín Cuenca : le film d’horreur. Pourtant, même si le personnage de Carlos, brillamment interprété par Antonio de la Torre (vu dans un rôle de pilote dans Les Amants passagers de Pedro Almodovar) est bien psychopathe, un monstre, mais presque ordinaire et capable d’une certaine humanité, les scènes d’hémoglobine ou gore sont invisibles à l’écran. Elles sont suggérées par le hors champ et les ellipses, laissant ainsi au spectateur la liberté d’imaginer (ou non) ces moments pénibles (ou délirants dans le cas d’une série z).
Par la position de voyeur/prédateur de Carlos ou du fait de la présence des sœurs jumelles, Alexandra et Nina, l’une blonde et l’autre brune, on est tenté d’évoquer deux grands classiques hitchcockiens, Fenêtre sur cour et Sueurs froides. De même que le personnage du tailleur, en apparence sans histoire et bien intégré dans la bourgeoisie provinciale, fait penser à un autre artisan, chapelier cette fois, celui de Léon Labbé, interprété par Michel Serrault, dans Les fantômes du chapelier de Claude Chabrol. Nous voici alors dans le thriller. Pourtant, Amours cannibales, ne propose ni enquête policière ni intrigues secondaires…

Alexandra (Olimpia Melinte)
Alexandra (Olimpia Melinte)

Film d’horreur ? Thriller ? Thriller-horrifique ?  Amours cannibales est tout cela à la fois, mais en même temps, plus simplement, comme le suggère un intertitre de la bande annonce, une histoire d’amour. Celle, impossible (?), du bourreau et de ses victimes (?). Une histoire de crimes et d’amour donc, qui repose sur la qualité de l’interprétation. A la remarquable prestation d’Antonio de la Torre, il faut associer celle d’Olimpia Melinte, une jeune comédienne roumaine qui ne parlait pas un mot d’espagnol avant le début du tournage (!), dans le double rôle des jumelles que tout oppose. Mais au jeu des acteurs, il faut associer la singularité qui caractérise Amours cannibales. Original dans son traitement scénaristique, le film l’est aussi dans sa réalisation, notamment avec des choix esthétiques au niveau de l’image et de la lumière qui peuvent paraître audacieux pour un film de « genre ». Ainsi, la préférence du format scope offre-t-elle de magnifiques plans sur les paysages et montagnes enneigés contrastant en permanence avec les clairs-obscurs, les noirs, les marrons, les gris et les ocres des scènes d’intérieurs. Des scènes au cœur desquelles le cadre de l’image en introduit souvent un second délimité par l’encadrement d’une porte ou d’une fenêtre ou un jeu d’ombres, comme pour mieux « emprisonner » les personnages.

 

Nina (Olimpia Melinte)
Nina (Olimpia Melinte)

 

A l’occasion d’un entretien (extrait du dossier de presse), lorsqu’on lui demande ce qu’il souhaite que les spectateurs retiennent du film, Manuel Martín Cuenca répond : « Idéalement, j’aimerais que le film les fasse réfléchir. Qu’il leur revienne en mémoire. En tant que réalisateur, j’essaye, très hum­blement, de leur faire ressentir ce que j’aime voir en tant que spectateur. J’aime, lorsque je regarde un film, que mes convic­tions soient ébranlées, qu’il reste “ouvert”. Je ne sais pas si j’ai réussi à le faire avec Amours cannibales, mais telle était mon intention ». Faire réfléchir, revenir en mémoire, des convictions ébranlées… le réalisateur espagnol a atteint son but.
Des Amours cannibales à « manger tout cru »… pardon, à savourer sans modération.

 

 

Amours cannibales de Manuel Martín Cuenca – Espagne/Roumanie/France (1h56),
avec Antonio de la Torre, Olimpia Melinte, Maria Alfonsa Rosso, Florin Fildan, Manolo Solo.

 

(*) Outre les prix du Meilleur scénario et de la Meilleure interprétation masculine décernés à Cinespaña, Amours cannibales a été nommé huit fois aux Goya espagnols (l’équivalent des César), remporté le Méliès d’Argent du Festival du film fantastique de Strasbourg et obtenu un Prix du jury de la meilleure photographie au Festival de San Sebastian.

 

Philippe Descottes

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