Littérature / La Dolce vita des Nouveaux Monstres ( 2ème Partie )

La dolce vita des nouveaux monstres (deuxième partie)

Et nous voilà pour la deuxième partie. Le deuxième livre s’appelle, rappelons-le,
Les nouveaux monstres 1978 – 2014. A la lecture des premiers chapitres, on s’aperçoit qu’il ne s’agit pas d’une simple suite, mais que Simonetta Greggio a « changé son fusil d’épaule », a reconsidéré son principe d’écriture. Nous sommes devant un œuvre autonome.

Il est vrai que si on lit « dans la foulée », comme je l’ai fait, les deux livres, on est, dans les premiers temps, quelque peu décontenancé : ou est l’écriture nerveuse, le montage rapproché de Dolce Vita 1959-1979 ? Mais ces questionnements ne sont qu’apparence.
Avant toutes choses, il convient de préciser que chaque volume se termine par une imposante bibliographie, une filmographie, des notices bibliographiques, pour le premier livre des titres de chanson de la période 1959-1949, pour le second, un lexique.

Couverture  du  Livre
Couverture du Livre

Nous avons laissé le Prince Malo en fort mauvaise posture, disons même carrément qu’il se trouve ad patres. Enterrement. De première classe cela va sans dire. Y assiste Saviero, dont on a appris qu’il était le… ah ! Zut ! Vous n’avez qu’à lire le livre.
Avant tout, je crois qu’il faut se pencher sur le code narratif de Les nouveaux monstres 1978 – 2014. Le premier livre pouvait se considérer comme une forme de récit,  en tant qu’il pourrait être la mise dans un ordre arbitraire et spécifique des faits d’une histoire. Rappelons que ce livre est constitué du « collage » de factualités non forcement dans une suite chronologique, entrecoupés d’éléments d’une suite fictionnelle dont l’un des personnages, le prince Malo, a eu une existence réelle.

Dans Les nouveaux monstres 1978 – 2014 le jésuite Saviero va rencontrer, lors de l’enterrement du prince Malo, sa petite nièce Aria, journaliste d’investigation. J’émets l’hypothèse que, derrière le personnage d’Aria, se tient Simonetta Greggio elle-même. J’avance masqué, dirait Descartes, auquel répondrait Rimbaud : Je est un autre. Elle travaille dans une  revue , Lo spechio verde, Le miroir vert. Interrogeons-nous sur ce titre.

Le miroir renvoie une image fidèle (mais inversée) de la personne qui se regarde dedans ; il est donc chargé d’une forte connotation symbolique. Il permet de se voir tel que l’on est, mais toujours sous un seul et même angle (face à face et inversé), notamment avec ses défauts. Il est souvent associé à la vérité. Le vert est symboliquement la couleur de l’instabilité représentant ce qui bouge, ce qui change, ce qui varie. Le vert a également un côté négatif, avec la représentation de démons, de dragons et des créatures maléfiques.

Simonetta  Greggio
Simonetta Greggio

Le livre Les nouveaux monstres 1978 – 2014 se présente, formellement, comme une variation du roman épistolaire, dont les protagonistes seraient Aria et Saviero. Aria interroge avec sa fougue, sa jeunesse, ses certitudes, Saviero répond avec ses incertitudes, ses doutes. Il ne faut pas oublier que Saviero est jésuite.
Comme les autres religieux, les Jésuites professent les trois vœux de pauvreté, de chasteté et d’obéissance mais prononcent également un quatrième vœu qui leur est propre, celui de l’obéissance au pape. Question pauvreté, Saviero se retrouve à la tête d’une fortune à l’insu de son plein gré ; question chasteté, ce n’est guère mieux. Quant à l’obéissance Perinde ac cadaver, un jésuite qui doute, c’est un peu un oxymore.
Cette fois –ci, c’est par le biais des chroniques d’Aria dans Lo spechio verde, que nous avançons dans la réalité italienne, qui n’est guère plus reluisante que dans Dolce Vita 1959-1979. Enlèvements, attentats, notamment celui de la gare de Bologne (1 ), coups d’états avortés : l’Histoire bégaye atrocement.
Un millésime revient souvent : 1978, l’année de l’enlèvement et de l’exécution d’Aldo Moro, un peu comme si cette tragédie était le signe référent pour l’appréhension de l’histoire contemporaine italienne, sa clé de sol, en quelque sorte, la pointe vive du coté sombre transalpin.
S’incisent des récits courts, descriptifs, comme était composé le premier ouvrage, comme si l’écrivain voulait rappeler, à l’instar de Dolce Vita 1959-1979, il ne fallait pas oublier les faits, rien que les faits. De Saviero en Aria, de faits en faits, Simonetta Greggio instille une circulation des sens, des idées, presque un mouvement brownien. Nous ne passons pas d’une période à une autre période : nous passons d’un système d’écriture à un autre système d’écriture. Nous parlons de périodes – apparemment- différentes, écrivons de manière différente. C’est rare chez un écrivain une telle remise en question avec sa propre matrice, l’écriture.
Ces nouveaux monstres sont-ils vraiment nouveaux ? La réponse n’est elle pas dans cette eau forte de Goya, » Le sommeil de la raison engendre les monstres » ? Que l’Italie se réveille.
Jacques Barbarin.

Les nouveaux monstres 1978 – 2014 Simonetta Greggio, éditions Stock
Illustrations :
Couverture de Les nouveaux monstres 1978 – 2014
Simonetta Greggio
1) L’attentat de la gare de Bologne (connu sous l’appellation de la strage di Bologna, soit le massacre de Bologne) est la plus meurtrière des années de plomb italiennes. L’attentat fit 85 morts et blessa plus de 200 personnes dans la gare de Bologne le 2 août 1980. Des membres d’un groupe d’extrême droite, le grand-maître de la loge maçonnique Propagande Duo et deux officiers des services secrets militaires italiens furent condamnés pour l’attentat.

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