Cinéma / L’ HOMME DU PEUPLE d’ Andrzej Wajda.

L’ HOMME DU PEUPLE d’Andrzej Wajda.

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, le parcours et le destin dans les années 1980 de Lech Walesa, simple ouvrier, cofondateur de Solidarnosc, premier syndicat autonome derrière le « Rideau de Fer », et Prix Nobel de la Paix 1983 avant d’être élu Président de la République de Pologne, n’avait jamais fait l’objet, semble-t’il, d’une adaptation cinématographique. Le grand cinéaste Andrzej Wajda lui rend un hommage qui, pourtant, n’est pas totalement convaincant.

l'Affiche  du  Film.
l’Affiche du Film.

Depuis ses premiers longs métrages, la carrière cinématographique d’Andrzej Wajda, aujourd’hui âgé de 88 ans, fait souvent référence à l’Histoire douloureuse de la Pologne. Ainsi, Génération (1955), évoque de jeunes polonais sous l’Occupation allemande, Kanal (1957), l’insurrection de Varsovie en 1945, ou, bien plus tard, Katyn (2007), qui relate l’assassinat de milliers d’officiers polonais par le NKVD en1940. Mais, bien sûr, malgré les années qui se sont écoulées, le film fait directement le lien avec deux autres œuvres du réalisateur, qui déclare dans le dossier de presse : « Aussi bien par le biais de sa thématique que par celui de mon engagement personnel dans le mouvement de Solidarnosc, L’Homme du peuple est étroitement lié à L’Homme de fer (1977) et L’Homme de marbre (1981 – Palme d’Or du Festival de Cannes). En évoquant comment les désillusions des ouvriers vis-à-vis du communisme ont accéléré sa chute, ce film permet de rappeler mes précédentes tentatives de traiter de l’opposition politique en Pologne, dont l’action de Lech Wałęsa est l’aboutissement » . L’Homme de fer mettait à mal l’image stalinienne du héros prolétarien et L’Homme de marbre amenait l’espoir avec la grève des ouvriers du chantier naval de Gdansk et la création de Solidarnosc. Andrzej Wajda, qui a tourné sur les lieux et fait la connaissance de Lech Walesa à cette occasion en 1980, a d’ailleurs inséré dans ce troisième et dernier volet une courte scène de L’Homme de marbre dans laquelle les deux personnages principaux, interprétés par Jerzy Radziwillowicz et Krystyna Janda, distribuent des tracts.
L’Homme du peuple est à la fois un biopic et un docu-fiction. Il s’articule autour du long entretien, bien réel, que Lech Walesa (interprété ici par le comédien polonais Robert Wieckiewicz) accorda à la journaliste et essayiste italienne Oriana Fallaci (jouée par la comédienne italienne Maria Rosaria Omaggio) en février 1981 (1).

Ce dispositif offre aux deux protagonistes l’occasion de se mesurer verbalement. Par son apparence, son comportement et ses questions, on devine aisément, sans besoin de la connaître, qu’Oriana Fallaci est une « star » du journalisme en Occident, de l’autre côté du Mur. L’attitude, les remarques et les réponses de Lech Walesa livrent quant à elles un certain nombre d’informations sur l’homme, tel que l’a imaginé le réalisateur et tel que le spectateur qui s’est intéressé au sujet et au personnage peut encore l’avoir en mémoire. Un homme au franc-parler, à la fois arrogant, macho et mégalo, mais aussi habile, déterminé et

Oriana Falalci (Maria Rosaria Omagio) et Lech Walesa (Robert Wieckiewicz)
Oriana Falalci (Maria Rosaria Omagio) et Lech Walesa (Robert Wieckiewicz)

charismatique. L’entretien permet également de retracer par une succession des flash-backs le parcours de Walesa, du simple ouvrier électricien, lors des émeutes et de la répression massive de 1970, au leader syndical qui inquiète le pouvoir en place et accepte l’existence de Solidarnosc, premier syndicat autonome, en 1980. Mais le revers de la médaille est que Lech Walesa finit par sacrifier sa famille. Présenté comme un père attentionné, il est aussi très souvent absent du foyer pour cause de réunion, d’occupation du lieux de travail ou de séjours plus ou moins longs en prison. Et à l’arrivée, son épouse Danuta (Agnieszka Grochowska), « mère courage » qui élève comme elle peut les six gosses et qui le soutient pourtant dans son combat, finit par craquer (2). C’est d’ailleurs l’un des mérites du film de révéler cet aspect méconnu de la vie du militant syndicaliste.

Les deux qualités majeures du film sont l’interprétation de l’acteur Robert Wieckiewicz, pratiquement inconnu en dehors des frontières polonaises, au mimétisme étonnant, et la reconstitution de cette Pologne des années 70/80, qui mêle habilement documents d’archives et scènes de fiction, couleurs et noir et blanc, donnant à l’ensemble l’apparence d’un documentaire. Un docu-fiction qui appelle quelques réserves malgré tout. Ainsi, le personnage d’Anna Walentynowicz est à peine évoqué, alors qu’elle fut cofondatrice de Solidarnosc avec Lech Walesa. Et puis,

Lech  Walesa (  Robert Wieckiewicz ) devant les ouvriers en grève
Lech Walesa ( Robert Wieckiewicz ) devant les ouvriers en grève

L’Homme du peuple s’arrête en 1989. Andrzej Wajda a pris le parti de ne pas aborder Lech Walesa, « L’homme chef d’Etat », de 1990 à 1995, années pendant lesquelles il lui a été reproché son conservatisme, une politique économique néolibérale, ainsi que la trop grande place accordée à l’Eglise catholique. Le cinéaste l’assume et s’en explique : « C’est un personnage qui a marqué l’histoire mais aussi un homme qui suscite encore une controverse. Pour ma part, je voudrais que tous les Polonais le voient comme je le vois, au plus près de sa personnalité. Ce qui s’est passé ensuite quand il est devenu président et toutes les affaires dans lesquelles il a été impliqué ne m’intéressent pas. Si nous vivons aujourd’hui dans un pays libre, c’est grâce à l’imagination et au sens politique de Lech Wałęsa ». Dommage, car le film à tendance à verser dans l’hagiographie.

Philippe Descottes

L’HOMME DU PEUPLE (Wałęsa. Człowiek z nadziei) de Andrzej Wajda (2013). Avec Robert Wieckiewicz, Agnieszka Grochowska, Maria Rosaria Omaggio et Zbigniew Zamachowski.

(1) L’intégralité de cet entretien en trois parties est disponible, en anglais, dans les archives du site du Montreal Gazette de mars 1981
(2) « Rêves et secrets », l’autobiographie, en français, de Danuta Walesa a été éditée au mois d’octobre chez l’éditeur Buchet-Chastel.

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