Théâtre / Gaële Boghossian ( Entretien )

Gaële Boghossian.
J’ai vu cette comédienne rare dans pratiquement toutes les pièces où elle à joué,
mais elle ne m’a jamais autant stupéfié que dans « Médée », de Pierre Corneille,
mise en scène de Paulo Corréia. Elle avait une telle fluidité dans l’alexandrin
que j’ai cru un instant que c’était ainsi qu’elle s’exprimait dans la vie courante…

Gaële Boghossian
Gaële Boghossian

Et, chose bizarre, chaque fois que j’ai vu une mise en scène de Paulo Corréia, j’ai eu le sentiment d’être plongé dans l’univers fantastique des contes d’Edgar Poe. Or il a signé un stupéfiant « Double assassinat dans la rue Morgue » (d’après Poe) adapté par Gaële Boghossian. Les deux dirigent une compagnie nommée « Collectif 8.  Donc, question Barbarinienne récurrente, pourquoi « Collectif 8 » ?:
Gaële Boghossian : Paulo Corréia avait une compagnie, « Collectif 7 ». Nous nous sommes dit que Collectif 8, c’était bien, et que, si un jour, nous devons fonder une autre compagnie, elle s’appellera Collectif 9. Et puis ça me parlait car, horizontalement, c’est le chiffre de l’infini. C’est aussi l’ouverture des possibles au niveau artistique, et le 8, au billard, c’est la boule noire qu’on rentre en dernier, et qui fait gagner la partie. Mais c’est surtout l’infini qui nous plaisait bien. En fait, à chaque fois qu’on commence une création, on a une peur bleue et on ne sait jamais où l’on va. C’est l’œuvre et les images qui nous emmènent à un endroit. Mais au départ on ne peut pas dire : « on va faire tel spectacle ». Nous sommes très respectueux des textes, c’est eux qui nous guident.
On sait l’importance, dans la scénographie de Correia, de l’utilisation de la vidéo. Ce n’est jamais une affèterie, un « Monsieur Plus » : les images appartiennent, bien sûr, au domaine du décor, où le spectateur se positionne et aussi se perd, mais avant tout un décor mental. Vous avez adapté le « Double assassinat… », cela n’est pas là votre seul travail d’adaptation?.
G.B : A chaque fois il y a une énorme recherche autour de l’auteur, de son univers, de ses œuvres. Je suis rentré très tôt à l’école de la Comédie de St Etienne, je n’ai pas fait de grandes études derrière, et d’une certaine façon je continue ma formation. Chaque fois qu’on aborde un auteur, je vais traverser toute son œuvre, et je vais essayer d’en tirer l’essentiel. De lui rendre hommage, d’être respectueuse, et de se dire que cet auteur est encore là à coté de nous. L’adaptation est un « pont » merveilleux : c’est beaucoup plus facile pour aborder le plateau, car on est vraiment immergé. Je me porte de plus en plus vers l’adaptation : il y a eu « L’homme qui rit », Edgar Poe, il y a le Lewis Carroll qui arrive… C’est une énorme porte vers le jeu, d’avoir autant de connaissance de l’œuvre, y compris les enjeux de l’auteur, pourquoi a-t-il écrit cela, dans quel contexte. Du coup, j’ai beaucoup plus de plaisir, en fait, que lorsque je dois aborder un rôle frontalement.                                                                                                             Avez-vous ce que j’appellerai des « acteurs récurrents » ?
G.B : Avant tout ce sont des aventures humaines ; pour parler de la compagnie, c’est un travail très « familial » et de là nait un vrai partenariat. Il y a une fidélité avec les gens avec qui nous travaillons, ce n’est pas si évident que çà de trouver des partenaires qui réussissent à comprendre ce que nous sommes en train de faire et surtout à intégrer tout l’environnement, à intégrer tout l’univers qu’il y a autour. Ce n’est pas seulement un problème de jeu d’acteur : il y a aussi à prendre en compte la vidéo, qui est quelque chose de très rigoureux, il y a aussi un aspect chorégraphique pour le comédien. Ce n’est pas seulement le texte, c’est aussi le travail de corps. Pour le « double assassinat… » j’avais fait travailler les deux comédiens sur du corps, car nous avons des scénographies qui sont très particulières, qui sont souvent étranges avec des planchers pentus… il nous faut des acteurs complets et très rigoureux.

Gaële Boghossian  dans  " Médée"
Gaële Boghossian dans  » Médée »

L’acteur doit être complètement « immergé », si je comprends bien…
G.B : L’acteur ne peut avoir uniquement la perception de sa partition mais un spectacle dans son intégralité. Il doit également être inventif à l’égard de l’interactivité avec la vidéo. Celle-ci se construit avec l’acteur, avec le plateau, avec la dramaturgie. C’est un travail assez monumental, et souvent ils n’ont pas l’habitude de cumuler autant de fonctions, et un comédien qui n’et pas assez présent dans ses paroles, dans sa gestuelle, se fait « bouffer » par la vidéo. Ce partenaire est terrible, car il est constant. Il peut être terrifiant mais, pour moi, c’est un partenaire qui « tire vers le haut ».
Dans vos spectacles, le son en fait partie intégrante ; au demeurant les musiciens sont sur scène, font partie de l’œuvre…
G.B : Nous faisons toujours appel à un compositeur, et qui travaille avec nous pas à pas, qui adapte, qui essaye de comprendre là où l’on va. Nous asseyons d’utiliser tous les arts possibles pour essayer de créer un maximum de sensations, d’émotions. Au départ, il n’y avait pas de scission entre domaines artistiques. Au fur et à mesure on a créé une sorte de cloison entre les arts. Or tous les arts font appel à tous les sens du spectateur. La musique va parler à l’épidermique, au cœur, à l’intellect, aux sensations… Si l’on pouvait, on mettrait des odeurs, et un jour je pense qu’on tentera l’aventure. Nous avons la chance de travailler avec des compositeurs comme Clément Althaus, Fabrice Albanèse, avec qui nous travaillons régulièrement. Ils ont des univers complètement différents mais qui travaillent très bien avec nous. On ne va pas faire une « commande » : il faut qu’ils assistent aux répétitions, aux nœuds qu’on dénoue, à la compréhension du spectacle pas à pas.
Grâce à l’accord qu’avait passé Daniel Benoin pour échanger des spectacles avec « La Criée », le Théâtre National de Marseille, vous avez pu y jouer plusieurs fois?.
G.B : Nous y avons joué « L’île des esclaves ». Cela a été un souvenir mémorable : d’abord nous y avons eu un accueil fantastique. Ensuite, pendant quelque temps, cela ne s’est pas retrouvé, et là, avec la nouvelle direction de Macha Makeïeff, « La criée » nous a vraiment ouvert les portes. Il y a en plus une énorme bienveillance envers le travail, chose que nous apprécions énormément, car les connexions ne sont pas simples dans ce milieu-là. Nous allons y jouer « Double assassinat dans la rue Morgue » ( 1)
J’ai cette impression que, par le respect du texte, par les scénographies, on est vraiment, à chacun de vos spectacles, immergé dans la culture, que l’on est dans un bain qui nous submerge et que l’on s’y laisse délicatement noyer…

Affiche  du Spectacle : Double  Assassinat à la  Rue  Morgue
Affiche du Spectacle : Double Assassinat à la Rue Morgue

G.B : Chacun de nos spectacles à une identité. Parfois l’on nous dit : « Ah, celui-là c’est mon préféré » et souvent le dernier est le préféré. C’est comme lorsqu’ on a beaucoup d’enfants, ils sont tous différents mais on les aime tous et ils font partie de nous. Nos spectacles sont une partie de nous. « Médée » de Corneille, c’est le texte intégral, c’est le respect des vers, mais c’est avec notre regard. A chaque fois il y a une appropriation totale, en tant qu’être humain, d’une parole qui a été donnée il y a des siècles. Si j’ai un amour assez inconditionnel des textes classiques, c’est juste que je me dis que ce pont entre le passé et le présent est essentiel. Et comme la vie va vite, on oublie cela : que ses paroles qui ont été données sont encore là, et sont encore un guide pour nous.

Les spectacles de Collectif 8 ne peuvent absolument pas laisser indifférents. Ils sont un mélange intime du doux et de l’amer et il en sort une saveur unique. Si vous êtes à Marseille les 19 et 20 novembre, convainquez-vous–en. Vous n’en ressortirez pas indemne, mais vous vivrez intensément.
Prochain portrait- théâtre : Aurélie Peglion, comédienne, metteur en scène et… clown ?
Jacques Barbarin
1- Au théâtre de la Friche de la Belle de Mai 41 rue Jobin 13003 Marseille 04 95 04 95 95 les 19 et 20 novembre.
Le puriste que je suis ferait bien remarquer qu’un assassinat est un meurtre avec préméditation et que dans le cas de la nouvelle de Poe il ne s’agit que d’un meurtre sans préméditation, mais ne chipotons pas.
Illustrations :
Gaële Boghossian
Gaële Boghossian dans « Médée »
Affiche de « Double assassinat dans la rue Morgue »

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