Quartier / Le Vieux Nice ou le «Babazouk» dans tous ses états ! (1ère partie)

Amis lecteurs, après vous avoir parlé de la place Garibaldi et de toute l’histoire qui s’y rattache, je vous invite aujourd’hui à une promenade insolite dans notre cher Vieux Nice, mais ne comptez pas sur moi pour vous entraîner dans une visite type «tour operator», non, nous allons découvrir des aspects inédits de notre vieille ville que l’on ne vous a sans doute jamais contés et encore moins fait voir.

Le Vieux-Nice vu de la colline du château
Le Vieux-Nice vu de la colline du château

Je ne vous dirai aussi pas tout pour vous donner le plaisir de chercher vous même ce que votre serviteur a découvert au cours de longues balades, appareil photos en bandoulière, interrogeant les riverains avec toujours l’oeil aux aguets !

En préambule, disons que le Vieux Nice visible aujourd’hui est sûrement très différent de celui que l’on pouvait voir avant le siège Franco-Turc de 1543 et l’arrivée au pouvoir d’ Emmanuel-Philibert en 1553, duc de Savoie, homme très énergique, un grand roi.Tirant les leçons du récent conflit avec la France, il décide de renforcer les défenses de Nice. La colline du Château abrite des militaires mais aussi bon nombre de civils. Ces derniers, suite aux décisions du monarque vont être aimablement invités à déménager et à rejoindre la ville basse, la colline devenant entièrement militarisée. Tout cela va amener la population qui, prudente et désirant rester dans les murailles d’alors, à transformer l’habitat existant lequel avait été d’ailleurs fort mis à mal par le conflit entre François 1er et le duc de Savoie Charles III. Les immeubles bâtis en général jusque là sur deux, voire trois étages maximum vont être reconstruits plus élevés, atteignant au moins six étages, ceci pour loger les gens. Ces derniers n’étant pas rentiers mais bien souvent des commerçants, des artisans, des ouvriers, vont devoir construire des caves, des entrepôts…en sous-sol et ce sur un ou deux étages! Tout cela va donner à Nice la physionomie que l’on retrouve maintenant et ces caves vont alimenter les fantasmes et les légendes encore bien vivaces aujourd’hui se rapportant aux «mystérieux souterrains» truffant dit-on la vieille ville. Nous en reparlerons plus loin.

Place St François
Place St François

Ceci dit, pourquoi le «Babazouk»? Ce nom étrange pour désigner non pas le Vieux-Nice,d’ailleurs, mais un de ses quartiers englobant l’ancien îlot Rey-Serrurier intrigue souvent. Au fil des décennies il était devenu malsain, insalubre au point qu’en 1955, la mairie décide de procéder à une vaste rénovation de cet ensemble vétuste et de le rebâtir mais sans abandonner le cachet propre à la vieille ville. La population locale est évacuée vers Riquier, Saint-Roch, l’Ariane, et les engins de chantier vont se mettre à l’oeuvre et tout raser.Toutes les maisons anciennes devenues des taudis vont ainsi disparaître sous le pic des démolisseurs, fini le «Babazouk» car il était là ce vieux quartier au nom insolite où il ne faisait pas trop bon s’aventurer le soir tout seul, les «pelandrouns» (voyous) rôdaient souvent par là. Au milieu du XIXè siècle, un commerçant venant d’Alger s’installe ici et exploite une buvette dans la rue St Joseph tout près de la chapelle des Pénitents Blancs. En souvenir de ses antécédents algérois, il décide de baptiser ce quartier qui devait à l’époque être aussi malpropre que celui d’où il venait, «babazouk», ce qui veut dire en arabe «la porte du marché». Le nom plut aux niçois et resta, désignant même, par extension, le Vieux Nice.

Les vieux niçois de souche se font rares maintenant comme se font rares les nouveaux venus qui peuvent expliquer ce terme. On peut regretter simplement qu’une plaque disposée bien en vue, ne rappelle pas cette curieuse appellation. La culture nissarde y gagnerait.

Les transformations modernes du quartier, très réussies d’ailleurs, ont eu pour conséquences de supprimer des rues, des ruelles comme par exemple la ruelle du Carret (char, charette) qui avec la rue du Carret parallèle descendait vers la Place St François.La ruelle du Carret, étroite, était un véritable égoût à ciel ouvert et la réhabilitation l’a supprimée, heureusement! En bas de cette venelle, on débouchait sur la Place Ste Claire et la rue St François baptisée «Rue Glissante»(!) par les révolutionnaires français qui ont débarqué ici en septembre 1792. En poussant un peu à droite, on rejoint la Place St François renommée démagogiquement «Place des Ouvriers», ornée  en son centre par une fontaine en pierre dite «Aux Dauphins» (1938), œuvre de l’architecte de la ville de Nice François Aragon, réalisateur également de la chapelle du cimetière chrétien du Château (1935), qui a remplacé à cette époque l’ancien sanctuaire offert au XIXè siècle par la famille Tarani dont le mausolée s’élève non loin de celui de Gambetta. Il faut y découvrir à l’intérieur d’étonnantes fresques à connotations maçonniques, c’est un lieu à découvrir.

Cette place et ses alentours sont remplis d’endroits intéressants. La ruelle St François «Rue de la Consolation» se nomme en niçois «Rumpe Cùou» soit  rue «Casse-Cul», allusion sans doute au fait que cette voie en pente et pourvue de marches devait être particulièrement dangereuse pour les piétons surtout l’hiver. Dans la même veine signalons qu’à Auch dans le Gers il existe une rue semblable, pavée de pierres, nommée «Rue Casse Couil», sans doute pour les mêmes raisons!

Ruelle des bagnards
Ruelle des bagnards

Sur cette vaste place aujourd’hui dévolue au marché aux poissons, s’établit au XIIIè siècle un couvent de moines Franciscains chassés en 1793 par la Révolution. Leur église sert maintenant de garage aux bennes municipales, triste fin. Le cimetière du couvent qui s’étendait en face, sur la place même, était orné à son entrée d’une belle croix séraphique qui, après l’avoir échappé belle en 1793, se retrouve maintenant au monastère de Cimiez dans l’église, protégée du vandalisme stupide qu’elle a subi il y a une vingtaine d’année. Sur l’esplanade on en trouve une fidèle copie.

Non loin de là, une autre curiosité nous attend, difficilement accessible certes, mais elle rappelle ce que fut sans doute la vieille ville dans les temps anciens. Il s’agit d’un passage étroit reliant la place Ste Claire au Bd Jean-Jaurès, accessible par deux passages voûtés privés à l’issue desquels on débouche dans une venelle étroite. A gauche, le passage se dirige en se rétrécissant vers le Bd Jean-Jaurès mais l’issue est bouchée actuellement alors qu’il communiquait autrefois(cf cadastre de 1812). En levant les yeux on peut voir le ciel tout en haut et, plus bas, de nombreux arcs-boutants s’appuyant sur les deux immeubles limitant le passage. A droite, on aboutit très vite au dos d’un hôtel bordant la rue St François. C’est assez impressionnant et, à défaut de pouvoir facilement accéder à cet endroit, la photo ci-jointe en dit mieux qu’un long discours. Ce passage est connu par certains riverains sous le nom de «Ruelle des bagnards» car, paraît-il, c’est par ce chemin discret que l’on acheminait autrefois les bagnards, internés alors au port de Nice, sur les anciens bastions (actuel Bd Jean-Jaurès) pour leur faire entretenir les digues du Paillon.

La place St François doit faire l’objet bientôt d’une réhabilitation totale qui incluera l’ancien Hôtel de Ville, abandonné en 1868 et devenu depuis des décennies le siège du Syndicat CGT pour lequel la Mairie cherche de nouveaux locaux.

La promenade continue et, croyez moi ami lecteurs vous n’êtes pas au bout de vos surprises.

De la place St François, remontons si le voulez bien vers la place Ste Claire puis, empruntant la rue éponyme nous remontons vers la rue de la Loge et, à l’angle de celle-ci et de la rue Droite (Rue «directe» du nord au sud) on trouve un boulet (turc?), souvenir du siège de 1543. Il y en a d’autres: trois sous le balcon royal de la chapelle du St Sépulcre, un à l’angle des rues de l’Abbaye et Colonna d’Istria , un encore dans l’église St Martin/St Augustin. On parle de la rue de la Loge, mais de quelle loge s’agit-il? C’est une allusion à l’ancienne loge municipale située à partir du XVè siècle approximativement au niveau de l’actuelle école du Château. Le siège de 1543 (toujours lui!) ayant eu raison de cette construction on réaménagea une nouvelle loge jouxtant l’église de l’Annonciation/Ste Rita. C’était un lieu où on affichait et commentait toutes les décisions prises par les édiles municipaux niçois concernant la bonne marche de la cité. Ce lieu, abrite aujourd’hui un musée lapidaire qui mériterait un emplacement plus digne de lui en regard des pierres historiques qui y sont exposées (vestiges de la Colonne des Juifs entre autres).

Parallèlement à cette loge municipale, il existait aussi une loge du Sénat accolée à l’ancien Sénat crée par Charles-Emmanuel 1er en 1614. On y publiait les décisions du tribunal suprême. C’est depuis peu, le nouveau site de la Mission Patrimoine qui succéde à l’ancien Asile de Nuit. A deux pas de là, au départ des escaliers montant au Malonat, on trouvait les anciennes prisons délocalisées en 1890 aux «Nouvelles Prisons», rue de la Gendarmerie.

Se promener dans le Vieux Nice nécessite de regarder partout: en haut, à mi-hauteur, et au sol. En parcourant les rues on remarque que beaucoup de portes d’immeubles sont surmontées d’une sorte de grille, pourquoi? En fait cette grille(clairoir) fait partie du système de ventilation très particulier de la vieille ville. Après avoir franchi la porte d’entrée, on trouve, en général tout près de l’escalier montant aux étages, une courette (salestre) et, en levant les yeux on s’aperçoit que l’on est à la base d’un large puits vertical qui s’ouvre au sommet. L’ouverture sommitale est équipée d’une verrière un peu surélevée permettant de faire passer l’air tout en protégeant l’intérieur de l’immeuble des chutes de pluie.

Linteau, 22 rue de la Préfecture
Linteau, 22 rue de la Préfecture

Ce système primitif mais ingénieux, constitue une climatisation naturelle qui exploite le principe des cheminées thermiques, c.à.d. le mouvement ascendant crée par la différence de température entre l’air frais présent au niveau du sol et l’air chaud sous les verrières (amplifiant l’effet de serre) et les toitures. Tout cela est complété par le volet à la niçoise, en bois, dont le réglage de l’inclinaison permet de moduler la circulation de l’air et, du moins dans le temps, de l’arrosage des rue à la tombée de la nuit ce qui a pour effet d’amplifier l’écart de température entre les sols et les toitures, rafraîchissant d’autant les habitations. On a là une «clim» écologique qui ne pollue pas et qui ne coûte rien.

Dans notre Vieux Nice, si l’on regarde certaines portes on ne peut pas manquer de voir les linteaux gravés qui les surmontent. Il y en a 61 encore visibles aujourd’hui mais on en découvre d’autres. Le plus ancien (1482) est visible rue de la Condamine, au pied de la colline du Château, contre l’ancien collège Jésuite, mais il y en a d’autres, en particulier un très bel exemplaire en ardoise, visible dans un immeuble de la rue de la Préfecture, au dessus d’une porte intérieure. Cette maison, ancien couvent des moines Carmes attachés à l’église de l’Annonciation est maintenant une copropriété et la porte en question s’ouvrait sur les cellules des religieux chassés eux aussi par la Révolution.Il s’agit d’un rare modèle de linteau intérieur.

La décoration des linteaux est variable, de la plus simple à la plus fouillée. Au Moyen-Age, les propriétaires, très chrétiens marquaient ainsi l’attachement à leur foi, se plaçant ainsi sous la protection du Ciel. Le sigle «IHS» se voit souvent et le trigramme de St Bernardin de Sienne (IHS, les clous de la Passion, le tout dans un soleil flamboyant) figure en bonne place. Plusieurs ont été abîmés par les révolutionnaires. Certains immeubles occupés par des familles nobles portent la devise de celles-ci: «Spes mea Deus» («Dieu mon unique espoir») de la famille Milon de Veraillon ou signale un lieu particulier: sur un immeuble de la Place Vieille, tout près de la Cathédrale Sainte-Réparate, on peut lire «Interna meliora» soit : «C’est meilleur à l’intérieur» désignation sybilline de cette demeure qui était en fait une maison close!

Un autre linteau curieux est visible 5, Rue F. Zanin, au dessus de la rue Pairolière, sur un immeuble qui a été le

Linteau Rue F.Zanin
Linteau Rue F.Zanin

premier hôpital privé fondé en 1636 par les Pénitents Blancs. La légende (en latin), le confirme et précise même que cet établissement de soins pour les indigents a été bâti avec les propres deniers de la confrérie. Celle-ci déplacera cet hôpital dans l’actuelle Rue de la République en 1848 gardant son local initial qui abrite actuellement son centre administratif et une oeuvre charitable au profit des personnes âgées. Le nouveau centre de soins excentré à l’époque,sera connu au milieu du XXè siècle sous le nom de «Clinique Sainte-Croix» fréquentée par de nombreux niçois jusqu’à sa fin prématurée 1996. Actuellement, à sa place, se trouve un nouvel immeuble baptisé «Maison Sainte-Croix» toujours propriété des Pénitents Blancs qui, à cet endroit continuent leur œuvre hospitalière charitable depuis leur fondation en l’an 1306, mais sous une autre forme. Nous pourrons en parler un jour si vous le voulez bien.

Fin de la première partie

 

Yann DUVIVIER

 

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