Littérature / Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud.

Meursault, contre enquête

Meursault, ça ne vous dis rien ? Voyons voir…. Meursault, Meursault… Mais bon sang, mais c’est bien sûr ! C’est le personnage principal de « L’étranger », de Camus. Bon, je ne vais ni vous parler du roman ni de son auteur, mais de « Meursault, contre enquête », roman de Kamel Daoud.

Meursault, contre-enquu00EAte
Kamel Daoud, né en 1970 à Mostaganem, est un écrivain et journaliste algérien d’expression française. En 1994, il entre au Quotidien d’Oran, journal francophone. Il y publie sa première chronique trois ans plus tard titrée Raina Raikoum (« Notre opinion, votre opinion »). Il est pendant huit ans le rédacteur en chef du journal.
En octobre 2013 (en France en mai 2014), sort son roman Meursault, contre-enquête, qui s’inspire de celui d’Albert Camus: le narrateur est en effet le frère de « l’Arabe » tué par Meursault. En Algérie, le livre est l’objet d’un malentendu : « Sans l’avoir lu, de nombreuses personnes ont pensé que c’était une attaque de L’Étranger, mais moi je n’étais pas dans cet esprit-là. Je ne suis pas un ancien moudjahid. […] Je me suis emparé de L’Étranger parce que Camus est un homme qui interroge le monde. J’ai voulu m’inscrire dans cette continuation. […] J’ai surtout voulu rendre un puissant hommage à La Chute, tant j’aime ce livre.. »
Si « Meursault, contre-enquête » est un hommage rendu à  « L’Etranger » de Camus, force est de constater que l’écriture du premier n’est pas sans rappeler « La Chute » : Camus y écrit la confession d’un homme à un autre, rencontré dans un bar d’Amsterdam. La particularité de ce roman tient au fait que l’homme qui se confesse est le seul à parler, durant tout l’ouvrage.
Or, sur la forme, « Meursault, contre-enquête » se présente comme un dialogue, dans un bar, sans doute à Oran, entre un narrateur, et celui qu’il présente comme un universitaire : celui-ci n’intervient pas, comme dans « La chute ». « On reprend le même vin qu’hier ? J’aime son âpreté, sa fraicheur. » Le meursault est un vin français, produit sur une partie de la commune de Meursault, en Côte d’Or.
La contre-enquête est une enquête menée à fin de vérifier, de compléter les résultats d’une enquête précédente. Chez Camus, le roman commence ainsi : « Aujourd’hui, maman est morte ». Chez Daoud : « Aujourd’hui, M’ma est encore vivante. »

Kamel Daoud
Kamel Daoud

Pour en revenir à cette « contre-enquête », Kamel Daoud « mélange » subtilement fiction et enquête sur une fiction : la fiction, c’est celle du frère de celui qu’il appelle Moussa, tué par Meursault il y a eu 70 ans, qui est donc maintenant un vieil homme, et cette « enquête sur une fiction ». C’est-à-dire qu’au cours de son récit, ce frère de fiction, ce vieil homme, va instiller le doute sur la véracité de ce qui s’est passé en 1942, sur cette plage, en plein soleil d’été, sur le coup des quatorze heures.
Mais là n’est pas le seul doute. L’écrivain doute de l’Algérie contemporaine, et notamment de ces hommes qui ont tant besoin d’un Dieu. Tout ce passe comme si le journaliste apparaissait en filigrane sous la patte du romancier. Et ce romancier à un style, une plume, un ton. J’en veux pour preuve cette fin de chapitre :
« C’est la nuit. Regarde là, cette ville incroyable, n’est-elle pas un magnifique contrepoint ? Il faut quelque chose d’infini, d’immense, je crois, pour équilibrer notre condition d’homme. J’aime Oran la nuit, malgré la prolifération des rats et tous ces immeubles sales et insalubres qu’on repeint sans cesse ; à cette heure, on dirait que les gens ont droit à quelque de plus que leur routine. »
Cet auteur francophone fait honneur aux Samuel Beckett, Eugène Ionesco, Blaise Cendrars, Albert Cohen, Philippe Jacottet, Charles Ferdinand Ramuz, Agota Kristof, Milan Kundera, Liliana Lazar, Andreï Makine, Atiq Rahimi, auteurs francophones, qui font honneur à la littérature française.
J’aimerai également souligner la beauté, l’étrangeté, de la photo de couverture, signée Louisa Ammi.
Kamel Daoud n’a pas eu le prix Goncourt. Il était sur la « short list » Personnellement, je lui attribue le Prix Barbarin et boit à sa santé un verre de vin. « On reprend le même vin qu’hier ? J’aime son âpreté, sa fraicheur. »
Jacques Barbarin
« Meursault, contre-enquête », de Kamel Daoud, éditions Actes Sud
Illustrations :
Kamel Daoud
Couverture du livre.

Publicités

2 commentaires

  1. J’apprends que, depuis hier, Kamel Daoud a une fatwa sur sa tête. « Abdelfatah Hamadache Ziraoui, qui dirige le Front de l’éveil islamique salafiste (non reconnu officiellement), et que certains considèrent comme un leader «autoproclamé» qui ne représente que lui, estime que Kamel Daoud, chroniqueur au Quotidien d’Oran,«mène une guerre contre Allah, son prophète, le Coran et les valeurs sacrées de l’islam». Il le juge coupable du crime d’apostasie, passible de la peine de mort selon la loi coranique. Son appel au meurtre est intervenu à la suite de propos tenus par Daoud sur une chaîne française, où il critiquait le rapport des musulmans avec leur religion. » (site du journal Libération). Comment dit-on en salafiste « sans la liberté de blâmer il n’ est point d’éloge flatteur »?

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s