Entretien / Fridrik Thor Fridriksson : « J’ai commencé comme Truffaut »

Le cinéaste islandais Friðrik Þór Friðriksson était l’invité du dernier Festival cinéma d’Alès – Itinérances à l’occasion d’une rétrospective en son honneur et de la sélection en avant-première de Des Chevaux et des Hommes de Benedikt Erlingsson qu’il produisait.

Fridrick Thor Fridricksson
Fridrick Thor Fridricksson à Alès sur la terrasse du Cratère durant le festival cinéma d’Alès, Itinérances, avril 2014 (photo JC)

Ses films présentés permettaient d’avoir un panorama assez complet de ce cinéaste discret, qui développe tout au long de sa carrière cette même volonté de scruter la société islandaise dans toutes ces composantes sociales, environnementales, historique… :  Ring Road (1985), film expérimental qui en 1h20 fait le tour de l’Islande,  Devil’s Island, chronique sociale sur l’Islande d’après-guerre et le mirage du rêve américain, Les Anges de l’univers sur la schizophrénie et la jeunesse islandaise, Cold Fever et Mama Gogo sur la famille, le temps qui passe et la transmission.
Un documentaire assez rare fut aussi projeté, Rock in Reykjavik où l’on peut voir les débuts de Björk et des Sigur-Ros pour les plus célèbres mais qui plonge aussi dans la scène rock très underground et néo-nazi islandaise. Il ne s’étendra d’ailleurs pas sur ce sujet lors de l’échange avec le public, sans doute gêné par quelques séquences qu’il ne retournerait pas aujourd’hui de la même manière.
Car c’est bien un cinéaste humaniste et au cinéma engagé que ce Friðrik Þór Friðriksson. Non pas engagé au sens politique mais dans la vie de son pays. Chacun de ses films essayent d’apporter une réflexion sur les relations humaines, sur l’évolution de son peuple, sur le rôle et la responsabilité de chacun. Mais engagé aussi pour le cinéma de son pays, puisqu’il est producteur de très nombreux films islandais avec l’Icelandic Film Corporation qu’il crée en 1987.
Pince sans rire et doux, original et en même assez classique dans les histoires qu’il raconte, il fait partie de ces cinéastes qui, tout en restant très attaché à leur particularisme, ont trouvé une forme d’universalisme dans le cinéma. Regardez local, pensez global en quelques sortes… mais surement pas américain ! Son cinéma, sans prétention aucune,  dégage la même bienveillance qu’à son contact.

Vous êtes venu au cinéma par la cinéphilie, n’est-ce pas ?Dans les années 1970, j’avais créé à Reykjavik, le Film Society, un film club. J’ai donc commencé comme François Truffaut ! On montrait des films en provenance d’Europe, d’Asie mais pas de films américains. A ce moment-là, l’Islande était submergé par les films des grands studios américains et on voulait se positionner à l’opposé. Nous étions installés dans un vieux cinéma que l’on dirigeait. C’était vraiment bien et ce fut mon école. Puis en 1978, on m’a demandé d’organiser un festival. J’ai alors arrêté le Film club et j’ai commencé à faire des films expérimentaux. Mon background est ainsi très varié.

Il a capté les premiers concerts de Björk dans Rock in Reyjvakit
Il a capté les premiers concerts de Björk dans Rock in Reykjavik

Devenir réalisateur était pour vous dans logique des choses ?
Après avoir projeté et montré autant de films, je voulais commencer à en faire. Mais ce n’était pas facile en Islande alors on s’est bagarré et les choses sérieuses ont commencé au début des années 1980 avec Rock in Reykjavik qui est un de mes premiers films. J’étais jeune et un pionnier.

Dans Rock in Reykjavik, ce n’est pas que la scène rock que l’on voit mais la jeunesse islandaise de l’époque…
Je désire toujours que mes films soient le miroir de la société dans laquelle je vis. Or le documentaire doit savoir capter cette atmosphère. La fiction, quant à elle, doit savoir la recréer. Le documentaire fut donc mon apprentissage. J’en ai fait quelques uns avant mon premier film de fiction en 1987, Skyttunar

Votre style cinématographique dans vos films de fiction est très différent. Vous y utilisez des grues, des travellings… C’est loin du cinéma vérité de vos premiers documentaires…
Dans mon style, j’ai été influencé par Tarkovski, Angelopoulos, Kurosawa, alors… Cependant, mon appréhension des personnages est la même. Je les aime pareil et les laisse toujours vivre.

La place de la nature dans votre cinéma est inhérente à votre « islandicité » ?
Elle est partout en Islande. On roule cinq minutes  et on se retrouve en pleine nature sauvage. Elle fait partie de notre environnement. Il n’y a qu’une ville et nous sommes 320 000 habitants. Il est logique d’être dans la nature. Dans Coldfever, j’ai été dans des lieux vraiment très esseulés car en pleine hiver. Ce n’était pas toujours facile.

On peut dire de vous que vous êtes un cinéaste islandais ?Bien sûr. Je peux tourner un film en Italie, en Chine ou en Islande, ce sera toujours un film islandais !

mama gogo
Mamma Gogo

Dans Coldfever, vous y développez une réflexion sur le temps que l’on peut voir comme un thème qui vous est cher. Un des personnages dit ne pas être intéressé par le passé. En 2010, dans Mamma Gogo, vous dîtes qu’il faut prendre le temps. Et si on remonte le temps, votre film expérimental Ring road (1985), réinventait le cinéma en ne basant pas la vitesse d’enregistrement sur une unité de temps (24 images/seconde) mais  sur les mètres parcourus par cette voiture qui faisait le tour de l’île (1image/10m). Quel est votre rapport avec le temps ?
Vous avez tellement de choses autour de vous qui fabriquent et maîtrisent le temps. Tout bouge tout le temps et cela me fascine. J’ai donc cherché à comprendre comme maîtriser la vitesse et le temps, comment les gens regardent le temps et leur vie. Alors qu’il est immuable, il paraît parfois accéléré ou ralenti. Cette réflexion nourrit mes films, comme un peintre place une couleur sur sa toile.

Dans Mamma Gogo, vous faîtes dire que les Etats-Unis tuent le temps ?
Pour moi, Hollywood, c’est comme le fast-food. Vous allez à Mac Donald ou à Quick parce que vous avez juste faim et eux ils font des films pour vous faire passer le temps.

On sent un désamour pour les Etats-Unis qui est souvent critiqué dans vos films.
Je fais beaucoup de blagues sur eux et  je dois être détesté à Hollywood. En sortant d’un de mes films, un célèbre acteur islandais m’a dit que c’était plein d’antiaméricanisme. Puis il a rajouté : « il faut dire  que l’on a été colonisé par les Danois pendant des années, puis par les Allemands jusqu’en 1945 et enfin par les Américains au travers des contrats sur la reconstruction des villes. » Je fais donc avec mon histoire et mon peuple. Cependant, j’aime beaucoup le cinéma de Ford, Huston, Ray. Ils ont fait des films merveilleux et je les en remercie.

La famille et la transmission sont aussi deux thématiques assez fortes dans vos films ?
Récemment, un critique américain m’a dit : « Tous vos films parlent de familles brisées. » Pourtant, je n’ai pas grandi dans une telle famille. J’essaye juste d’imiter ce que je vois autour de moi et d’en écrire l’histoire. Mais c’est aussi la preuve que je ne sais toujours pas ce que je fais.

Fridrick Thor Fridricksson
A Alès, Fridrick Thor Fridricksson avait amené du travail pour ses projets futurs.

Mais plus que ça, la famille dans vos films, c’est un moyen d’évoquer votre pays. Mamma Gogo est sur l’Alzeiheimer mais aussi sur la banqueroute des  banques islandaises lors de la récente crise. Devil’s Island sur la reconstruction d’après-guerre, Cold fever sur la sauvegarde d’une culture…
Mais c’est comme ça que l’univers est. On se doit avant tout respecter la vie humaine. J’ai réalisé en 2009 un documentaire sur un autiste. Le narrateur était même Kate Winslet. Alors qu’au début du film, il ne pouvait pas communiquer, il a réussi à se connecter au monde à la fin du tournage. Il est soudain devenu « humain » et avec une voix humaine. C’est une histoire formidable. Aujourd’hui, il est même poète et compositeur.

Est-ce toujours difficile de faire un film en Islande ?
Oui. Les banques ne donnent plus d’argent. Pour le film de Benedikt  Erlingsson, ce fut donc très difficile. Pour un jeune réalisateur, il est encore plus délicat de réussir à terminer décemment un film. Parfois, il faut faire beaucoup de choses soi-même. Et une fois qu’il est terminé, il faut encore trouver un distributeur. Les festivals de cinéma sont de belles opportunités.

Vous aidez toujours les jeunes réalisateurs islandais ?
Oui, je produis depuis des années des jeunes mais je deviens vieux.

Vous avez de nouveaux projets ?
J’ai deux films en tournage, une fiction et un documentaire et encore deux films que je veux produire. Je vais être bien occupé dans les prochaines années.

Une fiction sur une famille détruite ?
Sur une histoire d’amour lesbien. Ce ne sera pas trop érotique et se placera dans la réalité islandaise avec la banqueroute de notre système économique. Je suis content de réaliser ce film que je ne produirais pas d’ailleurs.

Vous ne produisez pas toujours vos films mais vous les écrivez pour la plupart.
C’est pour moi important d’écrire et de réaliser. Parfois, je le fais avec des amis mais je ne suis pas crédité. D’ailleurs tous mes scénaristes sont mes amis depuis que je suis petit. Même les écrivains dont j’adapte les livres.  J’aime travailler dans cette ambiance amicale.

Masatoshi Nagase dans Cold Fever
Masatoshi Nagase dans Cold Fever

Dernière question, comment avez-vous réussi à avoir le réalisateur japonais Seijun Suzuki dans votre film Coldfever ?
Je connaissais ses films et j’ai appris que mon acteur, Masatoshi Nagase le connaissait. Il me l’a présenté. Kurosawa et Ozu était mort alors comme je cherchais un vieux réalisateur de film pour jouer, je lui ai proposé ! (rire) Non, en fait, il avait un visage merveilleux.

Il vous connaissait ?
Il avait vu deux de mes films dont Chidren of nature. Il a été formidable et j’étais vraiment très fier qu’il joue dans mon film.

D’ailleurs qu’est-ce que vous aimez dans ses films ?
J’adore son originalité. Quelque chose que Quentin Tarantino cherche à avoir mais qu’il n’aura jamais !

Entretien réalisé par Julien Camy à Alès durant le festival cinéma d’Alès – Itinérances, le 6 avril 2014.

Cet entretien a été publié une première fois dans le n°361-362 de Jeune Cinéma à l’automne 2014

 

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