Littérature / Journal d’un fœtus de Benjamin Taïeb

A l’origine débordante du verbe

De la girafe conçue comme un angle d’attaque intra-utérin. La gentille girafe déjà achetée pour l’enfant qui va voir le jour, fœtus encore et encore pris dans ses contradictions et sous les os pelviens : naître ou ne pas naître ? j’en peux plus de cet endroit clos, sans dégagement, sans perspective, avec ces agressions extérieures, quand je pense que je vais bientôt voir vos gueules de cons…

CVT_Journal-dun-ftus_5307Le lieu clos devient caisse de résonance, une sorte d’échographie inversée : ce serait le monde qui se dessinerait sur la peau maternelle tendue, un monde qui viendrait s’y fracasser en formes grises et noires. Comme les pruneaux, indispensables au père, constipé aigu, comme la galerie de portraits qui défilent en grosses têtes carnavalesques, avec le prix du jury accordé  à la mère. La grossesse grossit son vocabulaire – parlez-vous haptonomie ? avez-vous peur de la toxoplasmose ? – elle cherche des prénoms, enfin le prénom qui mettra toutes les chances du côté de l’enfant, donc pas arabe… on ne sait jamais. Tout est déjà programmé : tout y est, tout est en place, tout sent la mort, mon lit, avec son tour de lit, son matelas, son alèse, des deux draps-housses et sa gigoteuse, sans oublier mon mobile musical. Cette  mère veille à tout, et ne manque pas de s’extasier devant l’éternelle girafe, à défaut de pouvoir la peigner.

Dans ce récit d’avant la perte des eaux, tout est déferlant, la vitesse de la pensée, l’entrecroisement des constats et l’intensité de l’insurrection. Cette préparation à l’entrée dans la vie déchire les certitudes et les images confites que nous produisons en dessinant le côté extatique de la grossesse et sur le supposé bonheur béat de la procréation : et faut en plus que je me tape la voix de mon procréateur, que d’aucuns appelleront père.

On pourrait y voir un jeu de destruction, mais on oublierait alors la forme de l’écriture, car ce fœtus semble être saisi par une urgence à dire, comme par un instinct de survie. La jubilation de la parole comme acte de salut, comme mouvement de respiration cultivé à l’infini. Dans cette écriture amniotique, d’avant la création, un signe de ponctuation est englouti : le point. Le journal se déroule donc en une seule phrase, cordon ombilical non rompu. Cette pratique de l’écriture loin de susciter l’interrogation s’installe naturellement au gré des pages. Le lecteur est emporté par ce rythme sans cesse alimenté de faits chaotiques et de pensées disparates que la phrase charrie. Il faut travailler avec une grande virtuosité pour organiser de la sorte une découverte du monde conçue dans sa joyeuse et débordante profusion. Et pour parvenir à changer notre mode de lecture, en créant une relation charnelle avec le texte.

Quant à la naissance, elle étouffe, ça cogne dur : je ne bouge plus, je pense à ta girafe, tu relâches le périnée, tu contractes tes muscles abdominaux en gardant le périnée bien relâché, bloques ton souffle, inspires profondément, abaisses le diaphragme, contractes fortement, et moi je pleure, je pleure et je crie.

La vie comme un cri.
Point.

 

Yves Ughes

 

Journal d’un fœtus, de Benjamin Taïeb
Editions Lunatique, 6 euros

 

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