Cinéma / Cinéma Italien ANNECY 2014, Changement de Cap

Cinéma italien Annecy 2014, un changement de cap.

A quelques semaines près, les 32èmes rencontres du cinéma italien retrouvaient ses attaches d’origine, la salle du théâtre de Bonlieu Scène Nationale, ses 1000 places et son annexe de 300 fauteuils. Mais la rénovation de ce grand complexe culturel ne sera achevé qu’au mois de Novembre. Les organisateurs ont dû encore cette année déployer tous leurs talents pour programmer les 60 films et 115 séances de projection dans les salles de l’agglomération annécienne. La fréquentation est toujours très forte et l’exigüité de certaines salles a parfois contraint spectateurs et ….professionnels à faire chou blanc. Le cinéma italien, il est vrai «surfe » sur la vague du succès que lui ont apporté les festivals de Cannes et de Venise en 2014. 25 films italiens ont été distribués en France en 2013 contre 18 en 2012 et cette tendance doit se confirmer pour cette année. De plus, comme le confirmait J.A. Gili, délégué général du Festival, ancien professeur à la faculté des Lettres de Nice, le nombre de rencontres liées au cinéma italien progresse dans l’hexagone ; Voiron, Lunéville, Toulouse créent leurs propres manifestations ; Genève rejoint le mouvement à partir de cette année en reprenant la programmation proposée à Annecy. Une métamorphose positive renforcée par la présence effective de très nombreux réalisateurs et artistes, dont Ariane Ascaride, venus présenter leurs œuvres au public.

l'Affiche des Rencontres  d'Annecy
l’Affiche des Rencontres d’Annecy

FAMILLES, JE VOUS FILME.

Le jury présidé cette année par le réalisateur Benoît Jacquot (Trois cœurs) et secondé entre autres par le romancier Marc Dugain (dont le roman « La Chambre des officiers » a été adapté au cinéma par François Dupeyron) a dû être surpris de ne pas retrouver les thèmes récurrents qui pendant des années inspiraient les jeunes réalisateurs italiens. Il en va de même pour le public qui a découvert avec peut-être un peu de soulagement que les grands réalisateurs actuels confirmaient aussi la tendance de leurs futurs successeurs. A savoir que la mafia et les problèmes de l’immigration n’apparaissent pas comme les thèmes porteurs du cinéma italien cuvée 2014. La réalité prouve cependant que ces deux problèmes n’ont pas disparu mais que le cinéma italien, victime d’une « overdose » a, au moins provisoirement,  décidé de s’évader, de tourner la page. Pour se recentrer sur un thème qui à priori semble plus fédérateur, celui de la famille. Mais en apparence seulement. Car la famille italienne que l’on nous montre tour à tour rocambolesque, déchirée, traumatisée, oppressante, insouciante apparaît comme l’inspiratrice
de drames ou de comédies.
« Noi quattro », deuxième film de Francesco Bruni décrit une famille romaine décomposée plutôt « bobo » et sympathique malgré les caractères différents des deux parents. Elle ingénieur stakhanoviste et suspendue au téléphone pour suivre ses deux enfants à la trace; lui artiste sculpteur désinvolte, charmeur et accommodant avec les petits mensonges de la vie quotidienne. La ficelle est un peu grosse et la question que l’on se pose est de savoir si le «happy end» justifie autant de péripéties entendues. Seul personnage non conventionnel du film, une petite chinoise totalement intégrée dont le fils du couple est amoureux et qui débite des clichés sur les Italiens qui lui sont inspirées par ses parents propriétaires d’un restaurant asiatique : ils sont globalement fainéants, se levant tard donc réfractaires à tout effort. Débités en toute innocence par une petite voix fluette, ces propos troublent le jeune garçon qui s’efforcera de les démentir.

Noi Quatro   de
Noi Quatro de Francesco  Bruni

« Noi siamo Francesco »est aussi le deuxième film de Guendalina Zampagni. Toute une communauté s’est soudée autour de Francesco pour qu’il ait une vie normale , ce qui n’est pas évident quand on naît sans bras. Sauf que sa mère dans un zèle excessif veut aussi contrôler sa vie sexuelle contariée selon elle par cette malformation de naissance. Elle lui accorde à son insu une rencontre avec une masseuse très spécialisée. Mais elle pourrait être facilement rassurée cette mère ultra possessive car avec un brin de jugeote et un peu moins de rigidité elle se serait aperçue que la beauté et l’intelligence de son fils supplantaient facilement son handicap physique .C’est bien d’ailleurs ce qui se passera. Surmontant une timidité somme toute identique à tous les adolescents ,il « s’accomplira » dans tous les domaines .Ce film un peu lisse et convenu a obtenu le grand prix du public.

l'Amore  non perdona de
l’Amore non perdona de Stefano  Consiglio

L’Italie de sud constitue le cadre à deux films s’intéressant à la vie familiale. A Bari, Ariane Ascaride, pour sa première participation dans une œuvre transalpine dirigée par Stefano Consiglio(« l’amore non perdona »)joue le rôle d’une infirmière tombant amoureuse d’un jeune marocain .Elle a 60ans ,mais lui trente de moins. Histoire « scandaleuse « mais film courageux qui s’attache à montrer les dommages collatéraux issus de cette union officielle dans leur entourage respectif, aussi bien sur le plan affectif (relation mère-fille –petit fils) que sur le plan social(suspicion et isolement progressifs dans le cadre de son travail à l’hôpital).Film généreux correspondant à la sensibilité humaniste que cette actrice a toujours ouvertement proclamée et dont le final déjoue les pronostics les plus pessimistes prouvant ainsi que la passion peut l’emporter sur la raison.

In Grazia  di  Dio  de
In Grazia di Dio de Edoardo Winspeare

Toujours dans cette région des Pouilles, Edoardo Winspeare raconte une histoire somme toute actuellement assez fréquente dans son film « In grazia di Dio »Ruinées par la concurrence économique exercée par les pays émergents dans le domaine de la confection vestimentaire, une jeune femme et ses deux filles n’ont d’autre ressource que de s’installer sur le modeste domaine agricole de leur mère et grand-mère. La cohabitation est loin d’être exemplaire , aggravée par des conditions de vie spartiates. L’âpreté et la beauté de la campagne « pugliese »est à l’unisson des rapports familiaux , forts mais terribles ,voire dévastateurs(on songe aux pièces de Tenessee Williams).La violence verbale est d’une rare intensité notamment quand la mère reproche ,dans un accès de colère, à l’une des ses filles d’être grosse ,laide ,sans avenir professionnel fiable (elle veut devenir actrice),jalouse de surcroit de la beauté de sa mère. Quant à l’autre fille ,elle avoue en termes similaires tout le mépris que lui inspire sa grand-mère dont la seule faute est de se remarier à l’âge convenable de ….65 ans !. L’amour conjugué par trois générations ;celui ,de la fille avec une petite frappe(plutôt hard ),celui de la mère avec un ami d’enfance retrouvé (plutôt platonique ),celui de la grand-mère avec son voisin qui s’achève par un mariage traditionnel(plutôt raisonnable).Winspeare dans ce beau film a su trouver le juste équilibre entre la nature et les sentiments.

I  nostri Ragazzi  de  Ivano  De  Matteo
I Nostri Ragazzi de Ivano De Matteo

Retour à Rome avec le film « I nostri ragazzi » (nos enfants) d’Ivano De Matteo qui explore non pas une mais deux cellules familiales incarnées par la personnalité de deux fréres. D’un coté un célèbre avocat ,mondain ,médiatique, peu sympathique et opportuniste. De l’autre coté ,l’autre frère ,brillant pédiatre, modeste ,dévoué ,humaniste. Entre eux, les repas de famille ,c’est la soupe à la grimace assurée. Un évènement impensable va se dérouler. Les deux rejetons de chaque famille respective eux s’entendent très bien, un garçon et une fille à l’âge de l’adolescence. De retour d’une soirée bien arrosée , ils basculent dans la violence style « orange mécanique »en battant à mort une clocharde. La scène filmée par des caméras de surveillance est projetée à la télévision quelques jours après dans le but de recueillir des témoignages plus précis que ne le montre la bande vidéo. Pour les deux familles , il n’y a aucune équivoque ,le faisceau de preuves accuse leurs enfants. Mais ils ont une longueur d’avance sur l’enquête officielle. La question est posée : que faire ? Les dénoncer ou bien les soustraire à la justice ? On ne dévoilera pas la fin du film et ses ultimes rebondissements. Le but du réalisateur, faire du spectateur le juge des passions humaines contradictoires, comme le suggérait les films de André Cayatte dans les années 60 est judicieusement atteint.

Sotto  una  Buna  Stela  de  Carlo  Verdone
Sotto una Buna Stella de Carlo Verdone

Carlo Verdone a une filmographie aussi longue qu’un jour sans pain mais paradoxalement,
il reste inconnu sur les écrans français. « Sotto una buona stella »aborde le thème de la famille en choisissant ouvertement le mode de la comédie ,en rupture avec les films cités précedemment. Son héros est un homme sur lequel s’abattent tous les malheurs du monde, un Louis De Funès à L’italienne. Sa jeune compagne le quitte , ne supportant pas l’arrivée inopinée de ses enfants. L’indélicatesse financière de son associé le contraint au chômage .Il faut survivre en recollant les morceaux d’une famille dézinguée tout en « coachant »une voisine de palier compatissante et néanmoins envahissante .La « combustion » d’une comédie s’appuie en général sur les rebondissements  de situation; certains sont convaincants(le père s’improvisant imprésario de son chanteur de fils et croisant deux producteurs qui ont de la bouteille dont l’un ressemble à s’y méprendre à …Iggy Pop).D’autres sont plus proches du theâtre de boulevard, ôtant au film une spontanéïté naturelle au détriment de l’incontournable comique de situation vaudevillesque.

Palmarès très sicilien

Alors que le Festival honorait la présence cinématographique de la Sardaigne, La Sicile sortait vainqueur de la compétition en s’adjugeant deux récompenses. Le grand prix revient à Peirfrancesco Diliberto pour « La mafia uccide solo l’estate »(la mafia tue seulement en été).C’est un film tout d’abord déroutant. Imaginer qu’un garçonnet , Arturo, se déguise pour aller à une surprise partie en ….Gulio Andreotti non pas par provocation mais par conviction romanesque naïve est déjà énorme. Rappelons que ce dernier a été entre les années 70 et 80 un incontournable Président du Conseil sous l’étiquette de la démocratie chrétienne. Or ses grosses lunettes rondes, ses énormes oreilles et son dos vouté l’éloignent de la représentation habituelle du prince charmant. Il a aussi prononcé cette phrase mémorable dans un reportage à la télé italienne inclus dans le film : « la mafia existe dans les Pouilles et en Calabre ,mais pas en Sicile ».Cette expression employée pour des raisons de basse politique permettant d’occulter les liens solides entre les dirigeants de la démocratie chrétienne sicilienne et la mafia,le réalisateur la prend au pied de la lettre. Il se lance alors dans une démonstration digne de Begnini.Celui de « La vita è bella »qui transformait les camps de concentration en parcs de loisirs pour rassurer son fils. Et bien la Sicile c’est un peu pareil. Arturo et sa camarade de classe Flora vivent leur éducation sentimentale avec insouciance et légèreté dans la cité palermitaine ,le pays étant dirigé par son héros Giulio Andreotti. Mais la réalité est différente. Elle submerge progressivement l’insignifiante bluette..Car parallèlement la mafia commet des attentats de plus en plus nombreux, le gouvernement italien s’étant disposé à prendre enfin les mesures .indispensables pour lutter contre cette organisation. Le film ,en intégrant habilement des images d’archives de l’époque restitue la longue liste des hommes politiques,(Pio La Torre député communiste)des procureurs et juges anti-terroristes(Borselino, Falcone,)des hauts fonctionnaires (Della Chiesa)et des journalistes qui ont été éxécutés par la mafia .Le voile se déchire. D’immenses foules siciliennes ainsi qu’Arturo et Flora devenus adultes crient leur colère lors des obsèques des victimes. Leur éducation sentimentale s’est transformée par la force des choses en éducation politique..La bouleversante promenade que fait Arturo et son très jeune fils dans les rues de Palerme devant les plaques de souvenirs rappelant les tragiques attentats s’apparente à un devoir de mémoire .hanté qu’il est par le remords d’avoir eu pour héros dans son enfance un personnage nommé Andreotti, et bouleversé par les fadaises que lui racontait son père pour le rassurer ; »ne t’en fais pas ,la mafia ne tue que pendant l’été. »la mafia s’invite quand même sans effraction et même magistralement au festival du cinéma italien d’Annecy.

La  Madia  tue  seulement  en été  de
La Madia tue seulement en été de Pierfrancesco Diliberto

« Piu buio di mezzanotte »(Plus obscur que minuit)a remporté le Grand prix des cinémas Art et Essai. Sebastiano Riso, a tourné son film à Catane. La première difficulté :trouver l’acteur, ce qui a nécessité plus de….9000castings selon le réalisateur. La seconde ,est un problème de distribution lié au thème sulfureux du film. D’abord interdit au moins de 18 ans ,la censure a finalement opté pour une interdiction aux moins de 14ans. Comme le film précédent ,il prend le contrepied de la tendance constatée .Ici la famille au sens traditionnel joue un rôle nul. Davide un jeune androgyne de 14ans qui a rompu avec sa famille rejoint un soir par curiosité la communauté marginale de la ville .Il n’en sortira plus , accompagné par une bande de prostitués ,de transsexuels. Le héros est-il acteur ou victime ? ,C e milieu ,est – ce l’enfer ou le paradis ?les liens affectifs du groupe sont-ils dominés par la cruauté ou la tendresse ?Mercantilisme de sexe ou amour désintéréssé ? Riso revendique sa paternité avec « Mamma Roma » de Pasolini et comme les œuvres de son prédécesseur ce film explosif, parfois festif et parfois glauque est à manier avec précaution ,mais mérite d’être soutenu et vu.

Deux monstres sacrés italiens et des convergences

Il Giovane  Favolose  de  Mario Martone
Il Giovane Favoloso  de Mario Martone

Mario Martone a reconstitué la brève vie de Giacomo Léopardi dans « Il giovane favoloso »(L’enfant prodige).Mort à l’âge de 39 ans , en 1837,il est considéré comme le plus grand poète italien. Fuyant son milieu aristocratique provincial , et étouffant ,il séjourne dans les grandes villes italiennes .Mais un double handicap va le desservir .Le premier ,ce sont ses idées avancées pour l’époque à propos de l’unification du pays qui font de lui un précurseur du « Risorgimento » . Ce sentiment n’est pas encore répandu dans les salons qu’il fréquente :il se heurte à l’indifférence des milieux éduqués. Le second c’est un rejet social de la population en général et des femmes en particulier car il est affecté d’une malformation physique qui suscite quolibets et méchanceté gratuits..(Physiquement il se rapproche du peintre Toulouse Lautrec).Il a ce coté « poète maudit »  synonyme d’auto destruction. Reconstitution et interprétation remarquables. Film métaphorique dénoncant les idées reçues, celles privilégiant le « paraître » au lieu de « l’ être ».

Monica  Vitti
Monica Vitti

Le deuxième personnage , Monica Vitti ,dont la beauté et l’intelligence ont été reconnus par toute la profession ,Emmanuel Barnault avec la complicité de J.A Gili en ont fait un portrait attachant.(« La bella Vitti »). Ce document est programmé sur Arte pour l’année prochaine. A priori , il n’y a pas de points communs entre ces deux personnages. Sauf que Monica Vitti , a incarné le mal –être, semblable à celui de Léopardi ,dans les films d’Antonioni dont elle était l’égérie et notamment dans «  l’ Avventura« .Et comme le poète ,elle s’est battue pour que des idées nouvelles, le féminisme et la condition des femmes en général ,s’imposent en Italie. Même dans le cinéma , on échappe pas à d’étranges coïncidences.

Jacques Deloche.

Publicités

3 commentaires

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s