Cinéma / UN HOMME TRES RECHERCHE d’Anton Corbijn.

UN HOMME TRES RECHERCHE d’ Anton Corbijn.

Après Control ( 2007 ) et l’Américain ( 2010 ) le troisième long métrage du cinéaste, adapté du roman de John Le Carré, poursuit avec le brio d’une mise en scène mélancolique et crépusculaire , la réflexion sur un monde en pleine mutation, et une actualité ( terrorisme, pouvoir de l’argent , guerres larvées…) à laquelle des hommes et des méthodes, doivent faire face aux violences engendrées. Un superbe film d’espionnage dont l’élégance psychologique et les questionnements répondent avec un bel écho, à la plupart des « Blockbusters » qui font dans la surenchère et le tape- à -l’oeil, sur le même sujet.

l'Affiche  du  film
l’Affiche du film

C’est le port de Hambourg qui est la toile de fond du nerf de la guerre au cœur du sujet, celui de la lutte contre le terrorisme, dont la ville portuaire, comme le rappellent les phrases d’introduction du début du film, a été le lieu d’ancrage des cerveaux ayant concocté les évènements du 11 Septembre 2001. c’est donc là, que les services et les cellules secrètes ( Allemandes et Américaines ) de l’anti-terrorisme, ont installé leurs agents pour tenter d’éradiquer les menaces. Une tâche d’autant plus difficile qu’au delà d’avoir à déceler les hommes et les rouages des organisations, il y a les méthodes qui diffèrent pour le faire afin de discerner le vrai et le faux des ceux  qui permettent, parfois, à l’ennemi d’échapper aux mailles du filet. Ce questionnement va se retrouver au cœur de l’affaire qui est au centre du récit destinée à permettre, au travers d’un suspect Djihadiste, Issa Karpov ( Grigory Dobrijin, remarquable et révélation du film), d’atteindre les possibles commanditaires. Chargé de sa traque, le chef de la cellule Allemande, Gûnther Bachmann ( le regretté Philip Seymour Hoffman dans son dernier rôle, auquel il donne une dimension tragique Shakespearienne ), dont le plan et les méthodes pour y parvenir  vont devoir se confronter à celles, plus musclées et peu soucieuses des dégâts collatéraux, des services concurrents Américains. Il va  tenter, avec  la complicité de l’avocate  (  Rachel McAdams) d’ Issa , de négocier  la  collaboration du suspect.

Groigory  Dobrijin  et Rachel Adams
Grigory Dobrijin et Rachel Adams (  son avocate )

C’est donc, un double combat qui va se faire confronter, dans une sorte de jeu de rapports de forces et de dupes, ennemis de l’extérieur et ennemis de l’intérieur. La confrontation orchestrée par le récit méticuleux et précis de John Le Carré, est conduite avec la même sobriété efficace par la mise en scène d’Anton Corbijn qui évacue les ingrédients du spectaculaire, pour, faire sourdre des rouages mis en place dans la lutte anti-terroriste, toute l’ambiguïté qui s’y inscrit. Et dont les méthodes et les moyens employés, ouvrent débat ( belles scènes d’empoignades et de jeu de rôles ) sur les  risques  à prendre. Au delà des rivalités des services et l’hypocrisie qui s’y installe, Il y a également, et surtout, le questionnement sur les méthodes :   fortes  et  radicales, ou  plus  traditionnelles héritées d’un passé d’espionnage ( la guerre froide  que John Le Carré avait remarquablement décrit dans l’Espion qui venait du froid, adapté à l’écran par Martin Ritt en 1965 ) ) qui se révèlent aujourd’hui, en décalage,  au cœur d’un monde moderne qui a changé. Celles-ci  semblent- comme  le  revendiquent les partisans de la  méthode forte- devenues désormais inadaptées à affronter la nébuleuse et les pièges des nouveaux enjeux d’une guerre moderne, dont les idéaux et les ramifications qu’elle emploie pour  parvenir  à ses  fins, sont de plus en plus complexes, utilisant les rouages d’un pouvoir ( économique, bancaire… ) souterrain, qui lui permettent de passer au travers des mailles du filet.

Philip Seymour Hoffman  et  Robin Wright (  la rivale des services secrets  Américains)
Philip Seymour Hoffman et Robin Wright ( la rivale des services secrets Américains)

On le voit bien, ici, au travers de ce suspect Jihadiste d’origine Tchétchène qui fait l’objet de toutes les surveillances et (ou ) attentions, et dont les motivations qui l’ont contraint à fuir le pays et demander asile, vont le faire se retrouver en porte – à -faux,  lorsqu’il décidera de récupérer, puis, avec  la complicité sollicitée par  les services secrets ,  d’un directeur  de  banque (  Willem Dafoe,  beau  portrait  tout  en nuances  et ambiguités ) de se débarrasser de l’argent sale de son héritage, en faveur d’organisations caritatives. Cache-t-il son jeu , où, est-il sincère ?. Son don est-il l’objet d’un possible détournent avec complicité de réseaux qui peuvent servir de paravent à des organisations terroristes. C’est toute la question qu’il faudra élucider. En charge de cette affaire, sous surveillance des confrères Américains, Gûnther Bachman avec son équipe, va devoir la jouer, fin et subtil. La force du récit est là , mettant en relief et clairement, tous les enjeux . C’est dès lors dans la manière de le conduire et, puis , d’en faire sourdre la réflexion en même temps que le constat , qu’ Anton Corbijn joue sa partition originale dans l’exploration des codes rebattus d’un genre. Et il  y inscrit ses notes  en s’ immergeant dans l’intrigue concoctée par John Le carré dont la clarté des détails et de l’enjeu, est un terrain propice ( comme celui des codes pré-établis du genre ), pour y inscrire sa propre vision. Celle de personnages en rupture et une écriture cinématographique, en osmose avec eux , portée par le désenchantement, la mélancolie et la solitude de ses héros, confrontés à l’hostilité d’un Univers dont son cinéma distille, avec une précision quasi- documentaire, le cadre dans lequel ils vont devoir se battre et affronter, leur dernier combat.

Philip Seymour  Hoffman, Daniel Brühl  et  Vicky Krips  ( dans la  cellule   des renseignements et  observations   des réseaux )
Philip Seymour Hoffman, Daniel Brühl et Vicky Krips ( dans la cellule des renseignements et observations des réseaux )

Du mal -être du Chanteur du Groupe Joe Division suicidaire dans Control , au tueur à gages de The Américan trahi par ses commanditaires , et ici, au chef du service d’ espionnage déjà trahi dans le passé et devant relever un nouveau défi; les héros d’Anton Corbijn sont les combattants en sursis. De magnifiques scènes éclairées par le jeu de Philip Seymour Hoffman ( prodigieux) dans les nuances comme dans les coups de gueule face aux trahisons, et son regard ( la scène finale ) désespéré, offrent une superbe dimension tragique au film . Mais , au delà du jeu des comédiens il y a la mise en scène qui , par ses choix, porte l’édifice d’un récit aux multiples implications et réflexions que l’on a développées ci-dessus. Par ses cadrages et décors, par un rythme et un tempo de montage entretenant le suspense  et l’ambiguïté.                                                                                                         La volonté du cinéaste est d’inscrire, une certaine continuité de style dans son oeuvre , en évitant les fioritures et les clichés pour traduire au plus près, à la fois les cadres et les lieux de l’action et les personnages qui y vivent, ou, y sont confrontés . Magnifiques scènes d’intérieurs à la fois dans l’immeuble et l’appartement où Issa Karpov est maintenu au secret , ou encore, dans celles en extérieurs, des rendez-vous avec les informateurs , comme dans les planques avec ( ou sans) matériel de surveillance , ou , dans le sous-sol qui abrite, lui , avec ses installations ultra-modernes, le personnel de la cellule anti-terroriste. Magnifiques scènes de filatures ou poursuites en ville ou de rendez-vous sercets , et , belle description du port et de cette ouverture vers l’ailleurs comme du danger potentiel qu’il peut représenter. Mais aussi de l’effervescence de la ville avec ses quartiers cosmopolites, sa vie nocturne et ses lieux publics. Le choix d’un regard quasi documentaire qui les accompagne est destiné à traduire cette authenticité voulue qui s’en dégage et offre un écho par son réalisme aux événements qui s’y déroulent, en même temps qu’elle donne relief aux personnages qui y vivent, empreints de cette atmosphère.

Willem  Dafoe  ( directeur de banque )  et  Rachel McAdams
Willem Dafoe ( directeur de banque ) et Rachel McAdams

Anton Corbijn s’inscrit dans la lignée d’un Martin Ritt déjà cité et du Sydney Pollack des Trois jours du Condor ( 1975) et le rejoint dans la modernité de son remarquable dernier film l’ Interprète (2005 – injustement reçu à sa sortie) , dans lesquels il inscrivait justement cette authenticité d’un regard réaliste au cœur du quotidien. On peut  y trouver aussi la parenté avec les films des James Gray ( The Yards/ 2000 , La Nuit nous appartient / 2006 ) , ou de ceux plus récents adaptés de John Le Carré, comme La Taupe (2011 de Tomas Alfredson, qui se démarquent – eux aussi – d’un traitement Hollywoodien aseptisé où le spectaculaire et la surenchère de la violence, prend le pas sur le sujet et la réflexion.
Un homme très recherché, est donc une très belle et réussie adaptation du roman de John Le Carré , à la fois respectueuse , dosant habilement suspense et réflexion ; et qui s’enrichit du regard personnel du cinéaste, qui , en auteur,  continue à approfondir ses thèmes favoris et ses personnages dont le mal-être suicidaire nous renvoie l’image d’un monde, lui aussi , à la dérive ….
(Etienne Ballérini)

UN HOMME TRES RECHERCHE d’Anton Corbjin-2014-
Avec Philip Seymour Hoffman , Rachel McAdams, Grigory Dobrijin, Willem Dafoe , Robin Wright, Daniel Brühl…

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