Cinéma / Des chevaux et des hommes de Benedikt Erlingsson

Au milieu de magnifiques paysages islandais, des chevaux et des hommes vivent des histoires absurdes, lyriques, cruelles, ridicules mais drôles. Un film islandais déconcertant.  

 

Les cinéastes islandais sont rares mais ceux qui arrivent jusqu’à nous démontrent toujours une qualité certaine, un particularisme propre à leur territoire insulaire, nordique où la nature détient toujours une place importante. La preuve avec le plus célèbre des cinéastes islandais Fridrik Thor Fridriksson producteur de ce film de Benedikt Erlingsson, Des chevaux et des hommes.*

Noir sur blanc, tout fout le camp.
Noir sur blanc, tout fout le camp (dicton islandais)

Il aurait aussi pu s’intituler des hommes et des chevaux tant les deux sont liés dans cette œuvre s’articulant autour de plusieurs récits qui s’entrecroisent. Chacun d’eux prend comme point de départ l’œil d’un cheval qui sera le fil narratif ou le moteur de ces petites scénettes. Dans la première histoire, un homme d’une quarantaine d’années prépare son cheval, une belle jument bien peignée, pour une balade en bord de lac. Lui-même présente extrêmement bien. Il a la panoplie complète du cavalier, les cuirs reluisants ! Sa balade est en fait une parade amoureuse devant le jardin d’une femme au foyer (veuve ou divorcée ?) qui le regarde avec désir. Il s’arrêtera chez elle déjeuner avant de repartir. Tout se déroule parfaitement sauf qu’un bel étalon dans le champ d’à côté en pince pour la jument et décide de sortir de son enclos pour sauter sur la pouliche. Le cavalier toujours en selle ne peut rien y faire. Il est obligé de subir cet affront à la vue de toutes les maisons autour du lac et de la femme qu’il tente d’impressionner. La scène dure assez longtemps pour signifier fortement la honte vécue par le cavalier mais aussi instiller un malaise chez le spectateur, ne sachant pas s’il faut qu’il rigole ou qu’il soit gêné. Deux personnages regardent la scène à la jumelle, de l’autre côté du lac, appuyant ce trouble voyeuriste.

Et au loin, une bouteille de vodka !
Et au loin, une bouteille de vodka !

Et le film oscillera entre ces différences de tons, de la comédie potache à plus graveleuse, passant par le trash même quand le voyageur sud-américain se retrouve obliger de dormir dans son cheval ( !) pour résister au froid de la nuit. Il y a aussi du romantisme avec l’histoire d’amour entre une jeune fille voulant faire partie des fermiers à cheval et ce globe-trotter, de la violence même et du lyrisme dans ces plans de chevaux galopant dans la nature islandaise.

Poussant les situations et les hommes à leurs extrêmes, le film ressemble à l’image que l’on se fait de ce pays où la beauté des paysages va de pair avec son hostilité et sa rudesse. La séquence de la bouteille de vodka qu’un des protagonistes va chercher à cheval auprès d’un bateau russe est formidable de simplicité et d’humour noir. Benedikt Erlingsson, dont c’est le premier film, sait parfaitement filmer son pays, ses grandes étendues, ses chevaux. Sa vision des hommes est plus complexe et difficilement cernable. Tout comme son film d’ailleurs. Il réalise un petit théâtre cruel et complètement barré sur la nature humaine. On ne sait si c’est une comédie dramatique ou graveleuse, ou encore une étude anthropologique de cette communauté rurale islandaise par le prisme de l’œil glauque des chevaux. Sans doute un peu de tout ça.

L'équipée sauvage à l'islandaise
L’équipée sauvage à l’islandaise

La réussite du film tient surtout à son choix, sur un rythme assez lent, d’étirer les fils narratifs de chaque histoire jusqu’à épuisement de la bobine, jusqu’au ridicule et très souvent jusqu’à épuisement du cheval. Les hommes et les femmes sont alors obligés de se découvrir (parfois au milieu des chevaux !) et d’exprimer leurs sentiments, ce qui n’est pas un des premiers traits de caractère chez ces populations nordiques (même s’il faut toujours se méfier des stéréotypes).

Des chevaux et des hommes, œuvre poétique et drolatique, cherchant les passions et le ridicule des hommes, est ainsi assez déconcertant, dans tous les sens du terme, mais on va aussi au cinéma pour cela, non ?

 

Julien Camy

 

* Fridrik Thor Fridriksson était venu le présenter au festival cinéma d’Alès, Itinérances en avril 2014 lors d’un hommage qui lui était rendu. Un entretien sera publié dans la revue Jeune Cinéma en septembre 2014 et lisible peu après sur le site.

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