Festival de Cannes 2014 / Deux seconds films à la SIC : réjouissance et déception

Avec son choix de montrer également des seconds films (dont on connaît l’importance dans la carrière d’un cinéaste). La Semaine de la Critique joue à plein son rôle de découvreur de talents et de vivier propice aux jeunes créateurs qu’elle accompagne.

 

FLA de Djinn Carrénard

De la difficulté du chiffre 3 ou n’est pas Marivaux qui veut, surtout au cinéma. Le premier film de Djinn Carrénard, Domona, avait suscité l’intérêt, voire l’enthousiasme d’une bonne partie de la critique. Cinéaste déboulé sans crier gare dans le landerneau cinématographique français, Djinn Carrénard agite haut et fort l’étendard de la révolte et de la « guérilla », puisque c’est ainsi qu’il définit lui-même sa manière de filmer. Adepte dans son premier film du tournage hors budget comme on parle de culture hors-sol, il a bénéficié cette fois-ci de plus de moyens qu’il a mis illico à profit pour réaliser un film fleuve de près de 3 heures. FLA signifie Faire L’Amour.

FlaIl en résulte un film éprouvant pour le spectateur à plus d’un titre. Tout d’abord du fait des mouvements de caméra qui s’agitent dans tous les sens (il semble que ce soit ce qu’il faille entendre ici par caméra-guérilla) et par le bavardage constant d’un film qui crie plus qu’il ne parle… Il y a cependant beaucoup de poésie dans tout ce remue-ménage et le film aurait sans doute gagné à être davantage rappé, d’autant que le personnage principal est un rappeur et que cette forme de poésie urbaine recèle justement le concentré d’énergie et de contestation que cherche à exprimer le réalisateur avec sa caméra.

Mais le grand travers du film vient sans aucun doute de l’amoncellement compulsif des questions abordées qui sont de surcroît traitées plutôt deux fois qu’une. : la filiation, l’avortement et la responsabilité face à l’enfant à naître, mais aussi la créativité de l’artiste et sa place dans la société, ses liens (ou pas) avec le monde du show-biz, : compromis, compromission, engagement, indépendance, arnaque, sans oublier le respect des règles établies, de la parole donnée, et encore la place de chacun dans la fratrie, la connaissance de soi et la vérité sur son propre désir et ses sentiments… N’en jetez plus la coupe est pleine, l’appétit tourne à la boulimie et le film devient difficilement supportable.

Il transparaît clairement que le réalisateur a mis beaucoup de lui-même dans le personnage de Oussmane (cf le rappel d’Haïti, son île natale, terre où les esprits et le surnaturel sont toujours très présents dans l’imaginaire collectif et le quotidien) et il y a quelque chose de très touchant dans ce personnage de musicien qui devient sourd pour avoir enfreint l’interdit qui le relie dans les profondeurs insondables de son être à son enfance lointaine.

Djinn Carrénard
Djinn Carrénard

Sur le plan formel, le réalisateur sait tirer parti de son idée de rendre visibles, par moments, les bords de la pellicule (un photogramme central et un bout du précédent et du suivant) en créant un cadre dans le cadre et un curieux effet d’éclatement de l’image qui se rétablit dans le plan suivant comme en réponse aux cahotements des personnages. En même temps, ces images révèlent quelque chose comme un amour d’enfant du cinéma qui est vraiment le roi de la fête.

Mais FLA est avant tout un film de dialogues, des dialogues d’aujourd’hui plutôt pauvres en vocabulaire, répétitifs, pleins de tics de langage qui se déversent comme une cataracte sur le spectateur qui n’a pas où s’abriter, surtout dans les nombreuses scènes de dispute qui reviennent comme un mal aux dents lancinant. Filmer la répétition est un art difficile et la mise en scène s’égare quelque peu en chemin malgré son énergie débordante. Toujours, Djinn Carrénard a du mal à finir, finir de traiter un sujet comme finir son film. Et le personnage du frère surgi de nulle part pour expliquer l’interdit premier est l’exemple même de cette difficulté à ne pas dire.

Et ce que l’on peut sans doute souhaiter de mieux à Djinn Carrénard, c’est qu’il apprenne la force de suggérer, voire de taire ou de laisser dans l’ombre. L’intensité qui le caractérise atteindrait peut-être alors à la fulgurance.

 

It Follows de David Robert Mitchell

David Robert Mitchell avait déjà présenté son premier film à la Semaine de la Critique en 2010. « The myth of the American Sleepover » nous brossait une chronique sensible et plutôt lisse d’un groupe d’adolescents américains encore plus lisses, blancs et bien propres sur eux, fils de Suburbia jusqu’à la moelle.

Ce sont les mêmes personnages, issus du même milieu social, que l’on retrouve en jeunes adultes, ou plutôt devrais-je dire en grands adolescents, quelques années plu tard…Mais cette fois-ci le ton a changé. Le réalisateur en présentant son film nous faisait part de son intention de faire « un film d’horreur, qui soit beau, à la fois doux et agressif ». et ce point de vue -là, il a parfaitement réussi son pari.


03_It Follows

Formellement, le film est ambitieux, avec de très beaux plans tournés la nuit et des cadrages qui contribuent savamment à distiller la peur (par exemple, la scène où Jay se retrouve en sous-vêtements roses, attachée sur un fauteuil roulant dans un des immenses bâtiments désaffectés parfaitement glauques qui sont en soi des lieux inquiétants: premier plan sur le fauteuil filmé plein centre en légère contre-plongée, ce qui accentue les distorsions de l’angoisse sur le visage de l’actrice).

David Robert Mitchell
David Robert Mitchell

La difficulté dans ce genre de films consiste à concilier la répétition des scènes annonciatrices de l’horreur ( de fait, les circonstances où la menace se précise sont toujours plus ou moins les mêmes) et la montée de la tension sans avoir recours à une augmentation mécanique des effets «gore » qui va généralement de pair avec une bande-son de plus en plus saturée.

David Robert Mitchell se sort plutôt bien de tous ces traquenards. Il a très certainement vu bon nombre des classiques du genre. D’ailleurs ses personnages passent leur temps à en regarder sur leurs écrans de télé. Et l’irruption de l’image « sale », en Noir et Blanc très daté dans ces intérieurs ripolinés archi middle-class permet habilement au réalisateur de bien montrer la différence entre jouer à se faire peur et vivre réellement la peur dans sa vie. On peut y voir non seulement la différence entre la représentation de l’objet et l’objet lui-même (cf le célèbre « Ceci n’est pas une pipe » de Magritte), mais aussi le décalage entre la vie d’adolescents en milieu protégé et la plongée dans la vie d’adulte.

Pour David R. Mitchell, le passage à l’âge d’adulte va de pair avec l’irruption de la sexualité qui s’apparente plutôt ici à un cambriolage avec effraction. Les traces visibles de la réalité de la menace sont d’ailleurs des vitres brisées et des portes défoncées…C’est à ce type d’éléments dont le récit regorge que l’on comprend à quel point l’Amérique WASP continue à être déterminée en profondeur par le puritanisme fondateur des « Pilgrim Fathers »

En effet, c’est par les relations sexuelles que la maladie, ici le dysfonctionnement psychique avec hallucinations, s’acquiert, mais c’est aussi par elles qu’on s’en libère, sans garantie toutefois…

01_It Follows

 

Sur ce canevas quelque peu obsessionnel, le scénario nous réserve quelques tournants bienvenus dans le déroulement du récit qui nous permettent de continuer à nous intéresser aux péripéties des protagonistes. (Notamment le décentrage sur les partenaires masculins de Jay). La mise en scène culmine avec la scène de la piscine -grandiose- (et clin d’œil /hommage à Jacques Tourneur) où le suspense est à son maximum puisque le stratagème mis en place pour se débarrasser de la menace risque de se retourner contre l’héroïne. Le dénouement est alors très habile.

Pari tenu donc pour ce film qui se situe dans les limites bien établies des lois du genre sans l’ambition de les révolutionner.

 

Josiane Scoleri

 

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