Cinéma / REAL de Kiyoshi Kurosawa

REAL de Kiyoshi Kurosawa

Le réalisateur de Kairo ( 2001) et du récent Shokuzaï (2012), continue avec son nouvel opus l’exploration des thèmes qui hantent ses récits s’inscrivant au cœur d’une sorte de chaos mental où la frontière entre le réel et l’imaginaire, est , le double prétexte à une incursion dans l’univers mental et des sentiments , en même temps que celle-ci reflète – par le biais du récit et de ses héros –  une interrogation sur la création artistique , où le réel , l’imaginaire et le faux sont en constant, et étrange, conflit poétique …

l' Affiche  du  Film.
l’ Affiche du Film.

D’emblée nous sommes plongés dans l’intimité de l’appartement d’un jeune couple – Koichi ( Takeru Satô ) et Atsumi ( Haruka Hayase )  – de créateurs de Mangas qui se disputent sur leur incapacité à trouver l’harmonie qui leur permettrait de faire correspondre leurs double désirs de communion créative et du vivre ensemble … mais les mots d’une certaine étrangeté qui installe le malaise laissant percevoir les fissures d’une distance qui s’est installée , comme si un drame annoncé ou réel , allait se produire … ou s’était déjà produit, venant inscrire son mystère et ses interrogations dans cette sorte d’immobilité que font résonner les mots d’Atsumi «  j’ai l’impression que nous avons toujours vécu ainsi » , comme une sorte de traumatisme . Et c’est bien au cœur de celui-ci que nous installe le cinéaste révélant les raisons de l’impasse dans laquelle ses héros se retrouvent suite à un accident qui a plongé leur quotidien dans le coma. Un coma duquel ils ne pourront peut-être sortir qu’en affrontant leurs propres démons dont l’habileté du récit ( et de la mise en scène ) complique astucieusement l’étendue dans un subtil , inversement et doublement du « jeu de rôle » qui s’inscrit en une sorte de Thriller psychologique que le cinéaste – empruntant les revirements de situations habituels au genre-  habille d’incursions de personnages étranges dits «  zombies philosophiques » qui viennent parasiter, encore un peu plus , l’esprit tourmenté de ses héros.

Koichi( Takeru Satô )  et  Atsumi ( Haruka  Hayase )  dans  leur  appartement  à la table de  travail
Koichi( Takeru Satô ) et Atsumi ( Haruka Hayase ) dans leur appartement à la table de travail

Et le jeu est passionnant pour le spectateur qui peut se laisser porter par cette sorte de lenteur hypnotique installée par une mise en scène qui utilise les incursions dans le réel et l’imaginaire comme une sorte de fil rouge pour nous faire pénétrer « en douceur » dans l’univers chaotique dont les héros sont eux-mêmes en totale (?) méconnaissance de la dimension du réel ou de l’imaginaire dans lequel ils sont plongés, errant comme des fantômes dans les limbes d’un espace qui ne s’ouvrira au réel (  au retour à la vie ) que lorsqu’ils auront trouvé ( et affronté ), ce souvenir oublié d’une enfance qui ne cesse de les hanter… un souvenir qui va se muer au fil du temps , pour prendre la forme de ce monstre hideux et maléfique qui ne cesse de les poursuivre et qui risque de les détruire . Comme dans ces fables ou contes ancrés dans l’imaginaire Japonais ( mais pas que … ) par une littérature et un cinéma qui en a fait les héros emblématiques affrontant ce Plésiosaure ce monstre sorti des limbes de la préhistoire comme détenteur de vertus thérapeutiques . Ses mutations et ses apparences au fil du récit , font adéquation avec celles du dessin dont Atsumi va demander à Koichi de retrouver la représentation qu’il en avait faite dans son enfance , et qui, en miroir des apparences révélatrices de ces dessins de corps mutilés , s’inscrivent comme des visions hallucinées d’un danger dont les images de l’imaginaire viennent parasiter, celles du réel . C’est ce basculement dont Kiyoshi Kurosawa fait , au delà de l’élément scénaristiques, l’élément moteur de ses films en tant que possibilité pour ses héros de se sortir d’une certaine forme de déterminisme . Comme les héroïnes écolières de Shokuzaî poursuivies par le traumatisme de l’assassinat de leur petite amie.Ce n’est qu’en affrontant le souvenir refoulé de la réalité que Koichi et Atsumi pourront s’en sortir … et se délivrer , enfin , de cette culpabilité dans le       «  coma » symbolique de laquelle ils s’étaient enfermés .

Koichi  et  Atsumi   sur  l'île  de  leur enfance
Koichi et Atsumi sur l’île de leur enfance

Mais,  on l’a laissé entendre, la belle et formidable idée du cinéaste , c’est de prolonger les interrogations soulevées par l’histoire intime de ses héros, en la propulsant  en  interrogations sur la création. Et ici, c’est de faire de ses héros auteurs de Mangas , les révélateurs d ‘un univers d’expression artistique dont les univers conscients et inconscients deviennent – aussi- les moteurs d’une créativité dont le réel s’enrichit. Et  finit par le  renvoyer au quotidien et au présent , par l’intermédiaire de ce révélateur que constitue le cinéma , ce secret qu’un certain brouillard ( présence récurrente dans les films du  cinéaste ), ne cesse d’opposer au regard qui tente de le percer. Et, à l’image du laboratoire médical qui va permettre à Koichi et Atsumi de se connecter et communiquer , le cinéma et son image partagée via l’écran avec le spectateur devient le laboratoire d’une connexion emblématique avec celui-ci. Et Real et son récit en miroir devient encore plus passionnant sous cet angle …

Le  plésiosaure    qui  hante  le  souvenirs  de Koichi et  Atsumi
Le plésiosaure qui hante le souvenirs de Koichi et Atsumi

Car ces fantômes et ces démons qui hantent le cerveau devenu comateux de Koichi et Atsumi, se font aussi le miroir d’un état des lieux d’un japon et d’un quotidien dans lequel ils vivent et dont en tant       qu’ auteurs de « mangas » ils se font aussi,  par leurs récits, le reflet des inquiétudes qui au delà des leurs propres fantômes, deviennent celles des citoyens d’un Japon dont les souvenirs des catastrophes subies hier et (ou) aujourd’hui , ne cessent de hanter les esprits . Comment ne pas voir , en effet, dans cette évocation du passé de nos héros dans l’île de leur enfance – qui fut soumise à l’emprise d’une modernité touristique en même temps qu’à celle d’une mer violente –  dont il ne reste que les fantômes des désolations ( maisons effondrées et no man’s land inhabité …)  des catastrophes d’hier évoquant celles d’aujourd’hui ( Fukushima ) . De la même manière que le brouillard dans lequel on s’enfonce et qui recouvre les fantômes des villes au loin,  c’est à celui d’une air rendu irrespirable par le réchauffement climatique  auquel fait écho l’utilisation du numérique dont  l’effacement des pixels concrétise magnifiquement l’idée de disparition . Par cette effacement ( irrémédiable?) , comme l’est celui de la séquence qui semble mettre fin à la connexion entre Koichi et Atsumi , dont l’étreinte des bras de son compagnon ne réussit pas à la retenir, et le laisse les bras entourant le vide , le néant . C’est aussi magnifique que bouleversant …

(Etienne Ballérini )

REAL de Kiyoshi Kurosawa -2012- d’après le roman de Rokuro Inui .
Avec : Takeru Sato, Haruka Ayase, Miki Nakatami , Jô Odagari, Kyôko Koizumi …

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