Ciné / Les Amants électriques de Bill Plymton

Présentée par la dynamique association Cinéma sans frontière, en avant-première au cinéma Mercury de Nice le 18 avril dernier, cette dernière création dessinée de Bill Plympton est un ravissement. Espérons que le film soit distribué dans le département prochainement. 

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Avec ce dernier film, Bill nous propose bien plus qu’un long métrage d’animation entièrement dessiné à la main, ce qui est déjà en soi extrêmement rare, mais un véritable feu d’artifice cinématographique. Dans « Les amants électriques »,  les couleurs explosent littéralement là où les films précédents jouaient davantage sur les nuances de gris et les contrastes. Le dessin est à la fois vigoureux et délicat. On sent la plume et l’aquarelle. On sent surtout la main de l’artiste, son trait, sa respiration, toutes choses que nous avons peu à peu oubliées avec le numérique. C’est par le dessin lui-même que  nous sommes  d’emblée littéralement projetés dans l’anti-Disney /Pixar. De toute évidence, Bill Plymton ne dessine pas pour faire plus rond, plus fluide, plus «naturel», en un mot plus gnan-gnan que l’ordinateur , suivez mon regard…. C’est un artiste qui a développé sa propre écriture, son coup de crayon, sa palette. Il n’est pas là pour faire joli…Le marché américain le lui reproche assez qui ne comprend pas pourquoi se donner tant de mal pour finalement produire un film qu’on ne peut aller aller voir tranquillement en famille avec les petits nenfants. Et bien non!

Le film de Bill Plymton s’intitule dans la version originale « Cheating », c’est à dire « tromper », ce qui pourrait utilement se traduite ici par « Adultère ». On le voit le titre anglais révèle d’entrée de jeu de pot aux roses, là où le titre français ménage le spectateur et crée une attente qui ne sera d’ailleurs pas réellement frustrée  tant  il est vrai que l’électricité – dans tous les sens du terme- joue un grand rôle dans le film

 

Le récit quant à lui conserve dans un premier temps une certaine linéarité narrative. Nous sommes   portés par la rencontre de Jake et Ella, ravis de nous laisser surprendre par l’invention visuelle, l’humour, la poésie qui se dégagent du film dès la première minute. Plymton joue avec les codes et les conventions. Nos héros possèdent bien tous les attributs des canons de beauté en vigueur, mais les lèvres pulpeuses d’ Ella, ses longues jambes ou les épaules baraquées et les pectoraux de Jake  sont tellement hypertrophiés qu’ils en seraient franchement ridicules s’il n’étaient pas aussi attachants,  Nous avons droit très vite à des scènes magistrales comme le coup de foudre en autos tamponneuses, mené sur un train d’enfer ou le moment beaucoup plus calme où Ella prend le risque de l’amour et déverrouille son pauvre petit cœur cadenassé derrière mille barrières.

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Les voilà donc partis pour le parfait amour dans leur petit maison avec son bout de jardin dans la plus pure veine du rêve américain, lui tondant, elle briquant comme aurait pu dire Brassens. Il y a d’ailleurs pour moi une parenté surprenante (car je ne crois pas que Plymton ait jamais entendu parler de  Brassens) entre ces deux univers  où l’ironie le dispute au poétique dans des rapprochements improbables qui font mouche à coup sûr.

Car au-delà de l’histoire d’amour qui va s’avérer explosive,  Bill Plymton égratigne au passage bon nombre de clichés de la société et donc du cinéma américains: la somptueuse pompe à essence perdue « in the middle of nowhere », l’éternel motel sans âme sans lequel l’Amérique n’existerait pas, etc…Le rythme s’accélère à partir du moment où Jake se croit trompé, sur la foi d’un semblant de preuve qu’il ne prend même pas le temps d’examiner vraiment ( soyons donc vigilants sur les images nous dit au passage Bill Plymton, elles sont souvent trompeuses…avertissement d’autant plus d’actualité aujourd’hui où nous vivons submergés d’images en permanence).

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Cette deuxième partie du film nous gratifie de quelques moments d’anthologie comme la course poursuite entre la voiture et le train ( comment ne pas penser aux innombrable scènes de diligence dans les westerns) ou la folle course de Jake désespéré au volant de sa voiture, appuyant sur le champignon jusqu’à l’accident qui devrait être fatal…( scène plus que classique de tout bon mélo hollywoodien).

On le voit, suspense et émotion sont au rendez-vous. Bill Plymton connaît son affaire et nous ne risquons pas  la baisse de pression.  Bien au contraire. Car au moment où nous nous y attendons le moins, le récit sort littéralement de ses rails ( l’homme adultère par supposée vengeance, la femme délaissée aux abois)et s’emballe jusqu’à l’apothéose finale.

La figure du magicien fait basculer le film, Nous passons au genre fantastique avec la machine – plutôt déréglée d’ailleurs – capable de téléporter quiconque dans un autre lieu et surtout un autre corps!!! Mais ce qui est encore plus étonnant, c’est la manière dont le réalisateur va se servir de cet artifice et l’imbriquer dans son scénario. Nous faisons des allers-retours entre  film de science-fiction et  thriller avec tueur à gages à la clef. La machine (du film) part en vrille tout en conservant sa cohérence formelle: outrance du trait, perspective déformée, répétitions paroxystiques. Nous sommes déboussolés  pendant un bon moment, le suspense redouble avant de comprendre où  le réalisateur veut nous mener.

292010Le film est servi très habilement par une totale absence de dialogue qui nous rend nécessairement plus attentif à l’image, mais la bande-son n’en est pas moins surprenante. Les bruitages sont très présents et les moments-clés du films sont accompagnés par un air d’opéra emblématique ( « Libiamo » de La Traviata ou « Ridi pagliaccio » de  Cavelleria Rustivana), ou encore un morceau endiablé de musique traditionnelle irlandaise. La musique fait corps avec le dessin et lui donne curieusement une présence accrue

Avec Les Amants électriques, Bill Plymton signe une œuvre ambitieuse qui est à la fois un véritable objet de cinéma et une féerie graphique singulière qui a tout pour ravir et nous faire rire en prime. Ce n’est décidément pas si fréquent.

 

Josiane Scoleri

 

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