Entretien : « Les intermittents veulent que leurs propositions soient examinées »

Entretien avec le sociologue Mathieu Grégoire sur la question des intermittents. Celui-ci dénonce une véritable absence de dialogue social qui n’a jamais pris en compte les propositions des intermittents. Il remet notamment en cause le fonctionnement de l’Unedic.

Le collectifs des intemrittens et précaire sur le parvis du Théâtre National de Nice (photo K.)
Le collectif des intermittents, intérimaires et précaires de la Côte d’Azur sur le parvis du Théâtre National de Nice (photo K.)

Depuis quelques semaines, les intermittents descendent dans la rue partout en France. En effet, les négociations autour de l’Unedic et de l’assurance chômage vont donc toucher une nouvelle fois leur régime spécifique et impacter les plus précaires.

Ce régime permet à des artistes, techniciens du spectacle et de la culture de sortir de la précarité et de créer en toute liberté. En effet, pour être intermittent, il faut justifier de 507 heures de travail sur dix mois pour les techniciens (dix mois et demi pour les artistes)[1] et toucher ainsi une allocation de retour à l’emploi. Pour les salariés du régime général, il faut justifier de 610 heures sur 28 mois, cependant l’allocation est moins importante. Le Medef et les représentants du patronat, jouent sur ce point pour, une fois de plus, diminuer les droits des intermittents sans réfléchir à la pertinence de ce régime. Tout cela bien aidé par un gouvernement cherchant à faire des économies de partout, et surtout sur le dos des plus précaires.
Parmi les nouveaux changements, ce nouvel accord va plafonner le cumul salaires/indemnités à 5 475,75 euros brut mensuels. Un plafond élevé mais le fait de ne pas lisser la mesure sur les revenus annuels, cela va créer des injustices selon Denis Gravouil, négociateur de la CGT-Spectacle.
De même, la surcotisation des employeurs du spectacle et la création du « différé » vont entraîner une légère baisse de salaire. Pour Denis Gravouil, ce sont les plus petites et donc les plus fragiles compagnies qui vont en souffrir.
En face, la ministre de la culture se félicite uniquement que le régime spécifique ait été maintenu. Tout cela, sans même que les propositions des intermittents et de la CGT-Spectacle soient étudiées ou discutées.

Mathieu Grégoire, maitre de conférence en sociologie et auteur de l’ouvrage « Les intermittents du spectacle. Enjeux d’un siècle de luttes aux éditions La dispute », a été auditionné par l’assemblée nationale sur la question des intermittents et auraient dû l’être par le Sénat suite au rapport qu’il a réalisé sur les propositions avancées par les intermittents.
Il tiendra à Nice une conférence organisée par la coordination des intermittents et précaires de la Côte d’Azur le 3 mai à 15h au Théâtre National de Nice, salle Michel Simon : « Les intermittents du spectacle, Enjeux des luttes d’hier et d’aujourd’hui ».

Mathieu Grégoire (photo JC.)
Mathieu Grégoire (photo JC.)

Nous avons pu le rencontrer avant pour qu’il nous parle de la crise que les intermittents traversent à l’heure actuelle.

Le régime spécifique des intermittents fait couler beaucoup d’encre. Avant de revenir sur ce qui divise aujourd’hui, j’aimerais bien que vous nous expliquiez l’idéologie qu’il y a derrière ce régime.
Mathieu Grégoire : Le régime spécifique des intermittents n’est pas né d’une idéologie comme on pourrait le croire. Mais un peu par hasard, comme de nombreuses avancées sociales d’ailleurs. Il est vrai que l’on a tendance à mythifier ces avancées comme le résultat d’une mobilisation générale, de grèves, d’âpres combats syndicaux. Mais ici, cela s’est fait en 1967 et par ordonnance : le gouvernement Pompidou a généralisé et rendu obligatoire l’Unedic à des salariés qui n’étaient pas couverts du fait de certaines spécificités (journalistes pigistes, bûcherons tâcherons, personnels naviguant, dockers etc.).Cela ne concernait que peu de personnes alors le patronat ne s’y est pas opposé. Puis à partir des années 1980, peu à peu, les techniciens et autres travailleurs de la culture se sont rendus compte qu’ils pouvaient être indemnisés et avoir ce régime.  Le nombre d’intermittents a augmenté de manière importante et dès 1986, le patronat s’est rendu compte qu’il y avait là un « problème », bien évidemment de leur point de vue.

Des millions de personnes vont au théâtre, au cinéma, dans des festivals… Ce régime a permis à la France de garder sa richesse culturelle et de création. Pourtant, il est ouvertement critiqué et les artistes sont souvent vus un peu comme des fainéants qui ne travaillent que la moitié de l’année…
Oui, ce régime permet véritablement de garder une richesse culturelle et de création en France. Cependant, il n’est pas compris par l’ensemble de la population. Il faut réussir à faire comprendre qu’un intermittent qui touche 10 000 euros pendant 6 mois et 10 000 euros le reste des 6 mois par ses allocations n’a pas que 10 000 euros de production mais que le travail est continu malgré la discontinuité de l’emploi.
C’est en ce sens qu’il a un côté libertaire qui dérange. Les intermittents ne cherchent pas à obtenir un CDI et ne visent pas le plein emploi qui est aujourd’hui l’objectif de l’idéologie dominante. La norme du régime des intermittents, c’est le CDD. Pour la création artistique pour le dynamisme dans la culture, cette liberté de choix, d’emplois, d’organisation de vie est importante. Mais elle n’est possible et viable que si le salaire lui n’est pas discontinu. C’est tout l’intérêt du régime des intermittents de permettre une continuité des ressources malgré la discontinuité de l’emploi.
Cette liberté revendiquée et défendue par les intermittents au travers de leur combat pour leur régime est sans doute difficile à comprendre dans notre société où l’objectif affiché des syndicats, du patronat mais aussi des pouvoirs publics est d’aller vers le CDI et le plein emploi.

Comment cela se passe dans les autres pays ?
Dans les pays anglo-saxons, les marchés du travail du spectacle sont beaucoup plus contrôlés par les syndicats auxquels il faut appartenir pour avoir le droit de travailler pour certains employeurs. Aux Etats-Unis, cela s’appelle des Guilds, qui sont très fortes dans le milieu cinématographique (scénariste, réalisateur…).[2] Ce sont des manières de fermer le marché du travail pour créer la rareté afin d’alléger l’effet de la concurrence. On trouve ce même genre de pratiques chez les dockers, ou encore  chez les taxis qui bénéficient d’un système de licence. Mais ce système a le défaut de ne pas accepter des gens de l’extérieur.
Il y avait aussi le système soviétique avec une étatisation très forte de la culture et des artistes fonctionnaires. Mais là aussi on peut s’interroger sur les libertés données à l’artiste et ses possibilités de créer. Par ailleurs ce système a tendance à réserver ces professions à des carrières de type « conservatoire – académie » très élitistes d’un point de vue artistique.
Le système allemand qui tend vers l’emploi permanent (ou au moins stable) dans des troupes financées par les collectivités est une autre alternative. Mais là aussi, le coût devient important pour les finances publiques et ces collectivités ont tendance à recourir à un emploi de plus en plus précaire.
Enfin, le système italien est plus simple car… il n’y en a pas. Les artistes sont alors obligés de cumuler plusieurs emplois : des emplois « alimentaires » qui permettent aux artistes de vivre ou de survivre, et des emplois artistiques qui ne le permettent pas.

Les pays anglo-saxons fonctionnent aussi beaucoup avec les dons privés…
Oui, c’est la culture de la charité et je trouve assez triste que la culture en vienne à demander l’aumône aux personnes qui ont de l’argent ou aux familles des artistes. Quelle politique culturelle mener dans ces cas là ? Toute production devient alors soumise aux choix privés et personnels de « bienfaiteurs ».

Les intermittents et défenseurs de la culture, se sont mobilisés dans les Alpes Maritimes (photo K.)
Les intermittents et défenseurs de la culture, se sont mobilisés dans les Alpes Maritimes (photo K.)

Pour revenir à la France, y a-t-il une véritable volonté de faire disparaître le statut des intermittents de la part du MEDEF ?
Je ne pense pas que l’objectif du MEDEF soit de le faire disparaitre, comme on peut l’entendre dire, mais de le faire sortir de l’UNEDIC et du régime commun, que les intermittents aient leur caisse propre.

C’est pour cela qu’on les accuse du trou d’1 milliard de l’assurance chômage, l’UNEDIC ?
Oui. Mais on oublie de dire que le principe d’une caisse sociale et d’une assurance chômage fonctionne avec des dépenses et des cotisations à l’échelle de tout le salariat. Il y a des millions de salariés qui cotiseront toute leur vie sans jamais toucher d’allocations chômage car ils n’y seront jamais.  Cela crée un excédent de leur côté. Si la caisse est bien gérée, alors cet excédent devrait être compensé par un solde négatif exactement symétrique pour tous les autres salariés qui connaissent le risque de chômage.  C’est la nature même d’un fonctionnement assurantiel et c’est pour cela qu’on peut toujours montrer du doigt les intermittents, mais aussi les intérimaires et tous les autres chômeurs qui, par construction, sont « déficitaires ».
Par ailleurs, les économies réalisées avec les nouveaux accords sur l’assurance chômage – de l’ordre de 200 millions d’euros –  sont à la fois très importantes pour les intermittents concernés, et très faibles au regard des finances de l’Unedic dont le budget est de plus de 30 milliards d’euros. Ces économies doivent par ailleurs être mises en regard des conséquences que cela pourrait entraîner en France et dans l’économie de la culture.

La culture est une source de revenus importante dans le PIB de la France. Elle représente 3,2% et génère 57,8 milliards d’euros ce qui est 7 fois supérieur au PIB de l’industrie automobile.
Comment expliquez-vous cette attitude des pouvoirs publics qui ne semblent pas vouloir défendre et soutenir ceux qui la font ?
Le gouvernement socialiste va agréer une convention très peu différente de celle de 2003 qui était un recul majeur des droits des intermittents et contre laquelle ils étaient déjà vent debout.

Les intermittents sur la place Massena le 25 avril dernier (photo K.)
Les intermittents sur la place Massena le 25 avril dernier (photo K.)

J’ai expertisé dans un rapport les propositions des intermittents du spectacle à la demande du Syndeac (Syndicat National des Entreprises Artistiques et Culturelles).[3] Ces propositions sont toutes possibles et n’engagent pas de dépenses supplémentaires, au contraire. Elles vont dans le bon sens. Suite à ce rapport, le sénateur communiste Pierre Laurent demande à ce que je sois reçu au Sénat pour le présenter. Le rendez-vous a été difficile à avoir. Il a été reporté plusieurs fois. Mais enfin, je devais y aller cette semaine. Cependant, au dernier moment cela a été annulé sans que l’on me donne une autre date.
Cela témoigne du fait que les sénateurs, les députés, c’est-à-dire les représentants du peuple, n’ont guère voix au chapitre dans ces questions. Certes, Il y a eu un travail énorme de la part de Christian Kert (UMP) et Jean-Patrick Gilles (PS)  qui ont rédigé un très gros rapport sur la question du régime des intermittents. Certes les sénateurs ont auditionné des dizaines de personnes et d’organisations.  Mais, au final c’est comme s’ils n’avaient rien fait : c’est avant tout le Medef qui décide sans tenir guère compte des avis des intéressés ni des représentants du peuple.

Pourquoi les intermittents ne sont-ils pas écoutés ?
A la « vraie » table des négociations, il n’y a que la CGT. Les autres partenaires sociaux et représentants du patronat discutent 10 minutes et s’en vont pour négocier dans les couloirs. Les propositions alternatives ont été analysées et quantifiées, elles ne coûteraient pas plus cher. Après ne venez pas me demander ce que pense le Medef ou ce qu’il cherche : on ne le sait jamais directement. Le patronat ne considère pas que justifier ses politiques dans les médias, devant les Français, devant les salariés (comme le font tous ceux qui, de droite ou de gauche, ont un peu de pouvoir), soit utile ou pertinent. Le paritarisme fonctionne sur un déni de démocratie et d’esprit démocratique. Tout ce que je peux vous dire, c’est que le MEDEF ne semble pas vraiment connaître le monde de la culture. Il ne sait pas ce qu’est un intermittent, ce qu’est une carrière de spectacle. Quand on est allé rencontrer le correspondant du patronat, il nous a clairement dit que c’était un combat idéologique. « On nous demande de taper sur les intermittents ».

Qu’est ce qui pourrait débloquer cette situation et redonner un vrai dialogue social ?
Ce paritarisme de l’UNEDIC, où la gestion est à 50/50 partagé entre le MEDEF et les représentants des salariés, les syndicats – et que le MEDEF avait demandé suite au passage aux 35h, est un recul très clair de la démocratie. En effet, c’est le MEDEF qui mène les débats, édite un texte et met ensuite la pression sur la CFDT en jouant, par exemple, la carte FO.
L’argent de l’UNEDIC vient des cotisations salariales et donc devraient appartenir aux salariés en priorité. Cet argent est du salaire commun, du salaire socialisé. Pourquoi les représentants des salariés ne pourraient pas délibérer eux-mêmes sur son usage légitime ?
Cette question très importante à mon sens devrait être mise à l’agenda politique. Il y a une nécessité à avoir une gestion démocratique de nos caisses et les salariés seraient bien inspirés de contester le paritarisme tel qu’il existe aujourd’hui et demander a minima la majorité à l’UNEDIC et à la Sécurité Sociale.

Pour vous, il faudrait réformer l’organisation de l’UNEDIC en priorité…
L’UNEDIC est une association de loi 1901, donc de droit privé. Il n’y a donc pas aujourd’hui d’obligation que l’Etat, par exemple par l’entremise de fonctionnaires, fournisse une expertise à l’ensemble des parties, arbitre et organise les négociations. Non, les négociations se déroulent au siège du MEDEF, qui préside et qui gère comme il l’entend. Pourquoi ce n’est pas un inspecteur du travail ou un négociateur envoyé par l’Etat, comme lors des grands conflits sociaux, qui dirigerait la négociation ?

Lors de la manifestation du 25 avril à Nice (photo K.)
Lors de la manifestation du 25 avril à Nice (photo K.)

A votre avis, comment la situation va-t-elle évoluer ?
L’Unedic va reculer sur la question du différé d’allocations qui était un bug. Cette formule très précise, signée par FO et la CFDT tard dans la nuit, leur a été vendus comme avantageuse pour les plus précaires. Or, ils n’avaient pas eu le temps de faire leur calcul. Au final, c’est le contraire, ce différé favorise les plus gros allocataires au détriment des plus faibles.

Il va donc y avoir un recul là-dessus mais le problème, c’est que tout est à revoir et que les intermittents ne veulent du statu quo qu’essayent de leur vendre les ministres de la Culture et du Travail. Les intermittents veulent que leurs propositions soient examinées.

Entretien réalisé par Julien Camy

 

Conférence – 3 mai – 15h
Théâtre National de Nice, salle Michel Simon
« Les intermittents du spectacle, Enjeux des luttes d’hier et d’aujourd’hui »
Avec Mathieu Grégoire, maître de conférence en sociologie

 

 

[1] Avant la réforme de 2003, qui avait entraînée de grandes grèves et même l’annulation du festival d’Avignon, il fallait réaliser 507h en 12mois. Mais ce changement n’a semble-t-il pas permis de faire les économies escomptées. Les intermittents demandent ainsi de revenir au dispositif antérieur à 2003.

[2] NDLR : Une grève de la Screenwriter Guild aux Etats-Unis en 2007-2008 avait paralysé les tournages de séries hollywoodiennes et les show télévisés durant quelques semaines.

[3] Vous pouvez retrouver le rapport ici : http://www.syndeac.org/assets/POLITIQUES_PUBLIQUES/intermittence_rapport-public-syndeac2014.pdf

 

 

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