Les grands arbres de Léger

 

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La première vision que l’on a lorsqu’on pénètre sur le site du Musée National Fernand Léger c’est un immense mur multicolore. On ne découvre pas encore les détails de la grande fresque en mosaïque imaginée par l’artiste, elle attire le regard comme si l’environnement paysager passait au second plan. Il n’en est rien car l’architecte André Svetchine (1) a voulu dès le début du projet que tout ce qui entoure la construction soit étudié au même niveau de visibilité. Pour réaliser cet écrin végétal, c’est Henri Fisch un paysagiste de Vallauris qui fût choisi sur recommandation du marchand d’Art Aimé Maeght.

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Etudiant à l’école d’horticulture de Genève, Henri Fisch rejoint son père au sein de la pépinière familiale à Vallauris. Lors de la construction de la maison d’Aimé Maeght à Saint Paul de Vence, il rencontre son architecte André Svetchine en vogue dans les années 50 et sa vie professionnelle va changer« je commençais vraiment ma carrière au sein d’une équipe, qui travaillait beaucoup auprès de célébrités artistiques, ça m’impressionnait mais Aimé Maeght m’a considéré tout de suite comme les artistes qu’il côtoyait, il m’a donné carte blanche et, quand Nadia Léger et Georges Bauquier(2) ont entrepris la construction du Musée, ils ont demandé à Maeght qui pourrait réaliser l’environnement paysagé, il a donné mon nom, à partir de là, j’ai énormément travaillé comme un élève qui veut surprendre. Je savais que je n’avais pas été choisi pour planter des fleurs ou réaliser un jardin de curé…on me demandait une image ornementale qui sied à « l’esprit de Fernand Léger », une réflexion qui reviendra souvent pendant ces trois années de travaux quand il fallait apporter une modification… »

 

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Construction du Musée vers 1958-1959 (DR-Photo Jacques Mer)

Henri Fisch va étudier tous les paramètres nécessaires à un tel projet, le lever et le coucher du soleil pour les ombres, la place du vent, les saisons pour le choix des végétaux et bien sûr ce qu’il faut cacher sur cet immense terrain vague et ce qu’il faut voir « j’ai vite vu qu’il me fallait aller rechercher des arbres conséquents mais, à l’époque, on ne trouvait pas aussi rapidement que maintenant toutes les catégories de végétaux et surtout très grands. Je suis parti un peu partout et, notamment, chez les paysans pour leur demander de me vendre ce type d’arbres. Les pins, je les ai trouvés dans la forêt du Cannet des Maures, fallait-il encore aller à la recherche du propriétaire.

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DR photo Jacques Mer

 

Nadia Léger accompagne Maurice Thorez dans la visite  du chantier du Musée vers 1959

 

Henri Fisch, en voulant voir grand, ne se doute pas tout à fait de la tache qui l’attend, à l’époque la mécanisation pour déraciner et transporter de gros arbres n’est pas chose courante, tout devra être exécuter à l’ancienne. Avec 50 ouvriers munis de pelles et de pioches, Henri va utiliser des plans inclinés en solides planches et des rouleaux en bois que l’on déplace afin de faire reculer ou avancer et mettre en terre les oliviers centenaires, les larges pins parasol et les hauts cyprès « un travail à l’égyptienne » aime préciser Henri Fisch.

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L’architecte                Nadia Léger et Georges Bauquier

Au fil des mois une grande complicité s’instaure avec l’architecte, avec Georges Bauquier la main dirigeante du projet, et Nadia Léger qui pense déjà à la fin des travaux «  un jour, elle en a eu assez de voir les cars des tours opérators s’arrêter et les touristes descendre juste pour prendre une photo de la grande façade et, elle m’a demandé de planter des grands cyprès le long du chemin du Val de Pôme afin que l’on ne puisse pas photographier la fresque en entier. Il y avait une belle entente entre nous et elle adorait revendiquer mon éducation culturelle sur l’art moderne ». Bien entendu, on ne parle pas de fleurs dans ce projet et surtout pas de couleurs vives, d’ailleurs depuis cette époque, quand Henri Fisch réalisera de nombreux jardins, il exclura souvent le rouge « une couleur qui devient noire la nuit ». Ici, le végétal est principalement vert, et le chemin qu’il faut emprunter pour arriver à la grande fresque, traverse une large pelouse qui se termine par une immense esplanade, c’est simplement là que les couleurs vives de Fernand Léger doivent frapper l’œil du visiteur.

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Mosaïques d’Heidi Melano

Ce grand espace fût imaginé par Bauquier qui pensait q’un jour des spectacles (3) en plein air pourraient être présentés face à l’œuvre de Léger, il n’en fût rien, c’est seulement Juliette Greco qui donna un concert à l’intérieur. L’inauguration eut lieu le 13 mai 1960, Henri Fisch se souvient de quelques personnalités surtout politiques de l’époque « Georges Bauquier, communiste convaincu et aussi militariste avaient invité Marcel Cachin, Maurice Thorez, Virgile Barel et un certain Gaétan Picon alors directeur général des Arts et des Lettres qui, apostrophé par Bauquier sur le petit budget pour la culture lui répond …la preuve que non puisque je suis là » Ce n’est qu’en 1969 que le musée devient National après de multiples donations et c’est André Malraux qui sera là en 1969 en tant que Ministre d’Etat chargé des Affaires Culturelles, un ministère créé spécialement pour lui. Avec ses travaux chez Maeght et Léger, Henri Fisch va désormais imaginer des centaines de projets pour les domaines des grands de ce monde, tout de suite après Biot, ce sera le Musée National Marc Chagall « il m’aimait bien, un jour il me dit pourquoi vous ne faites pas un paysage chagallien ? Je lui réponds, Maître ce serait un plagiat. Une autre fois, le jour où il reçoit la médaille d’Or de la ville de Nice au palais Masséna, il est entouré des personnalités de l’époque, me voyant arriver, il quitte son entourage poursuivi par les photographes qui le questionnent sur l’identité de l’homme qu’il salue, il dit, c’est mon jardinier, déçus que ce ne soit pas un illustre artiste, les photographes repartent vers l’estrade sans même prendre une photo. Je ne fus pas déçu mais fier que Chagall reconnaisse le travail que j’avais réalisé avec lui… » Depuis, Henri Fisch ne se rappelle que les bons souvenirs de ses rencontres avec les grands noms de l’époque qui fréquentaient régulièrement Vallauris : Prévert, Cocteau et bien d’autres sans oublier bien sûr Pablo Picasso « moi, je l’appelais Maître, d’autres pour eux c’était Pablo, il faisait vraiment partie de notre quotidien et les anecdotes avec les habitants ne manquaient pas comme celle avec l’épicière, je ne me souviens plus de son nom, Picasso en attendant son tour griffonnait un petit truc sur le papier d’emballage de quelques clients et la patronne grommelait…Tiens le fada, il me gaspille encore mon papier et elle le jetait à la poubelle ! » Des histoires comme celle là, Henri en a plein la tête, il va les raconter dans un prochain ouvrage où il sera aussi question de tous les jardins qu’il a réalisés à travers le monde. En attendant, il profite de sa retraite, toujours dans la maison familiale à Vallauris et assiste régulièrement aux exposition des musées de la région surtout ceux où ses arbres sont devenus encore plus grands et il n’oublie pas de relire parfois un extrait d’un poème de Louis Aragon « Il ne m’est Paris que d’Elsa » dans lequel est évoquée la construction du Musée Fernand Léger et de ses plantations : « …et tu te ressembles Léger ô Normand à la face de couleur dans la lumière de Provence assis là comme une exagération de ta carrure au milieu des arbres qu’on a planté pour toi ici déjà géants parce que des petits auraient eu honte… »

                                                                               Jean Pierre Lamouroux

 

(1) Né en Russie en 1908, il arrive à Nice en 1926 et suit les cours des Arts Décoratifs. Il sera l’un des meilleurs architectes français installé sur la Côte d’Azur où il va construire une partie des plus belles villas de la région. Il décède à Nice en 1991, son fils est également architecte et il a écrit un livre sur la carrière de son père.

(2) Peintre français assistant de Fernand Léger dès 1936, il laissera sa carrière au profit de l’amour qu’il portait à l’oeuvre de Fernand Léger. Il deviendra avec Nadia Léger le directeur du Musée jusqu’à sa mort en 1997. Il dirigea un catalogue de l’œuvre de Léger de 8 tomes. Il est enterré ainsi que Nadia Léger au cimetière de Callian dans le Var.

(3) S’il n’y a pas eu de concerts face à la grande fresque, il y en eut un pour les 50 ans du musée organisé par Imago Record en 2010, sur l’arrière gauche du bâtiment. Popanalia le nom de la manifestation a accueilli des musiciens de jazz : Archie Shepp, Omar Sosa et Paolo Fresu.

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