Cinéma / LA COUR DE BABEL de Julie Bertuccelli

La réalisatrice de Depuis qu’Otar est parti… et de l’Arbre , est aussi auteure de nombreux documentaires. Son dernier est un  superbe travail, résultat d’une immersion d’un an dans une classe d’accueil parisienne pour étrangers âgés de onze à quinze ans. Ceux-ci vont y être formés à la connaissance du Français afin de pouvoir, ensuite, intégrer un cursus scolaire. Ils vont aussi apprendre à se connaître et à vivre ensemble avec leur diversités, Leurs échanges sont alors le reflet d’un état du monde, d’un regard sur l’immigration et les problématiques identitaires qui renvoient au tapis un certain nombre de clichés, notamment ceux concernant les doutes sur la pédagogie employée pour une « intégration réussie » . Le film apporte, en ce sens, un beau témoignage d’espoir…

l ' Affiche  du  Film
l ‘ Affiche du Film

La Cour de Babel dont le titre du film de la cinéaste fait écho à la « Tour de  Babel » de la Bible , faisant référence à cette nécessité de « se comprendre afin de réaliser de grands projets ». Et, ici , dans cette classe d’accueil du collège de La Grange aux Belles, dans le 11ème Arrondissement de Paris , le projet , c’est celui de l’école de la République incarné par Brigitte Cervoni chargée de le faire vivre ( mixité sociale et ethnique ) par l’attention et l’écoute apportée aux jeunes adolescents venus d’horizons très divers ( Plus d’une dizaine de Nationalité sur 24 élèves ) avec des statuts sociaux , des parcours et des problématiques identitaires ( Familiales, religieuses ou individuelles ) complexes .
La classe est donc ce melting-pot de jeunes adolescents « entre les Murs » de l’école qui sera leur espace pour y faire leur apprentissage à la nouvelle vie . A cet égard , la séquence d’ouverture est emblématique où leur enseignante leur demande d’écrire chacun dans sa propre langue , le mot « bonjour » en respect dû à l’autre comme signe de respect et de reconnaissance. C’est le premier pas qui va ouvrir , ensuite, à la présentation de chacun des protagonistes expliquant les raisons qui ont fait qu’il se retrouve là , avec d’autres étrangers dont le point des aspirations communes, est la volonté de se construire un autre avenir. C’est, le parcours de ces jeunes adolescents venus des quatre coins du monde que Julie Bertuccelli a voulu suivre au quotidien pour rendre, concrètement palpable, cette « énergie hors du commun » pour  s’en s’en sortir.

" bonjour ", le  premier exercice  au tableau  devant la classe
le premier exercice au tableau devant la classe

Et en ce sens, son travail est remarquable à plusieurs titres . Sans doute la proximité qui s’est installée au cours d’une année a-t-elle facilité le relationnel et les confidences face à un caméra dont les protagonistes font leur confidente à laquelle ils révèlent leurs aspirations ou leurs frustrations , quand ce n’est pas leurs douleurs … et surtout ce sentiment de déracinement dont ils sont porteurs des stigmates,  ayant vécu pour certains, plusieurs années dans leurs pays respectifs,  avant de venir en France. Magnifiques ces scènes ou chacun se livre sans retenue , à l’image de cette jeune fille chinoise qui , après dix ans de séparation a finalement pu rejoindre sa mère qui l’avait laissée à naissance à sa grand-mère afin de pouvoir venir travailler dans un restaurant Parisien. Le déchirement c’est aussi celui de ce jeune Serbe d’origine Juive qui confie avoir dû fuir le pays à cause des violences des groupes extrémistes Néonazis . Ou encore , de cette jeune Africaine dont la famille divisée par la religion a eu son éducation sacrifiée et qui n’a qu’un désir … rattraper le temps perdu ! . Et tous sont émouvants, vivants , débrouillards et pleins d’espoir . En contrepoint, les séquences où on voit les parents reçus par l’enseignante , viennent enrichir par le point de vue extérieur , les portraits des situations dont on devine l’importance de la réussite dont ces enfants sont souvent porteurs de lourdes responsabilités, aussi , pour l’avenir de leurs familles .

quatre  éléments  du groupe de  la classe  de d'accueil
quatre  jeunes  adolescents  du groupe de la classe de d’accueil

Ce qui frappe au cœur du récit , c’est cette liberté de parole réjouissante en même temps qu’une certaine maturité ( qui donne à réfléchir par rapport aux préjugés et autres caricatures dont se font écho parfois les débats adultes ) dont font preuve ces enfants, lorsque les discussions ouvrent à des sujets graves et sensibles comme le racisme , ou la religion. Sur le racisme, on en retrouve un exemple remarquable dans la gestion dont fait preuve avec ses douze ans d’expérience Brigitte Cervoni l’enseignante, lorsque cette jeune Mauritanienne se dit « stigmatisée » par les reproches sur sa coiffure ou la couleur de sa peau. Réflexe d’une veille blessure ravivée par le moindre geste ou mot mal perçu …ou , encore, lors de  cette séquence au cours de laquelle les élèves sollicités à apporter un « objet » qui leur est cher , on a droit à un débat qui s’enflamme lorsque, le Coran et la Bible symbolisant leur foi , sont brandis par deux d’entr’eux, Youssef et Djenabou … invectives et clichés fusent , mais aussi raisons et argumentations subtiles s’y font jour. Au bout, Djenabou la catholique rendra les armes, se faisant l’écho du «  doute » ( laïque?) sur l’existence de ce Dieu auquel, les religions se réfèrent et dont la preuve n’a pas été apportée «  on ne sait même pas s’il existe ! »,  dit-elle .

Julie Bertuccelli , la  réalisatrice
Julie Bertuccelli , la réalisatrice

On retiendra aussi les séquences émouvantes de ce travail de création d’un film reflétant leur expérience dans le cadre de l’école , un travail pour lequel ils se passionnent et qui trouvera sa concrétisation par un Prix à un Festival où d’autres projets comme le leur, sont présentés. Une récompense reçue comme une reconnaissance de leur travail, mais aussi comme  la première  preuve perceptible  d’acceptation  et d’intégration.                              On retiendra aussi ce « vivre ensemble » qu’ils ont appris  au fil des jours  et qu’ils symbolisent par une symbiose des corps enlacés lors de cette fête d’adieu de fin d’année où les larmes ( non feintes ) de la séparation , coulent , y compris celles de madame le Professeur . On a aimé ce regard juste , lucide et sans complaisance porté par une exigence formelle qui évite les clichés du didactisme, se faisant l’écho d’une expérience pédagogique positive dont finalement , les beaux personnages qu’elle fait émerger au cœur de cette Cour de Babel Républicaine , en disent long , sur une certaine réalité dont ils sont les protagonistes et les témoins . Une réalité que les multiples crispations Politiques et médiatiques , ces derniers temps ont fini par éclipser …

( Etienne Ballérini )

LA COUR DE BABEL de Julie Bertuccelli – 2014-
Avec , les élèves venus de tous les continents : Abir Gares(Tunisie), Agnieszka Zych
( Bulgarie), Alassane Coautara ( Mali ) , Andrea Drazic( Croatie), Andromeda
Havrincea ( Roumanie), Daniel Alin Sasz ( Roumanie ), Daniil Kliashku ( Biélorussie),
Djenoabou Conde ( Guinée ), Eduardo Ribeiro Lobato (Brésil ) , Felipe Arellano
Santibanez (Chli ), Kessa Keita ( Angleterre ) , Luca da Silva (Irlande du Nord),
Marko Jovanovic ( Serbie ) , Maryam Aboajila ( Lybie), Miguel Angle Cegarra
Monslave ( Venezuela ), Mihajlo Sustran ( Serbie ), Naminata Kaba Diakite ( Usa-
Côte d’Ivoire ) , Netmal Manpitiya Arachchige ( Sri Lanka ), Xi Lin ( Chine ), Yong
Xia ( Chine ), Youssef Ezzangaoui (Maroc)…..

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