Théâtre / Chapitre de la chute (saga des Lehman Brothers)

Je crois n’avoir pas vu au théâtre ces temps ci d’œuvre plus forte, plus intense que celle vue le 21 février au Théâtre de Nice : Chapitre de la chute (saga des Lehman Brothers). Oui, vous avez bien lu, Lehman Brothers. Un point d’histoire : cette banque était une banque d’investissement multinationale proposant des services financiers diversifiés. Elle fit officiellement faillite le 15 septembre 2008 (faute de repreneurs) à la suite de la mondiale née de la crise des subprimes.

 

Photo (Jean-Louis Fernandez)
Photo (Jean-Louis Fernandez)

Trois Juifs bavarois débarquent en 1844 outre-Atlantique, ils découvrent le rêve américain. Les frères Lehman, Henry, Emmanuel et Mayer, viennent en Alabama vendre du « schmatès », tissu en yiddish. Mais le projet fraternel se transforme en empire bancaire. En 2008, le groupe Lehman Brothers s’effondre, il entraîne dans sa chute les bourses mondiales, et devient l’emblème d’une crise sans précédent. La famille aura assisté à la naissance du chemin de fer, de Wall Street, des beautés de Manhattan et aux dérives du libéralisme effréné. C’est là le statement base de Chapitres de la chute, de Stefano Massini.

Le titre intégral de la pièce fait référence aux Lehman Brothers et à la saga qui conduit de 1844 à 2008. Une saga est, pour faire court, le récit sur plusieurs générations d’une famille, famille qui en général périclite. L’exemple qui me vient sous la main, si je puis dire, est Les Buddenbrook, de Thomas Mann, sous-titrée Le déclin d’une famille

Dans Chapitre de la chute, Stefano Massini traverse le temps, aborde les répétitions ironiques des désastres de l’Histoire, entre la Grande Dépression de 1929 et l’émergence des parieurs traders, bis repetita. La petite affaire des frères Lehman se développe en une extraordinaire saga familiale. L’épopée voyage dans les grandeurs et les décadences de deux siècles d’une civilisation en mouvements incessants, progrès et déchéance.

En trois volets, naissance, prospérité et anéantissement, Chapitres de la chute s’impose comme l’autopsie épique d’une catastrophe capitaliste. Ces trois chapitres composent un formidable polar, et mettent l’humain et ses failles au centre d’un système qui paraît aujourd’hui déshumanisé.  Et tout cela se fait dans la clarté d’une écriture, efficace, qui d’un seul coup d’un seul traverse la problématique des personnages. Il est beaucoup plus question de pénétrer les arcanes de l’histoire que de porter un index accusateur sur les protagonistes, qui quelque part ne sont que des pantins. On sent la précision d’une documentation au service d’une langue théâtrale rare.

(Photo JL- Fernandez)
(Photo JL- Fernandez)

L’auteur utilise avec intelligence la métaphore au cours de sa narration. A un moment, nous sommes vers la fin de la deuxième période, et l’un des protagonistes, lors d’un cauchemar, se revoie jeune enfant en train de construire une cabane pour la fête de Souccot. Cette fête, dite aussi fête des cabanes, est l’une des trois fêtes de pèlerinage au cours de laquelle on célèbre dans la joie l’assistance divine reçue par les enfants d’Israël lors de l’Exode et la récolte qui marque la fin du cycle agricole annuel.

Divers rites de commémoration de l’événement historique ou de propitiation pour obtenir l’abondance des pluies et des récoltes s’y rattachent, parmi lesquels la prescription pour les Juifs de résider (au minimum prendre leurs repas) dans une soukka (une sorte de hutte, souvent décorée).

Et, dans le cauchemar, lorsqu’il faut construire le toit de la cabane, c’est là le drame. Il est surchargé, surchargé, et finit par s’effondrer. Le réel va rejoindre le fantasmé : nous sommes en octobre 29, juste avant le déclanchement de la crise. La fête de souccot à lieu en général au mois d’octobre.

Stefano Massini, auteur de théâtre et metteur en scène, est né en 1975 à Florence, en Italie, où il vit et travaille comme auteur indépendant et metteur en scène. Il reçoit à l’unanimité du jury, le plus important prix italien de dramaturgie contemporaine, le Premio Pier Vittorio Tondelli dans le cadre du Premio Riccione 2005. En outre, il reçoit de nombreux autres prix pour jeunes dramaturges. Ses pièces sont interprétées par certains comédiens italiens les plus connus. Il traduit aussi en italien des pièces de William Shakespeare et adapte pour le théâtre des romans et des récits.

Il faut citer les comédiens : Jean Marc Clichet, Philippe Durand, Martin Kipfer, Serge Maggiani, Christian Esnay (en alternance), Stéphane Piveteau, René Turquois. La mise en scène est de Armand Meunier, qui a pris en 2011 la direction de la Comédie de St Etienne.

Est-ce dû à l’écriture, à sa pertinence, la répartition entre conteur et acteur le jeu impeccable (je persiste et signe) des comédiens, ces trois heures vingt de vrai théâtre sont passés comme une lettre à la poste.

Jacques Barbarin

 

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