galerie Cinéma / El Limpiador de Adrian Saba

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El Limpiador est un premier film qui retient d’emblée l’attention. D’abord par la sureté du cadre. Les images sont sobres, le découpage des plans précis. Visiblement, ce jeune réalisateur péruvien sait ce qu’il veut dire et surtout comment il veut le dire. 

De prime abord, tout  porte à croire qu’il s’agit d’un film catastrophe. Une mystérieuse épidémie décime la population d’une grande ville déjà sinistrée (Lima, mégalopole de 10 millions d’habitants d’ordinaire si chaotique et bruyante est ici vide et surtout terriblement silencieuse). Des équipes de « nettoyeuirs » (« limpiadores » en espagnol) dans la traditionnelle combinaison intégrale blanche des films de science fiction s’affairent pour enlever les cadavres. La menace est palpable. Mais dans le même temps, les plans sont souvent fixes et silencieux en contradiction flagrante avec le sujet ou plutôt avec la manière dont celui-ci est généralement traité. D’ailleurs lorsque El Limpiador a été présenté au FIFF en 2012 (Festival International du Film Fantastique ), nombre de critiques spécialisés ont trouvé que ce film n’ y avait pas sa place. (Il a tout de même obtenu une mention spéciale du jury, tout le monde n’était visiblement pas de cet avis). Disons que le genre catastrophe est rarement contemplatif,. Et si le terme est sans doute ici un peu fort,  il y a  dans les choix de mise en scène une radicalité et une cohérence qui forcent le respect. L’apocalypse selon Adrian Saba  est tout sauf spectaculaire et ses images sont froides. La lumière a quelque chose de métallique dans des tonalités presque uniformément grises et sépia  grâce au très beau travail du chef opérateur César Fe qui donne au film une unité formelle lourde de sens..

Et c’est là d’ailleurs ce  qui rend ce premier film, formidablement intéressant, c’est cette manière presque scientifique dont la forme répond au fond: par des cadrages qui disent l’isolement du personnage principal, des plans fixes qui font ressortir le caractère méthodique et précis du travail de Eusebio (el limpiador), un montage qui souligne la monotonie d’une vie réglée au millimètre. Le réalisateur procède par petites touches successives qui nous révèlent peu à peu la personnalité de cet homme seul, taciturne, agrippé comme un naufragé à sa routine, dont le sourire semble avoir été banni depuis longtemps.

Au détour d’une de ses opérations habituelles de nettoyage, Eusebio va rencontrer Joaquin; un petit garçon de 8 ans dont la mère vient de mourir emportée par l’épidémie.  La vie solitaire d’ Eusebio bascule et le film avec lui. Partis du pseudo film de science-fiction, , nous voici dans un autre grand classique du cinéma : la rencontre fortuite entre un adulte et un enfant qui n’ont a priori rien en commun. C’est sans doute le passage le plus périlleux pour le réalisateur. Tout le monde l’attend au tournant des poncifs du genre qui vont  de scènes de rejet mutuel  à l’apprivoisement progressif : l’enfant qui fait « craquer » l’adulte lequel finit par inspirer confiance, etc,etc…..La grande force du film réside justement dans une sorte de minimalisme de la mise en scène sans le moindre pathos ou de sensiblerie, qui n’exclut pourtant pas la tendresse et l’émotion.

Dans cette situation extrême, où la mort est partout (mais épargne tout de même les enfants) ces deux êtres perdus vont apprendre in extremis que deux = plus que 1+1…Adrian Saba  réussit même  à glisser quelques notes d’humour totalement inattendues dans la désolation ambiante (cf  la lecture du manuel d’utilisation de la télé en guise d’histoire pour endormir l’enfant).C’est un beau contre-point à la méfiance, voire la paranoïa qui régit désormais les rapports entre les habitants, vu que tout le monde risque de contaminer tout le monde, les silhouettes se faufilent furtivement dans les rues et chacun se terre chez soi.

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On le voit, à partir de deux genres archi codés, Adrian Saba pose des questions qui sont à la fois d’une actualité brûlante – la survie de la planète et de l’espèce humaine- et l’axiome qui accompagne l’humanité depuis qu’elle existe : l’homme est un animal social qui survit grâce à l’autre.

Cela dit, ces questions graves, à la fois sociologiques et ontologiques, sont posées en mode mineur. Elles découlent des images et de l’histoire qui nous est contée. Car on peut parler de conte ou de fable à mille lieux du récit revendicatif, accusateur ou explicatif. Nous  sommes fort heureusement..aux antipodes du film à thèse,

C’est aussi, mine de rien, une très belle histoire sur la filiation,. La recherche du père absent permet la révélation du lien qui se tisse entre cet homme seul qui doit pour la première fois prendre soin de plus vulnérable que soi et  lui transmettre ce qu’il peut; ce qu’il a appris de la vie et qui lui semble essentiel,.avant  de disparaître à son tour..Autre vaste sujet abordé lui aussi avec une sobriété extrême, qui semble déjà la marque de fabrique de ce jeune réalisateur. Les deux acteurs aussi bien  Victoir Prada (grand acteur chevronné du cinéma latino-américain) que le jeune Adrian du Bois sont tout simplement stupéfiants de justesse et de présence. Pratiquement seuls à l’écran  ils portent le film de bout en bout, dans une alchimie qui fonctionne au quart de tour, non seulement entre eux, mais surtout avec l’esprit même du film, ce qui dénote aussi une sureté remarquable dans la direction d’acteur;. Une très belle réussite donc pour un premier long-métrage qui démontre une fois de plus que l’argent ne fait pas le bonheur ou, en tout cas, que le budget ne fait pas le film.

Josiane Scoleri

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