image Rencontres / Deux cinéastes hors normes le 18 janvier : Gérard Courant et Joseph Morder

Gérard Courant et Joseph Morder , deux cinéastes hors normes, seront présents à Nice  pour une journée exceptionnelle au Cinéma Mercury ce samedi 18 janvier.  Cette rencontres est organisée par Cinéma sans Frontières et Regard Indépendant.

Ces  deux réalisateurs travaillent hors des sentiers battus et des circuits commerciaux. Ce sont véritablement deux perles rares dans le paysage cinématographique français.

Gérard Courant, grand témoin de l’histoire contemporaine, il tourne dès les années 70 ses «Carnets Filmés» qui sont autant de rencontres. Il est aussi l’inventeur des Cinématons, portraits filmés de 3 minutes, caméra fixe, pas de son. Hormis ces contraintes, le portraituré a carte blanche. Plus de 4000 à son actif à ce jour. Vous pouvez en découvrir une centaine sur le site  http://www.gerardcourant.com/index.php?t=diffusion.  Sans compter les quelques 500 films de sa filmographie.

Joseph Morder est un  filmeur au sens où l’entend Alain Cavalier Il tient son journal filmé en super 8 depuis l’âge de 18 ans. Comme il le dit lui-même, il filme tout, mais pas n’importe quoi. Cinéaste totalement atypique, ses films vont de 3 minutes à 13h dans tous les formats (y compris le téléphone portable). Hanté par les mélos américains et notamment « Written on the wind » de Douglas Sirk, il est en même temps le fils spirituel de Marcel Hanoun. Comment tout cela peut-il tenir ensemble ? Parmi ses 800(?) films, 4 longs-métrages de fiction

Farouchement indépendants, les deux hommes ont en commun un humour toujours prêt à dégainer et un sens aigu de la liberté, liberté de ton, liberté dans leur propos et leur démarche. Deux personnalités à découvrir toutes affaires cessantes

 18h: Le journal de Joseph M, documentaire de Gérard Courant – 59min.
Un portrait facétieux de Joseph Morder, une ode à l’amitié et à la complicité en esthétique.

suivi du court-métrage L’arbre cinéma de J.Morder 9 minutes, parfaite introduction au long-métrage.

 20h30: L’ Arbre mort, l’un des 4 films de fiction de Joseph Morder. Le plus beau melo tropical jamais tourné à Nice – 90min.

La critique des films ci-dessous :

Le Journal de Joseph M ou l’homme à la (petite) caméra

Joseph Morder en action
Joseph Morder en action

Quand un filmeur rencontre un autre filmeur, qu’est-ce qu’ils se racontent ? Des histoires de filmeurs. Mais pas seulement, ils se filment aussi. C’est ainsi que Gérard Courant compose avec Le journal de Joseph M en 1999 un bien beau portrait du cinéaste Joseph Morder. Il faut prendre ici le mot portrait au sens qu’il a en peinture, comme on dit « un portrait équestre » c’est à dire avec le bonhomme à cheval. Joseph Morder est donc saisi dans quelques situations bien choisies, se livrant à l’occupation qui lui est devenue une seconde nature : filmer.

Pas ou plutôt peu d’éléments biographiques, juste l’essentiel comme d’apprendre que sa mère lui a offert pour ses 18 ans sa première caméra super 8. Le film est plutôt une tentative de saisir son essence, de pointer quelques traits de caractères, d’approcher une façon de vivre, de dresser la carte d’un univers personnel.

Joseph Morder filme tout, mais pas n’importe quoi. Dans un registre classique, on lui doit El cantor (2005) avec Lou Castel, Luis Rego et sa muse-compagne la très belle Françoise Michaud. Mais surtout, la caméra super 8 au bout du bras, il filme sa vie, son monde : Les défilés du 1er mai (des archives, dit-il), les fêtes chez des amis, les amis beaucoup et lui bien sûr puisque sa grande œuvre, c’est un journal filmé, commencé en 1978 et qui compte à la date du film de Courant une cinquantaine d’heures. Véritable journal intime, il n’en montre que 14, bloc de temps qui cherche à redéfinir le rapport du spectateur au film. Il ne s’agit plus d’assister à une histoire mais de s’immerger dans une fraction d’histoire. Le tout très naturellement, très simplement. « Entrez et installez vous mettez vous à l’aise et laissez vous porter » explique Morder.

Gérard Courant, très certainement en phase avec cette façon de faire (Jeu sur la durée avec les Cinématons, principe des carnets filmés), propose un équivalent pour ce portrait d’une heure. Il compose son film comme un fragment supplémentaire du journal de Joseph M. Quelques jours (semaines ?) avec lui,entre rencontres, entretiens, pure saisie d’évènements (la séance à la Cinémathèque) et des scènes qui flirtent avec la fiction. Nous découvrons  Morder avec Florence Michaud, Morder avec ses amis : Luc Moullet, Noël Godin, Mara et Nele Pigeon, Marcel Hanoun,  Roland Lethem, Dominique Païni… C’est un film de bonne compagnie, plein d’humour et de fantaisie. On s’y sent très vite à l’aise, entre le dialogue des deux cabots, Morder et Moullet aboyant à quatre pattes sur le gazon, la cérémonie Morlock, la découverte de la jungle du jardin de Godin en Belgique, l’étrange rencontre avec le cinéaste de La fée sanguinaire (1968). Les étagères sont remplies de livres et de bobines de film, les caméras et projecteurs font entendre leur ronronnement familier. C’est le bonheur.

Cette décontraction de ton n’empêche pas la précision de la description de l’homme au travail. On voit donc Morder filmer, la caméra comme une extension organique de sa main (Cronnenberg, quelqu’un ?), mais aussi monter, projeter, se confronter à la recherche d’une production, commenter ses propres images et réfléchir sur le cinéma qu’il pratique. Il a une belle phrase lors d’une discussion avec Moullet qui rappelle une sortie de Jean-Luc Godard. « Si je prends ma caméra, c’est que j’ai envie de te filmer ». manière de dire l’importance de l’acte. Le journal de Joseph M est aussi une très sérieuse réflexion sur la nature du travail de cinéaste. Que filmer, pourquoi et comment ? Et toutes ces sortes de choses… Il atteint par là un objectif essentiel, donner envie de découvrir les films de Morder.

Joseph Morder et Florence Michaud
Joseph Morder et Florence Michaud

Une autre dimension ajoute, si besoin était, de l’intérêt au film. Le jeu entre portrait et autoportrait. Au bout d’une dizaine de minutes, un superbe plan est tout à fait explicite. Joseph Morder filme à travers sa fenêtre. Sur le côté, dans une belle lumière de film noir, il y a un miroir qui reflète le filmeur, filmé par Courant. L’axe de la super 8 de Morder se confond avec l’axe de la vidéo de Courant. Caché derrière son objectif, le reflet est autant celui du portraituré que celui du portraitiste. A travers cet homme dont le rapport intime au cinéma et au geste cinématographique est si proche,  Gérard Courant fait son propre portrait, partage les mêmes réflexions et reprend ses figures de style favorite : le Cinématon consacré à Morder, la projection de ses films, le couple, la rue de l’enfance. A de nombreuses reprises, il passe de l’image vidéo à l’image super 8, celle que l’on voit Morder filmer. Jeux d’emboîtement. Jeux entre réel et fiction quand Morder et Florence Michaud semblent jouer à la sortie d’une séance de cinéma. Jeux des regards qui se superposent, ne font plus qu’un des deux frères en cinéma.

Moments entre amis, discussions allongés dans un parc, séances de cinéma, rencontres insolites, Douglas Sirk, soleil de mai, enfants, rêve de jungle dans un jardin, voyage en Belgique, femme admirée, grand champ s’étendant à l’horizon, François Truffaut avait professé que « Les films sont plus harmonieux que la vie ». Gérard Courant, avec ce Portrait de Joseph M, par une sélection habile de morceaux de temps puisés dans la vie de son modèle, montre une vie aussi harmonieuse qu’un film.

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 L’Arbre mort  de Joseph Morder

La Rencontre
La Rencontre

Un film en blanc, bleu, noir avec quelques touches de rouge. Avec L’arbre mort, nous sommes transportés dans la Côte d’Azur mythique, telle qu’elle restera à jamais gravée dans la mémoire de tous les cinéphiles, entre Belle Epoque et films de Hitchcock.

Nous sommes en même temps dans les mélodrames hollywoodiens de la grande époque, chez Douglas Sirk ou  Vicente Minelli,  Couples flamboyants, belles dames énigmatiques et si élégantes, Décorum un rien guindé  des belles demeures où évoluent comme dans un aquarium des familles  distinguées et délicatement décadentes… Tous les lieux du films ont cette aura de « luxe, calme et volupté » qui rima longtemps avec French Riviera.. Et pourtant le film a été tourné en super 8, comme on imaginerait un rejeton inattendu de l’Arte Povera au cinéma..

Joseph Morder se plait à jouer avec les codes et à déjouer l’attente du spectateur. D’abord, par la non- linéarité du récit, et là nous sommes dans l’anti -Hollywood par excellence. Nous ne savons pas toujours si nous sommes dans le récit au présent ou dans celui de la mémoire ; Ensuite par un remarquable travail sur le son, la voix off et les dialogues, souvent en décalage. La voix off se superpose volontiers aux dialogues et les rend inaudibles ou presque. Et tout est dans ce « presque. ». qui renforce l’atmosphère de chaque scène en frustrant le spectateur qui espère un instant, par un regain d’attention, combler les lacunes ou les ellipses grâce aux échanges entre les personnages. Sans oublier l’intermède musical quelques part au milieu du film. Joseph Morder aime les voix de femmes et les chansons d’amour qui finissent mal dans les cabarets enfumés.

La Promenade des anglais
La Promenade des anglais

Mais peut être  L’arbre mort est -il avant tout,un film sur la couleur et la lumière. Là encore, nous sommes sur la Côte d’Azur élue de tous les peintes du début du siècle :Matisse, Bonnard ou Dufy pour citer d’ entrée de jeu les grands coloristes. Certains plans sont d’ailleurs directement inspirés  de ces tableaux qui ont fait de la lumière leur véritable matière(cf la lecture de la lettre derrière les persiennes ou les scènes sur la Promenade des Anglais). Et très naturellement, avec cette sensibilité d’un  homme qui a grandi dans le grand Sud, Joseph Morder joue avec subtilité des contrastes entre l’ombre et la lumière et va jusqu’à créer  des ambiances de pénombres intimistes tournées à contre-jour (nous sommes très loin d’ Hollywood dans la forme et pourtant si près de l’esprit du mélodrame déployant tous ses artifices pour que la pellicule vibre du magnétisme qui traverse les couples seuls au monde, entièrement absorbés d’ eux mêmes).

Laura presque toujours en blanc, Jaime en noir dans les bleus de la mer et du ciel. Le film offre une palette réduite qui revient comme un leit-motiv et contribue fortement à l’unité formelle du récit.. Les plans fixes  se succèdent rapidement, les clins d’œil au cinéma aussi. Le super 8 ,de par ses contraintes propres, accentue le côté livre d’images ou faux film d’amateur. Et le puzzle prend forme peu à peu sous nos yeux. Et la Côte d’Azur devient  le lieu de toutes les escales comme de la destination finale, quelque part en Amérique latine, dans une fluidité sans faille.

C’est là que le rouge va entrer en scène. Rouge de la passion amoureuse bien sûr, (d’ailleurs la jeune fiancée délaissée porte une robe bleu un peut éteint à pois blanc) mais aussi – et de manière plus surprenante – rouge de l’ardeur révolutionnaire.. Cette trame tardive vient ajouter une dimension  totalement inattendue à ce qui était jusqu’ici la belle histoire stylisée d’un coup de foudre. La narration acquiert une profondeur soudaine et introduit pour la première fois des personnages autres, qui n’appartiennent pas au cénacle. D’abord l’ami en rupture de ban qui s’est retiré du monde et qui porte d’ailleurs un pull rouge – c’est la première fois que cette couleur apparait à l’écran –  puis les domestiques qui sont les premiers à connaître la nouvelle du coup d’ Etat et à l’annoncer aux maîtres.

Les Retrouvailles inéspérées
Les Retrouvailles inéspérées

Le réel qui avait été si minutieusement tenu à l’écart fait violemment irruption avec le texte du communiqué de presse diffusé à la radio. A la fois grotesque et sinistre, il pourrait parfaitement être celui de Pinochet ou de Videla au moment du putsch, dans leur obsession de l’ordre et de la morale catholique. Tout d’un coup le film bascule et s’accélère, L’espace d’un instant nous ne savons pas à quelle bifurcation, à quel retournement nous allons avoir droit. Mais nous pouvons faire confiance à Morder. Il tient bon la barre et veille au grain. Bien vite nous retrouvons nos deux amants qui courent éperdus, elle en rouge, lui en noir. Des retrouvailles oh combien romantiques,certes mais s’agit-il d’une fuite, sont-ils en danger ? Des coups de feu retentissent, Nous sommes au cimetière, la mort rôde. L’arbre mort prend des faux airs de film à suspens sur toile de fond politique, qui l’eut cru? La maestria du réalisateur est tangible dans cette rupture de rythme aussi soudaine que fugace, car très vite tout s’apaise. Le mélodrame reprend tous ses droits. Les amants se sont retrouvés pour ne plus se quitter. La voie de l’amour est libre.

Et pour boucler la boucle, la scène finale est le contre-point parfait de la si belle scène  dans la chambre aux volets clos : à une lettre d’amour conjugal raisonnable et prévisible lue dans un intérieur douillet protégé d’une trop forte lumière et d’une trop grande chaleur répond une lettre de rupture plutôt froide lue dans la grisaille d’un square parisien.

Sous ces airs modestes, « L’arbre mort » se révèle être une grande et subtile  leçon de cinéma.

Josiane Scoléri

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