image Le goût de Diderot

Au XVIII° siècle, les expositions étaient réservées à certaines personnes de la haute société. A part le clergé qui montrait des images pour ceux qui ne savaient pas lire les Evangiles, les français n’avaient pas accès à l’image, pas de reproduction en couleurs, très peu de gravures en noir et blanc, la peinture était réservée à une petite élite. Diderot a commencé à décrire les tableaux qu’il avait vus, il a inventé une forme de critique d’art, il a commencé à former le regard à la peinture. Une exposition à Montpellier montre les toiles décrites par Diderot que l’on a pu retrouver, accompagnées de ses textes. (1)

P1050187

A la demande de Melchior GRIMM directeur d’une revue : « La correspondance littéraire », Diderot commentera les salons de l’Académie royale de peinture, qui a lieu tous les 2 ans, dans la cour carrée du Louvre, entre 1759 et 1781. Ces commentaires, rédigés d’abord sous forme de lettres à Grimm, ont débordé le cadre de simples compte-rendu, et ont été réunis dans des livres appelés : « Salons » . A cette époque, seuls quelques privilégiés, parisiens et membres d’une certaine classe sociale, pouvaient voir ce peintures. Quelquefois des gravures en étaient tirées mais trop rarement et ne connaissaient qu’une diffusion restreinte elle aussi. On comprendra que les descriptions soient nécessaires pour informer ceux qui ne verront pas les œuvres . Diderot, fait partie des inventeurs de la « critique d’art ». Après ces salons il en a tiré un « essai sur la peinture ».

Complément à l’exposition, un compte rendu de lecture de la Promenade Vernet, donne à mieux comprendre l’œuvre critique de Diderot.

Denis Diderot : LA PROMENADE VERNET (2)

Cette promenade Vernet est un ajout aux commentaires du Salon 1767. Encore une fois c’est sous la forme d’une lettre à Grimm, sur 7 peintures de paysage de Vernet. Diderot choisit d’écrire une promenade en peinture. Il imagine être accompagné d’un abbé avec deux de ses élèves. Ils se promènent tous les quatre dans un site existant, mais Diderot leur fait une relation descriptive mais aussi philosophique des 7 tableaux de Vernet. Il est le spectateur des peintures, mais il apporte aussi sa création dans chaque œuvre. L’œil du spectateur qui s’imagine à la place du peintre et cherche à comprendre comment le peintre a interprété le sujet. Le texte résultant est aussi une œuvre, surtout quand c’est Diderot qui s’en charge. Il invente une nouvelle forme de regard, il va se promener dans le paysage représenté par Vernet, et décrire ce qu’il voit, ce qu’il ressent, ce qu’il pense du paysage, de la nature, ou de la perspective… C’est l’inverse de Woody Allen qui sort de l’écran pour entrer dans la salle de cinéma dans « la rose pourpre du Caire ». Ces écrits sur la peinture montrent une grande sensibilité ; Diderot aimait profondément la peinture, elle « enflamme » son imagination, il a chaud au soleil, il est mouillé s’il pleut…

Il a imaginé être un personnage des tableaux, mais un personnage mobile, qui se promène dans les paysages, accompagné d’un abbé, et de deux élèves. Le petit groupe se promène dans les tableaux, Il marche vers un pont pour traverser un fleuve, se dirigent vers un arbre pour profiter de son ombre, se retourne en arrière pour voir le chemin parcouru …… C’est une nouvelle façon de regarder la peinture. Cette promenade comporte 7 sites, qui sont autant de tableaux. Mais la plupart des tableaux ont disparu. Il est quelquefois difficile de lire des considérations sur la peinture sans voir celles qui les ont inspirées. Les images nous manquent, mais les descriptions sont très précises et passionnantes, il mélange les sensations des promenades avec des considérations philosophiques, on peut presque oublier le tableau, et surtout elles sont écrites justement pour ceux qui ne verront pas les peintures.

Voici quelques extraits de texte significatifs ce cette œuvre :

Site N°1: La source abondante

Cette toile ovale de 49 x 39 cm, a été retrouvée récemment lors d’une expertise, elle est présente à l’exposition, dans un état très brillant, beaucoup plus éclatant que la photo.

1er SiteRec

Diderot montre à l’abbé que si « Vernet n’est qu’un homme, et qu’il n’a point créé la nature, il sait la montrer, il sait faire voir, faire sentir la nature qui ne se livre pas si facilement. »… C’est parce qu’il est un grand poète, un grand peintre qu’il nous transmet, qu’il nous apprend à mieux voir.Si Dieu a créé la montagne, la pyramide d’Egypte est un phénomène incroyable de la part de l’homme..», il sait montrer les paysages, « il sait rendre l’espace immense,… l’élégance et le charme des arbres, … l’effet chaud et piquant de la lumière entre leurs troncs et leurs branches … »

C’était deux pécheurs ; l’un assis et les jambes pendantes vers le bas du rocher, tenait sa ligue qu’il avait jetée dans des eaux qui baignaient cet endroit ; l’autre, les épaules chargées de son filet, et courbé vers le premier, s’entretenait avec lui. Sur l’espèce de cette chaussée rocailleuse que le pied du rocher formait en se prolongeant, dans un lieu où cette chaussée s’inclinait vers le fond, une voiture couverte et conduite par un paysan, descendait vers un village situe au-dessus de cette chaussée… Croyez-vous qu’un artiste intelligent eût pu se dispenser de placer ce nuage précisément où il est ? Il montre que Vernet a placé les personnages, les nuages ou la route pour que l’ensemble soit cohérent même s’il s’est inspiré d’un site précis, il en a tiré une œuvre qui nous apprend comment la nature se compose, comment les hommes sont vêtus et comment ils pêchent, comment ils vivent.

Si le peintre ne l’a pas créée, il nous apprend à voir la nature, car elle ne nous est pas révélée. Nous avons besoin de passeur, de ces poètes, de ces peintres qui la ressentent et nous la transmette.

Site N°2 – (disparu) : Diderot est entré dans le tableau :

« J’ai peu d’espace à traverser pour éviter l’ardeur du soleil et voyager dans l’ombre ; car la lumière vient d’au-delà de la chaîne de montagnes dont j’occupe le sommet et qui forment avec celles que j’ai quittées un amphithéâtre en entonnoir dont le bord le plus éloigné, rompu, brisé, est remplacé par la fabrique de bois qui unit les cimes des deux chaînes de montagne. Je vais. Je descends ; et après une route longue et pénible à travers des ronces, des épines, des plantes et des arbustes touffus, me voilà du coté gauche de la scène. Je m’avance le long de la rive du lac formé par les eaux du torrent, jusqu’au milieu de la distance qui sépare les deux chaînes, je regarde, je vois le pont de bois à une hauteur et dans un éloignement prodigieux. Je vois depuis ce pont, les eaux du torrent arrêtées dans leur cours par des espaces de terrasses naturelles ; je les vois tomber en autant de nappes qu’il y a de terrasses et former une merveilleuse cascade. ». Le paysage auditif existe aussi dans ce deuxième site: « Un bruit éclatant me fait regarder à ma gauche. C’est celui d’une chute d’eaux qui s’échappent d’entre des plantes et des arbustes qui couvrent le haut d’une roche voisine qui se mêlent en tombant aux eaux stagnantes du torrent. Toutes ces masses de roches hérissées de plantes vers leur sommet, sont tapissées à leur penchant de la mousse la plus verte et la plus douce. Plus prés de moi, presque au pied des montagnes de la gauche s’ouvre une large caverne obscure.» Il se prend au jeu et son imagination s’emballe : « Mon imagination échauffée place à l’entrée de cette caverne une jeune fille qui en sort avec un jeune homme. » et il invente une histoire romanesque….

… Il ressent l’ardeur du soleil et se dépêche de contourner cet espace pour continuer à voyager à l’ombre…… un bruit lui fait tourner la tête à gauche, cette fois c’est l’ouïe qui est sollicitée, il voit une cascade … « provenant d’une haute faille dans le torrent à ses pieds. »

Site N°3 – (Une marine peut-être)

« Le petit groupe se trouve au fond d’une anse, ils aperçoivent au loin sur la côte, leur château et le soir descendant,Ils demandent à quelque marin se trouvant là de les mener en bateau jusque chez eux » Le groupe est dans le tableau, ils vont en sortir pour rentrer au château.

Site N°4 – (Occupations du rivage, ovale pendant du site N° 1)

Diderot profite d’un des paysages bucoliques de Vernet pour disserter sur le « …besoin des citadins de venir respirer à la campagne la fraîcheur de l’air, entendre le premier chant des oiseaux, et sentir le parfum des fleurs ….un bouquet d’arbres sur une langue de terre, ses berges rafraîchies par une eau dormante, quelques personnages, des lavandières, des promeneurs, …un chien, des montagnes vaporeuses à l’horizon…« 

P1050189

La bergère des Alpes-1763 (Photo P. Boyer)

Site N°5 – ( une marine probablement )

Son esprit occupé par des pensées philosophiques se laisse distraire « …par la profondeur et l’immensité de la mer qui s’offre à ses yeux… » (Diderot ne verra la mer que lors de son voyage en Russie en 1773-74, en passant par la Hollande il sera très impressionné,) Il va de l’abstraction de la pensée aux sentiments et aux sensations que lui inspire le paysage.

Site N°6 – (Une autre marine)

Devant ou dans une marine de Vernet Diderot disserte sur la pensée et les sensations.Par l’intermédiaire d’un repas frugal, il glorifie « …l’Homme naturel face à l’homme civilisé ». Il revient longuement sur la philosophie, il intercale des digressions sur le clair de lune, l’horizon, le crépuscule, …il avoue une supercherie, il n’y avait pas de tableau !!!

Site N°7 – ( Une marine nocturne, non identifiée)

Il introduit le temps dans ses impressions: il voit un naufrage et en vit les péripéties dont celle d’un mourant: « il a reçu un coup mortel dans les flancs; il est étendu à la surface de la mer; sa longue chevelure est éparse.Son sang coule d’une large blessure.L’abîme va l’engloutir.Je ne le vois plus. »

On sort d’une belle promenade, instruit de la pensée de Diderot mais on comprend déjà un peu mieux la peinture. Bien qu’un grand nombre de toiles qu’il a décrites ait disparu, on sort de cette exposition en ayant une bonne idée du goût de Diderot. Il aime une peinture bien composée, mais bien finie aussi, il n’aime pas trop les toiles esquissées, on doit croire à la réalité du paysage.

Alain Goudot

(1) Une exposition très documentée, très détaillée, objet de longues recherches, est présentée au Musée FABRE de Montpellier jusqu’au 12 janvier 2014 :

(2) Ce texte d’une soixantaine de pages est publié par « Libretti » en livre de poche avec un autre « Regrets sur ma vieille robe de chambre ».

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s