image Sosno s’est définitivement caché

Décembre 2012, Sacha Sosno à côté d’une de ses oeuvres dans son jardin sur les hauteurs de Bellet.
Décembre 2012, Sacha Sosno à côté d’une de ses oeuvres dans son jardin sur les hauteurs de Bellet.

Lorsque j’écrivais pour le Patriote Côte d’Azur (l’hebdomadaire progressiste a disparu en juin 2013), j’avais réalisé le portrait de Sacha Sosno à l’occasion de la nouvelle année. Il était devenu de tradition pour ce journal qui défendait l’art contemporain comme un espace de tous les possibles, de liberté et d’éducation populaire, de demander  à un artiste de réaliser la Une de la nouvelle année. Sacha Sosno a réalisé en 2013 la dernière Une de la nouvelle année du Patriote. 

J’étais allé le rencontrer dans sa maison-atelier sur les hauteurs de Nice. Une maison toute simple, carré, qui cachait pour mieux voir en quelque sorte. Exactement ce qu’il faisait depuis tant d’années au travers de ses créations. J’avais découvert un homme partageur, tourné véritablement vers la vie et désirant toujours, malgré les années, la fatigue, les maladies, s’investir dans la cité au sens le plus noble du terme.

Après l’avoir prise en photo, nous avions ensuite travaillé son oeuvre pour en faire la Une du journal. Evidemment, il avait le souci du moindre détail, de la moindre nuance de couleur. C’était excitant et enrichissant pour moi de travailler ainsi en direct avec cet artiste.

Mais voilà, Sosno s’est éteint dans la nuit du 3 au 4 décembre 2013. Soyons certains que fidèle à ses préceptes d’oblitération, sa disparition ne laissera que plus fort son travail. Ce sera ainsi sa dernière oeuvre d’art.

patriote 2358 (glissé(e)s)Vous trouverez ci-dessous le portrait réalisé pour le Patriote  n°2358 du 4 au 10 janvier 2013. Il était titré : 

Sosno étonne toujours

Sosno cache pour mieux voir. Travaillant sur l’oblitération, l’artiste cherche à révolutionner l’habitat urbain et offre au Patriote sa Une pour la nouvelle année.

Elle est le point de rendez-vous de nombreux départ de manifestation. Cette tête carrée, posée au bout de la promenade du Paillon, est devenue un repère urbain pour tous les niçois et les visiteurs de passage. Un signal de la ville et l’artiste initiateur du projet, Sacha Sosno en est fier. D’autant plus que cette sculpture habitée « vit » en abritant les bureaux de l’administration de la bibliothèque municipale Louis Nucéra. L’urbanisme et l’art ne forment plus qu’un. C’est un des buts recherchés par Sosno. En Une du Patriote, il offre pour la nouvelle année une inédite variante, récemment sculptée.
Déracinement. Né à Marseille en 1937, Sosno est d’origine lituanienne. Il y retournera d’ailleurs avant de fuir la guerre avec ses parents dans les années quarante, pour venir s’installer à Nice. Très jeune, la guerre a bousculé sa famille, victime du nazisme et du stalinisme. Marqué à vie et sans doute, consciemment ou inconsciemment, pour expurger cette peur et ce traumatisme, il sera reporter de guerre au Biafra, en Irlande ou au Bengladesh*. Et ce n’est guère étonnant qu’il y trouve son langage : l’oblitération. Ces conflits tragiques, ces morts et ces haines inutiles finiront sans doute aussi de le convaincre à l’anarchisme, mais le véritable anarchiste, celui qui croit en l’homme. Sosno ne vote donc pas mais s’engage entièrement dans la vie de la cité.
Depuis ses 10 ans, il sait qu’il veut être artiste. Dans son luxueux immeuble niçois, Le Régina, il y avait Henri Matisse. Il lui montre quelques fois ses dessins mais le peintre n’y prête guère attention. Peu importe, une fois son bac en poche, il monte à Paris pour s’éloigner de ses parents qui voyaient d’un mauvais œil cette carrière. Il y commence alors des études de droit mais c’est surtout une excuse pour véritablement embrasser la vie d’artiste.
De retour à Nice, il rencontre Arman et Yves Klein et fondera la revue Sud Communication dans laquelle, il écrira beaucoup sur l’art et y développera d’ailleurs la première théorie de « L’Ecole de Nice ». C’est la grande époque des Nouveaux réalistes et de « l’école niçoise » avec notamment Martial Raysse, Bernar Venet ou Ben.

Décembre 2012, dans son atelier devant une des ses dernières créations avec son assistant, Hervé Nys.
Décembre 2012, dans son atelier devant une des ses dernières créations avec son assistant, Hervé Nys.

Enfant de la guerre, déboussolé, Sosno a besoin de racines et cette ville sera son port d’attache comme la sculpture garde ce lien avec la terre. C’est d’ailleurs sur la mer, alors qu’il était parti pendant une année avec sa femme faire le tour du monde en bateau, que la sculpture viendra à lui. Obligé de réparer le bateau, de scier, de limer, de manier divers matériaux, « de tous les jours raboter, sertir, je n’ai plus eu peur de jouer avec les molécules. » Pour cet art, le contact avec la matière, avec le sol, le rôle de l’environnement extérieur, sont primordiaux. Ainsi, s’exprime toujours dans la trajectoire de Sosno cette impression de déracinement qu’il cherche à corriger. Pendant des dizaines d’années, il cultivera des vignes sur les collines niçoises du Bellet. Il s’y crée ses propres racines. « Nice a toujours été une ville refuge » juge-t-il prenant l’exemple de Picasso, Chagall, Renoir. « Une terre d’accueil, de passage » D’ailleurs, un des dénominateurs de l’Ecole de Nice pourrait d’ailleurs être celui-ci. « C’est un mouvement sociologique qui n’a jamais reçu d’aide des pouvoirs publics » rajoutant, « il n’y a pas d’Ecole de Nice à proprement parler, mais un climat de création, un foyer lentement constitué par un long travail de regroupement et de confrontation des artistes. »
Oblitération. Lorsqu’il part pour photographier ces conflits armés entre 1967 et 1969, il découvre qu’en « supprimant presque machinalement certaines zones de la photo avec un feutre, je vis apparaître une image qui pouvait être un support de perception esthétique. Ma notion d’oblitération était née. Désir qui s’est ensuite déplacé à l’utilisation de concept de « caches-cache » à la sculpture et aux archétypes historiques » explique-t-il dans un entretien à la revue Lou Can en avril 2012. Ainsi, c’est le regardeur qui fait l’œuvre. L’imaginaire comble le vide, le cache. La signification est plus forte. C’est l’humain par ses perceptions qui fait l’œuvre. Cacher une partie de l’œuvre permet de la couper de sa réalité première en y projetant celle du regardeur. Celui-ci est interpellé sur quelque chose qu’on lui cache – ou qu’il se cache à lui même ? – et il est forcé de l’imaginer. L’évocation peut alors être plus violente que l’image elle-même.
Sosno questionne aussi la réalité et ce qui fait une œuvre d’art. « L’art est une mé-prise. C’est l’être humain par sa perception qui fait l’œuvre d’art, pas l’artiste » dit-il au milieu de ses sculptures dans son atelier. « Le soir, quand j’en referme les portes, elles redeviennent des molécules sur des molécules. » Cette oblitération rejoint la philosophie Zen où le « Mu » qui signifie l’impermanence, voit dans le silence, dans ce « rien constant », ce qui nous compose et parfois l’essentiel.

Son atelier regorgé d’oeuvres et de projets autour de l’oblitération.
Son atelier regorgé d’oeuvres et de projets autour de l’oblitération.

Pour tous. Sosno aime dire qu’il fait le trottoir, « se donner à voir aux riches et aux pauvres, aux jeunes et aux vieux.  Il n’y a que les bâtiments qui permettent cela. »
Il ne crée donc pas que pour lui. Son art s’exprime dehors, dans la rue, se vit et se signale. Il veut de l’art dans la ville et regrette que les politiques ne prennent pas cela plus en compte. Lui qui a toujours milité pour que l’art s’insère dans notre paysage urbain, ne se satisfait pas vraiment des différentes promenades artistiques. « C’est toujours mieux que rien mais ce qu’il faut, c’est lier l’art et l’urbanisme. » Ce qu’il a fait avec la Tête carrée mais aussi avec les deux bronzes monumentaux de l’Hôtel l’Elysée Palace sur la promenade des Anglais. C’est pour cela aussi qu’il milite pour le 1% artistique* qui n’est pas appliqué. Les bâtiments collectifs auraient alors une fonction pédagogique. « Cela serait le commencement de la révolution de la pratique artistique au niveau de la ville. »
D’ailleurs, pour lui, la sculpture est une pratique collective avec son assistant et tous les artisans qui font la réussite d’une œuvre – et d’une tête carrée. Il n’oublie donc jamais qu’il a toujours besoin des autres, pour créer, pour vivre en vendant ses créations mais aussi et surtout pour faire vivre ses œuvres comme un élément naturel de l’environnement.
Cette inédite « Tête » qu’il offre en Une du journal pour cette nouvelle année, montre la trajectoire d’épure qu’il donne à son travail actuel. Sosno ne cessera jamais d’investir la ville, la rue et de stimuler notre imaginaire en nous associant à ses créations par cette oblitération, espace infini de création éternelle.

Julien Camy

*Le  Sept Off, festival de la photographie Méditerranéenne a exposé son travail de reporter de guerre lors de son édition 2012.

** Cette loi impose aux maîtres d’ouvrages publics de réserver un pour cent du coût de leurs constructions pour la commande ou l’acquisition d’une ou plusieurs œuvres d’art spécialement conçues pour le bâtiment considéré.

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