galerie Cinéma / Disparition: Georges LAUTNER , le dernier des géants

Depuis la mort d’Henri Verneuil en 2002, de Gérard Oury en 2006, et de Claude Pinoteau, son grand ami, l’année dernière, Georges Lautner restait le dernier de ces cinéastes si rares dont pratiquement chaque film déclenchait une ruée vers les salles obscures en diffusant un vrai plaisir de cinéma, ce cinéma du « sam’di soir » de la détente et du succès populaire, alliant qualité et intelligence, simplicité et efficacité.

Georges Lautner en décembre 2008 à Cannes.

Georges vient de nous quitter ce 22 novembre 2013 à l’âge de 87 ans, mais aux quatre coins d’notre cœur on va l’conserver « éparpillé par petits bouts façon puzzle » de séquences jubilatoires en dialogues cultes, de gueules de comédiens géniaux en scènes de groupe inoubliables, de Mireille Darc à Jean-Paul Belmondo…
En décembre 2008, Cannes cinéma lui avait rendu hommage dans cette ville d’un festival qui n’avait jamais sélectionné une de ses oeuvres. Ses amis techniciens qu’il reprenait de film en film, Venantino Venantini, Mireille Darc, le cascadeur Rémi Julienne, Claude Pinoteau, Sophie Duez, Robin Davis et quelques autres étaient au rendez-vous. La fête fut belle, ponctuée par une rétrospective, quelques bons repas autour de retrouvailles émues et une standing ovation dans un Palais Croisette archicomble… Et Georges heureux…
Georges, je le connaissais depuis longtemps, lorsqu’au début des années 90, il était venu parler de son travail pendant deux jours avec mes élèves du lycée Bristol. Nous étions ensuite resté en contact, avions travaillé avec Pierre Magnan sur La Maison assassinée devant les étudiants du BTS audiovisuel du lycée Carnot… Et régulièrement, il m’invitait au Moulin à Grasse. Il y avait toujours du monde, des amis de Paris ou d’ailleurs autour de lui mais aussi bien sûr Martine sa compagne attentionnée, Robin Davis, l’ami fidèle, Véronique, sa précieuse collaboratrice… Nous parlions, nous rions, nous buvions… l’Amour et l’Amitié était le moteur de sa vie.

2008, standing ovation au palais croisette lors des Rencontres cinématographiques de Cannes qui lui rendaient hommage.

Georges Lautner, né à Nice en 1926, est le fils de Léopold Lautner, joaillier et aviateur, et de la comédienne Marie-Louise Vittore (Renée Saint-Cyr , qui apparaît dans 11 films de Georges). Il monte avec sa famille à Paris en 1933 et découvre le cinéma dans les salles de quartier qu’il fréquente assidument. A la Libération, il abandonne rapidement ses études pour se consacrer à sa nouvelle passion ; le Cinéma. Il multiplie les petits boulots, accessoiriste, décorateur,… et est intégré au Service cinématographique des Armées lors de son service militaire et y acquiert une belle expérience.
Revenu à la vie civile, il devient en 1949, le second assistant de Sacha Guitry (Le Trésor de Cantenac), puis partage le poste de premier assistant avec Marcel Camus sur Les Chiffonniers d’Emmaus (1950) de Robert Darène. A l’orée des années 50, il fréquente les plateaux de cinéma, multiplie les contacts tout azimut, fait preuve d’une efficacité redoutable et d’un remarquable esprit d’initiative. Jean Dréville, Norbert Carbonnaux et quelques autres se partagent ses services. En 1958, le directeur de production Maurice Juven qui l’a repéré, lui confie la réalisation de La Môme aux boutons. Malgré l’échec de ce premier film, Juven lui en confie un deuxième (Marche ou crève, 1959) dont le relatif succès lui permet d’enchaîner Arrêtez les tambours (1960) qui marque le début de sa collaboration avec Maurice Fellous qui sera son chef opérateur sur la plupart de ses films.
1961 le voit réaliser coup sur coup En plein cirage avec Martine Carol et Francis Blanche, Le Monocle noir avec Paul Meurisse, son premier gros succès, et Le Septième juré avec Daniel Delorme et Bernard Blier, un drame particulièrement réussi sur la folie, la culpabilité et le désir de punition que Georges aimait beaucoup.
Après L’œil du Monocle (1962), deuxième volet de sa trilogie (Il la terminera en 1964 avec Le Monocle rit jaune) du « Monocle », le célèbre commandant des services secrets interprété par Paul Meurisse, Georges Lautner qui a rencontré Alain Poiré (1917-2000), un producteur qui devient son ami et l’accompagnera dans sa carrière, réalisera l’année suivante, sans bien sûr en avoir conscience, « l’œuvre du siècle », Les Tontons flingueurs, film « cultissime » dont les dialogues de Michel Audiard sont appris par cœur, véritables références, et les situations désopilantes qu’il invente vues, revues sans limite génération après génération. Rares sont les films de cette envergure parodique où chaque séquence fait mouche dans une mise en scène rythmée à la perfection et où les acteurs jouent à l’unisson une partition grandiose. Un succès pendant cinquante ans… Et ce n’est pas fini.

Les Tontons flingueurs

C’est aussi dans cette époque bénie qu’il fait la connaissance de Mireille Darc avec laquelle il tournera une bonne dizaine de films jusqu’au Seins de glace (1974) où elle partage la vedette avec Alain Delon. Galia (1966), La Grande sauterelle (1967) ou encore Fleur d’oseille (1967), sont autant d’hymnes enamourés à cette magnifique actrice
Le courant est passé entre Michel Audiard et Georges. Ils sont sur la même longueur d’onde. Les dialogues délirants et tranchants du premier s’intègrent parfaitement dans la mise en scène élégante au montage efficace, ponctuée de gros plans et de champs-contre-champs habiles valorisant au mieux les comédiens, du deuxième. Le tandem Audiard-Lautner se reformera quatorze fois jusqu’à la mort de Michel en 1985. Des Pissenlits par la racine (1963) à La cage aux folles 3 (1984), les deux hommes aligneront encore quelques beaux succès comme Les Barbouzes (1964), film qui les voit intelligemment reconstituer la triplette désopilante (Francis Blanche, Lino Ventura, Bernard Blier) des Tontons flingueurs, ou encore Le Professionnel (1981), rôle sur mesure pour un Jean-Paul Belmondo au sommet de son art, et musique célèbre composée par Ennio Morricone.
Bebel… Une autre grande rencontre importante dans sa vie de cinéma et d’amitié. Georges rencontre le comédien, alors qu’il est une immense vedette. Ils tournent un premier film en 1979, Flic ou voyou. Le succès est garanti par ce mélange d’humour et d’action, qui sera la marque « Lautner » et que Belmondo apprécie d’emblée. Une amitié forte et durable est né sur le tournage. Ils travailleront encore quatre fois ensemble (Le Guignolo, en 1980, Le Professionnel en 1981 et Joyeuses Pâques en 1984, L’Inconnu dans la maison en 1992, le dernier film du cinéaste) mais surtout continueront de se voir régulièrement jusqu’à la mort de Georges.

Georges Lautner, Jean Paul Belmono et Gérard Camy, président des RCC.

Lautner, c’est l’amitié mais aussi une belle fidélité à des acteurs qu’il aime et qu’il prend un grand plaisir à faire jouer : Des seconds couteaux comme Robert Dalban, Paul Preboist, Henri Guibet, André Pousse mais aussi des comédiens qu’il portera tout en haut de l’affiche à l’image de Jean Lefebvre déjà présent dans Les Tontons flingueurs (Ne nous fâchons pas en 1966, Quelques messieurs trop tranquilles en 1972, Pas de problème en 1975, Ils sont fous ces sorciers en 1978)) ou de Michel Constantin (Il était une fois un flic en 1971 et La Valise en 1973).
Lautner savait aussi donner sa chance à de jeunes acteurs et mettre en valeur leur talent comme Coluche ( Laisse aller c’est une valse  (1970) pour Miou Miou ( qu’il fera tourner encore deux fois) et Patrick Dewaere  (Pas de problème en 1975), Julien Courbey ( Triplex en 1991). Et puis Lautner c’était un label, un gage de qualité et de réussite qu’il tenait à faire partager aux comédiens qu’il aimait, qu’il estimait de sa famille : Louis de Funès avant d’être une star ( Des pissenlits par la racine en 1963), Jean Yanne, génial dans Laisse aller c’est une valse en 1970, Michel Galabru, instituteur de village drôlissime dans Quelques messieurs trop tranquilles en 1972, Jean-Pierre Marielle, impeccable dans La Valise en 1973), Pierre Richard désopilant dans On aura tout vu (1976), Gérard Lanvin, parfait dans son duo avec Miou Miou ( Est-ce bien raisonnable en 1980), Roger Hanin et Eddy Mitchell, drôles et séduisants en maris jaloux et partagés dans leur trio avec Miou Miou ( Attention ! Une femme peut en cacher une autre en 1983).

Georges Lautner et Mireille Darc en 2008.

Lautner, c’est aussi l’homme des expériences, des rencontres avec des comédiens ou des univers éloignés de son monde. Les résultats seront très divers. Il fera un film à succès avec Jean Gabin (Le Pacha en 1968) qui avait déjà été pressenti pour Les Tontons flingueurs (le rôle tenu par Lino Ventura). L’immense comédien regarde Lautner avec méfiance, sa rapidité sur le plateau et ses changements de plans incessants l’inquiètent. Quant au cinéaste, il est plutôt intimidé par cette homme, véritable statue du Commandeur. Finalement, à la vue des premiers montages, Gabin se détend. Ce Lautner connaît son métier… la confiance réciproque s’installe sur le plateau. Avec Les Seins de glace (1974) et Mort d’un pourri (1977) le réalisateur s’attaque à une autre légende du cinéma français, Alain Delon, et le succès de ses deux opus participera à l’écriture du mythe. Mais le courant ne passe pas vraiment entre les deux hommes. Ils en resteront là.

Lautner et sa fille 14 de¦ücembre 2008
Georges Lautner enlassant tendrement sa fille lors de la clôture des RCC en 2008.

Après l’enchaînement pratiquement ininterrompu des réussites populaires des années 70, Georges Lautner marque le pas dans la décennie suivante. Il et vrai que si –  Le Cow boy (1984) avec Aldo Maccione, La Cage aux folles 3 (1985) avec Michel Serrault et Ugo Tognazzi, L’Invité surprise ( 1988) avec Victor Lanoux, Michel Galabru et Jean Carmet et Room Service (1991) encore avec Michel Serrault et Michel Galabru –  ne brillent pas par leur originalité, le label et le style Lautner sont toujours bien vivants dans quelques pépites Ainsi, il reprend subtilement à son compte l’humour de l’équipe du Splendid dans La Vie dissolue de Gérard Floque (1986) avec Roland Giraud réalisant une comédie délirante, très drôle mais qui ne trouve pas vraiment le public. Dommage… mais deux ans plus tard, il prend sa revanche avec un film dramatique remarquable qui sera son dernier grand succès : La Maison assassinée, adapté du roman de Pierre Magnan. Patrick Bruel y est impressionnant, tout en douleur et en vengeance. En 1989, Georges réalise un film étrange sur un scénario de Sergio Gobbi, avec Robert Mitchum entouré par un casting superbe (Sophie Duez, Francis Perrin, Marie Laforêt, Mario Adorf, Michael Brandon). Sans doute trop éloigné de ses œuvres habituelles, Présumé dangereux ne rencontre pas le public. La présence de Robert Mitchum et cet échec lui ont sans doute rappelé la mésaventure de La Route de Salina en 1969, un de ses films préférés, étrange aussi dans sa filmographie, avec, comme ici, une star hollywoodienne vieillissante (Rita Hayworth). La Route de Salina n’avait pas non plus rencontré le public et pourtant… C’est un film à (re) découvrir d’urgence.

Georges Lautner entouré à gauche par Mireille Darc, Rémy Julienne et tout à gauche Maurice Fellous ; et à droite par Venantino Venantini et Claude Pinoteau.

Quoiqu’il en soit avec plus de soixante millions d’entrées sur l’ensemble de sa carrière, sans compter le succès des rediffusions à la télévision, Georges Lautner est bien un géant du cinéma que les critiques ont souvent négligé, ne comprenant pas l’impact de certains de ses films (même Les Tontons flingueurs lors de sa sortie) dans l’inconscient collectif des spectateurs.
Aujourd’hui, l’unanimité sur son nom est évidente, tant mieux. Georges est bien l’immense cinéaste populaire de ces cinquante dernières années. Quant à sa gentillesse et son humilité elle est fut bien réelle et quotidienne. Après son dernier film, injustement délaissé (L’Inconnu dans la maison en 1992) mais heureusement tourné avec son grand ami Bebel, Georges n’a jamais pu remonter de nouveaux projets. Par contre, il a prodigué aides et conseils à nombre de jeunes apprentis cinéastes, donné des coups de pouce comme cette rencontre avec Bebel organisée pour que Jeff Domenech puisse lui expliquer le projet de film hommage qu’il veut faire sur lui… et qu’il fera grâce à ce rendez-vous, un jour au Moulin à Grasse. L’amitié toujours.
Merci Georges pour ces cinquante ans de cinéma, ta joie de vivre et l’amitié que tu avais bien voulu m’accorder.

A bientôt
Gérard Camy
(Président de Cannes Cinéma)

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