image Cinéma / LE DERNIER DES INJUSTES de Claude Lanzmann

LE DERNIER DES INJUSTES de Claude Lanzmann.

A 87 ans le cinéaste qui a consacré toute sa filmographie au devoir de mémoire cherchant à éclairer la genèse de l’innommable, la solution finale, au travers de ses œuvres – Shoah ( 1985), Sobibor 14 Octobre 1943 16 Heures (2001), Un Vivant qui passe (1997), et le Rapport Karski (2010) – qui n’ont cessé d’explorer les lieux, témoignant des atrocités et de la barbarie en marche, y revient, avec l’utilisation d’un entretien -témoignage, qu’il n’avait pas jusque là exploité .

DERNIER  DES  INJUSTES  5 ( l’Affiche  du Film )

C’est  le rabbin Benjamin Murmelstein qui fut le dernier président du conseil juif de Theresienstadt, la ville donnée aux juifs et concoctée par Hitler comme « ghetto modèle » pour leurrer le monde, qui est ici au cœur des interrogations au travers de ce personnage contradictoire, le seul à n’avoir pas été tué durant la guerre. Un document saisissant que le cinéaste avait recueilli pour son Shoah et qu’il n’avait pas utilisé…
Le cinéaste s’explique dans le dossier de presse du film sur les raisons qui l’ont poussé a exhumer les longs entretiens effectués en 1975 à Rome «  le cas de Theresienstadt était à mes yeux capital, à la fois latéral et central dans la genèse et le déroulement de la solution finale. Ces longues heures d’interviews riches de révélations de première main , n’ont jamais cessé de m’habiter et de me hanter. Je me savais dépositaire de quelque chose d’unique , mais je reculais devant les difficultés de la construction d’un pareil film. Il m’a fallu longtemps pour me rendre à l’évidence que je n’avais pas le droit de garder ça pour moi » , dit-il .

La décision du choix de ville de Theresienstadt au Nord -Ouest de Prague , fut prise en 1941 et présentée aux  juifs , comme un «  passage » pour leur futur établissement en Palestine . Durant les quatre années d’existence du ghetto il y eu  trois doyens , Jacob Edelstein ( arrêté en 1943 et déporté à Auschwitz ) , Paul Epstein( exécuté à Theresienstadt même, en 1944) et Benjamin Murmelstein qui fut nommé en Septembre 1944 et qui était jusque là resté dans l’ombre des deux autres, mais qui, d’après son témoignage dans le film fut durant Sept ans , sous les ordres de celui qu’il appelle « le monstre » Adolf Eichmann qui dès 1938 l’avait chargé d’organiser l’émigration forcée des juifs d’Autriche. Et dont il exécuta , ensuite , les ordres concernant l’évolution du « ghetto modèle » comme lieu de transit vers les camps et les chambres à gaz , notamment de celui de Birkenau.

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(Claude Lanzmann et  Benjamin Murmelstein  lors de l’entretien à Rome )

L’évocation de ses rapports avec Eichmann avec lequel il dit avoir lutté pendant sept années pour éviter la liquidation du ghetto et obtenir l’émigration de plus de Cent mille juifs , est un des moments forts du film où il raconte , et révèle , le visage d’un personnage retord qui , par exemple, organisa un système de type mafieux  de dépouillement systématiques des biens des juifs candidats à l’émigration, et affirme sa participation directe à  la Nuit de cristal (1). Un homme dont il fustige la violence, la corruption et l’antisémitisme fanatique, loin dit-il , de ce « bureaucrate lambda » incarnation de cette  « banalité du mal »  qu’ Hannah Arendt avait  dit  avoir   décelé, lors de son procès.

La difficulté de construction évoquée par le cinéaste , et qui se dévoile d’emblée , est dans le choix  de l’illustration qui allait accompagner les dires du Rabbin  et sa « subtilité »  de langage et l’art de  la  diversion pour  détourner les questions « gênantes » de Claude Lanzmann,  cherchant  à  le piéger  sur ses contradictions. Des éléments essentiels d’un témoignage l’obligeant à adopter une démarche différente à celle de Shoah où le rapport du passage du temps et aux lieux revisités sans recours aux documents ( images ou photos ) d’hier ou au commentaire , installait le rapport au souvenir, à la mémoire et au temps sur les lieux visités.

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(Claude  Lanzmann  sur le  quai de la gare de Bohusovice, gare de  passage des  trains de déportés )

Avec le témoignage du Rabbin Murmelstein sur son rôle  dans le « ghetto modèle », où il était chargé de faire appliquer les ordres venus d’en haut et sous la surveillance d’Eichmann, il  choisit  d’avoir recours aux documents  écrits  ( et lus par Lanzmann  ) ainsi qu’aux documents photos ( dessins de déportés ) et (ou ) images, comme celles de la longue séquence montrant le tableau idyllique fait du ghetto par un film de propagande du régime , destiné aux salles de cinéma et surtout à être montré comme le « leurre » parfait pour témoigner – aux yeux des pays étrangers et,des alliés – du « bon » traitement réservé aux juifs par le régime Nazi !.Un document édifiant auquel Claude Lanzman renvoie la lecture des textes de témoignages sur les lieux mêmes ( la séquence dans  le  ghetto  et  sur le lieu de pendaison des réfractaires à la déportation, est empreinte d’une grande émotion ), et le témoignage de Murmelstein qui s’est lui même donné le surnom de « derniers des injustes » ( il a été accusé de collaboration à la fin de la guerre , puis innocenté après 18 mois de prison en Tchécoslovaquie ) , se fait révélateur « de la question des conseils juifs , par tout ce qu’elle implique et met en jeu », dit Lanzmann.

Le film devient un questionnement étonnant sur cette problématique que le témoignage de Murmelstein éclaire par ses  déclarations  révélatrices et par  les  évidences  qu’il met en relief  concernant l’impossibilité ( dans  ces   circonstances particulières de soumission contrainte  et eu égard à la perversité des Nazis- d’être autre chose qu’une « marionnette » dont il revendique cependant avoir « appris à tirer certains fils ». Evacuant la question de la traîtrise de la collaboration avec l’ennemi   suscitant la haine des survivants demandant châtiment, le témoignage de Murmelstein souligne l’état de soumission des conseils juifs successifs et dit en substance que toute résistance était synonyme de mort et qu’il n’y avait d’autre choix que d’obeir …ou de savoir tirer certains fils , comme ceux de son action pour préserver les vieillards,  ou d’obtenir certains avantages  pour  améliorer les  conditions de vie dans le ghetto qu’il  obtint  de l’action d’embellissement du ghetto qu’il fut chargé de mettre en œuvre.

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(Claude  Lanzmann  sur  le lieu de pendaison du  ghetto de  Theresienstadt)

Les fils- aussi – de sa propre survie comme il le dit , mais aussi de celle de ceux dont il a réussi à sauver la leur, notamment avant 1940 et lors de la mise en place de « l’émigration choisie » qui pouvait être revendiquée par ceux souhaitant rejoindre leurs familles à l’étranger … avant que le choix de la solution finale, ne le permette plus.
Et la gêne persiste pourtant à ce moment là… lorsque l’évidence révélatrice des changements dans les ordres et les exigeances des Nazis concernant ceux qui devaient partir ,  où,   à  la question de   savoir  s’il  avait  eu  connaissance de l’existence des  chambres  à Gaz ,  il  parle « de  la peur  des déportations  vers l’est … »  ( pour le camp de Birkenau  présenté comme une réplique de Theresienstadt) ,  dont il dit  ne pas avoir imaginé  « on avait pas le  temps de  penser (…)  on a pas vu , on a pas prêté attention… », la réalité qui les y attendait .
C’est tout celà que le film de Claude Lanzmann évoque avec la force des images et du témoignage dont il donne à entendre les contradictions de celui qui dit ,sans détours, que sa seule « présence parmi les survivants suffit à nourrir la suspicion » à son encontre , et dont la « confession » avec Claude Lanzmann il y a plus de quarante ans et remise en lumière, devient une confrontation étonnante , celle de la voix d’un fantôme qui vient hanter à nouveau les lieux et la mémoire.
(Etienne Ballérini )

(1) -La nuit de cristal s’est déroulée dans la nuit du 9 au 10 Novembre 1938 et a été présentée par les nazis, comme une réaction spontanée des Allemands à l’assassinat d’un secrétaire de l’ambassade Allemande à Paris par un juif Polonais d’origine Allemande . Elle fut en réalité organisée par le Reich et son chancelier Adolf Hitler. Au cours de celle-ci , 200 lieux de culte furent détruits et plus cinq mille commerces tenus par des juifs furent saccagés .

LE DERNIER DES INJUSTES de Claude Lanzmann – 2013-
Images William Lubtchansky et Caroline Champetier.
Sélection officielle hors compétition , Cannes 2013.

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