image Théâtre / En attendant Godot… au TNN

Nous sommes en janvier 1953. Jean Marie Serreau, alors directeur du théâtre Babylone, à Paris, va être obligé de le fermer. Autant finir en beauté : il accepte la pièce que lui propose l’acteur Roger Blin, une pièce qu’il a proposé à moult directeurs de théâtre, pour laquelle il a essuyé moult refus. Il s’agit de En attendant Godot.

Soixante ans plus tard, on continue à jouer cette pièce, elle continue à interroger, aussi bien ceux qui la font que ceux qui la reçoivent.

L’écriture est étrange, le thème insolite. Le principe de l’écriture de Beckett est de tout déstructurer par rapport à ce qui existait concernant les codes aux codes du théâtre de cette époque. Pour  Tenneth Tynan, ( « The Observer » du 7 aout 1955) En attendant Godot oblige à réexaminer les règles qui ont jusque là gouverné le théâtre et, cela fait, à décréter qu’elles ne sont pas assez élastiques.

En attendant Godot 2
 Frédéric de Golfiem et Paul Chariéras  (photo Fraicher/Matthey)

Allez ! un petit rafraîchissement. Deux vagabonds, Vladimir et Estragon, se retrouvent sur scène dans un non-lieu (« Route de campagne avec arbre ») à la tombée de la nuit pour attendre « Godot ». Cet homme — qui ne viendra jamais — leur a promis qu’il viendrait au rendez-vous ; sans qu’on sache précisément ce qu’il est censé leur apporter, il représente un espoir de changement. En l’attendant, les deux amis tentent de trouver des occupations, des « distractions » pour que le temps passe.

Vite, vite, on a empaqueté le théâtre de Beckett dans l’A.D.C (Appellation Dramaturgique Contrôlée) Théâtre de l’Absurde. Foutaises !comme dirait Marie France Pisier. Godot se déroule dans un no man’ land où il n’y a rien, où non ne sait pas ce qu’il y a eu, où on ne sait pas ce qu’il y aura. Dans Fin de Partie, tous les personnages vivent dans une maison qui est, selon leurs dires, située dans un monde désert, dévasté et apocalyptique. Dans Oh les beaux jours le personnage principal est enterré jusqu’à mi-corps dans un mamelon au milieu d’un désert.

Face au temps qui passe et à l’acharnement du « héros beckettien » quasi vain pour combler ce vide, par le langage ou par le geste, c’est l’ironie et l’humour noir de Beckett qui jaillissent. Il ne faut pas oublier que En attendant Godot a été écrit en 1948, c’est à dire pas très longtemps la seconde guerre mondiale. Il y a dans cette pièce un univers de désolation. Hiroshima est alors dans les mémoires. Mais n’anticipons pas, comme dirait Lucky

Et dans ce monde que l’on pourrait définir comme profondément névrogéne, Beckett place des clowns ! Car c’est une pièce très drôle, par moments, c’est une écriture pour clowns !r On pourrait presque dire que c’est du sweet and sour. Le seul film que fait Beckett, c’est avec Buster Keaton. Pour créer Wladimir et Estragon, il prend comme point de référence Laurel et Hardy.

Un morceau de route, un arbre mort, une carcasse de voiture : comment faire naître l’espoir à parti de là ? De rien ? Wladimir et Estragon, Frédéric de Golfiem et Paul Chariéras seront chacun tantôt le clown blanc, tantôt l’Auguste, tantôt les deux. On se régale de leur complicité.

Deux nouveaux personnages apparaissent :  Pozzo et Lucky, le second étant, comme un chien, tenu en laisse par le premier. Pozzo fouette Lucky et l’injurie. Il semble  représenter le pouvoir et  l’autorité. Lucky, lui, parait être son esclave. Pour distraire Vladimir et Estragon, Pozzo demande à Lucky de danser et de penser à voix haute.

En attendant Godot 1
Paul Chariéras et Frédéric de Golfiem (photo Fraicher/Matthey)

C’est Samuel Chariéras qui joue Lucky. Il se tire comme un chef de ce long monologue où Lucky débite sur un ton monocorde des bribes d’une pensée informe Étant donné l’existence telle qu’elle jaillit des récents travaux publics de Poinçon et Wattmann d’un Dieu personnel quaquaquaqua à barbe blanche quaqua hors du temps de l’étendue qui du haut de sa divine apathie sa divine athambie sa divine aphasie nous aime bien à quelques exceptions près on ne sait pourquoi. Il nous restitue parfaitement l’audibilité sur la forme d’un monologue inaudible sur le fond.

Pour Pozzo, était prévu initialement Marc Olinger. Suite à des problèmes de santé (nous lui souhaitons nos meilleurs de remise en forme) il a été remplacé quasiment au pied levé – six jours avant la première- par Laurent Chouteau, qui jouait la saison dernière dans Médée. Il joue de toute sa présence physique et vocale dans le premier acte, qui trouve son contrepoint parfait dans l’infirme qu’il devient au second. Là aussi une grande performance.

Et pour le rôle de Godot, me direz-vous ? Et bien si j’en crois le programme, la distribution est en cours…

Jacques BARBARIN

En attendant Godot TNN 04 93 13 90 90

15, 17 et 22 octobre à 20h, 16, 18, 21, 23 à 21h

4 commentaires

  1. Indémodable … et casse gueule à monter, comme toute bonne oeuvre. Beckett et la famille sont trop rigides sur les droiys et les règles à respecter lors d’une mise en scène, volontés qui ne sont plus en accord avec l’évolution du monde et de la société. Dommage, il serait possible de redécouvrir l’auteur et ses textes par des prismes nouveaux – danger d’essouflement …

    Où est le TNN?

    • Le TNN ets le Théatre National de Nice, http://www.tnn.fr Je comprends vos interrogation. J’interviewais le metteur en scène, Paul Charieras, sir cette apparente immanence: Beckett exige que ce soit comme ça. C’est à dire qu’il crée un cadre excessivement restreint où l’on pourrait supposer que une fois que cela est fait, plus rien ne pourrait bouger. Toutes les mises en scène du monde se ressembleront. Hé bien non ! Malgré ce cadre, ou plutôt grâce à ce cadre, la liberté est totale. Il n’existe pas de liberté sans contrainte ! Plus la contraintes forte plus, finalement, la liberté est grande ! A nous de faire travailler nos petits neurones, d’aller dans notre imaginaire et de construire avec cette matière.

      • Merci pour l’info!

        Metteur en scène et comédien formé à l’INSAS en Belgique, j’ai eu l’occasion de travailler Beckett comme assistant et éclairagiste sur un « travail laboratoire », avec une toute jeune metteur en scène et 3 actrices sortant de l’école, avec le TNB (Théâtre Nartional Bruxelles) – stage de formation autour de Beckett.
        Nous avons travaillé sur quelques pages de « L’innommable » (récit sans ponctuation). J’entends et je partage partiellement votre point de vue et celui du metteur en scène – la matière est pleine de pièges et l’écriture de chausses trappes – pour la recherche (sens ou absence de sens), c’est très porteur, fort, mais pour le rapport au monde actuel c’est « mort » (sauf si on entre dans des considérations intellos – mais le théâtre c’est du jeu de l’action dans du temps et de l’espace, avec ici en + le matériau texte). Oui à l’idée de contrainte et de liberté, mais les contraintes mises en places n’appartiennent plus à la réalité, la force ce sont les contraintes liées à notre temps, notre réalité du monde actuel. Comment raconter « aujourd’hui », l’ici et maintenant de Beckett – il existe mais dans un cadre même pas désuet, mais dépassé limite « dictatorial » défendu (sic) par la famille (ha les ayant-droits des auteurs disparus, quelles plaies, ça n’a des auteurs que le nom – pas le talent ou la vision du monde et surtout ça compte ses sous). Beaucoup se plantent dans la non ressemblance des mises en scène(avec ou sans contraintes par ailleurs, et je ne suis pas sûr que si je montais Beckett je ne me planterais pas non plus – je ne me sens pas près encore à monter Beckett, il faut de la bouteille ou de l’audace. Certains se trompent avec maestria d’autres ont raison mais sans souffle, sans vision … trop de cadre. Etre artiste antiquaire n’est pas gai, Beckett et consorts condamnent à cela.

      • Bien que parler d’action, de temps et d’espace chez Beckett et de texte (surtout ce texte l’innommable !!!) … c’est aussi une pente glissante – le néant et la négation de l’action y sont constantes. Mais ça bougeait, avec une forme sans (in)fin(ie), dans notre travail

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