image Expo / Alfredo Jaar, Sergio Larrain et l’histoire populaire des Etats-Unis par Gordon Parks à Arles

Aux Rencontres de la photographie d’Arles, il y avait deux Chiliens magnifiques. Les expositions d’Alfredo Jaar et de Sergio Larrain étaient fabuleuses.

Jaar majeur. Le premier dans une église désacralisé avait posé plusieurs installations poussant le spectateur à s’interroger doublement. Tout d’abord sur la place et la maîtrise de l’image dans notre monde puis sur celle de l’Afrique dans notre société (de l’image). Ainsi, des reproductions de Unes du magazine Time pendant le génocide au Rwanda montrent

The Sound of silence d'Aflredo Jaar
The Sound of silence d’Aflredo Jaar

bien que le 300 000 morts de cet horrible n’apparaissent que très tardivement. Les morts n’ont donc pas la même valeur dans ces médias qui modèlent aussi l’opinion public. L’enjeu est donc de taille. Pareil avec les Une de Life sur cinquante ans. L’Afrique n’y apparaît pas. Il s’amuse aussi à montrer comment une légende pour changer une photo en proposant plusieurs textes décrivant un photo que l’on ne voit pas.

Au centre de l’église, Jaar présente, dans une mini salle de projection monté pour l’occasion, un petit film « The sound of silence » autour du photographe-reporter, Kevin Carter, célèbre pour sa photo prise en Somalie où l’on voit ne petite fille squelettique agenouillée sur une terre aride, menacée par un vautour. Critiqué pour ce cliché par certains éditorialistes de bureau qui le comparait alors au vautour de son image, il ne s’en est jamais remis. Il avait constamment ces cris de détresses, de souffrance avec lui. A tel point qu’il s’est suicidé. Cet hommage poétique fait de phrases courtes défilant en fondu enchaîné sur un fond noir retracent son parcours et l’histoire cette photo. C’est simple, évident, fort et très émouvant. Jaar tient à l’honneur de son ami qui n’a jamais mangé sur la misère humaine mais a toujours voulu faire la meilleure photo pour dénoncer ces drames humains. Cette frontière est délicate mais primordiale. Il serait sain pour la presse que certains éditocrates et bons penseurs aillent marcher dans la boue.
Un peu plus loin, c’est un tas de diapositives sur une table lumineuse. Mais une seule image, le regard d’un enfant rencontré au Rwanda. Un regard qui le poursuit. Cette église devient ainsi le réceptacle de tous ce qui torture Alfredo Jaar et donc ce qui construit le photographe. Un photographe qui veut trouver dans son art cette relation de justice avec le monde.
Le travail de Sergio Larrain est très différent mais animé par cette même flamme d’être en contact avec son monde. Ses clichés pris au gré de ses voyages et surtout de ces reportages et son immersion dans une ville sont d’une poésie brute et humaniste. Comète dans le monde de la photographie, son travail de reportage pour Magnum notamment se concentre sur une grosse quinzaine d’années (1953 à 1967) mais cela lui a suffit pour marquer durablement l’histoire de la photographie. Il s’est ensuite retiré du monde.
Enfant des rues à Santiago
Enfant des rues à Santiago
Avec ces visages de paysans péruviens, ces enfants chiliens des rues, ces prostituées d’un bar louche, ses travailleurs du métro londoniens ou cette procession macabre en Italie…  son oeuvre est traversée par une représentation du monde des pauvres et des déshérités. Il se mettait toujours à l’heure niveau, plongeant dans la rue, s’allongeant dans les caniveaux pour ne jamais regarder avec condescendance. C’est Cartier-Bresson qui lui propose de travailler pour Magnum après avoir vu son travail sur les enfants des rues de Santiago du Chili, digne héritier de Lewis H. Hines, Josef Koudelka, Brassaï… Son regard bienveillant sur ces femmes, enfants et hommes du monde au travers de son noir et blanc de toute beauté, vibre dans les cœurs.

Reportage dans un village péruvien
Reportage dans un village péruvien

Ce n’est donc pas étonnant qu’il ait trouvé avec le poète chilien Pablo Neruda, cette même sensibilité poétique pour parler des hommes, de leur pays et d’une ville Valparaiso dont sa série photographique est une des plus belles déclaration d’amour à une ville. Merveilleux.

Oui mais voilà. Ces deux expos sont terminées. Tant pis. Mais je me devais d’en parler. Evidemment, ce n’est pas tout. Il y a plus de 50 expos à Arles et contrairement à l’expo Matisse de Nice (8 lieux) vous pouvez acheter vos entrées à l’unité pour chaque exposition. Et pour les retardataires, il reste encore quelques jours, jusqu’au 22 septembre.
Photo de sa série prise dans les bars à prostituées.
Photo de sa série prise dans les bars à prostituées.
Sans doute une de ses plus célèbres images de sa série sur Valparaiso
Sans doute une de ses plus célèbres images de sa série sur Valparaiso
Avant d’arriver à Gordon Parks, évoquons rapidement les très belles et poétiques images de Sugimoto au centre Vincent Van Gogh. Ses paysages verticaux, abstraction parfaites d’un ciel, d’une lune, d’une terre, font perdre les repères et plongent le spectateur dans la méditation.
Il y avait aussi à St Trophime, une intéressante  installation d’Eric Nessens où dans une pièce avait été déversées toutes les photos postées sur Flicr pendant 24h. Assez flippan sur la masse d’information personnelle recueillie et stockée sur internet par des serveurs et des « gens » que l’on ne connait pas.
Aux Ateliers mécaniques, soyons francs, le temps a manqué pour tout voir. Les séries autour de travailleurs aux Zimbabwe et sur situation sociale en en Afrique du Sud étaient sans doute parmi les plus belles et les plus fortes aux dires de nombreux visiteurs de confiance.
CIMG6436Voilà, arrivons à Gordon Parks. C’est la dernière exposition des ateliers. Tout au fond. Dans une grande pièce, ancien atelier SNCF, Gordon Parks, premier photographie noir pour Life raconte l’histoire des Etats-Unis de la dernière partie du XXème siècle.
Comme Howard Zinn et sa magnifique histoire populaire des Etats-Unis, Parks au travers de ses images a livré une représentation précise des luttes sociales et raciales américaines témoignant ainsi de l’histoire de son pays mais en adoptant le point de vue du peuple, de ceux qui n’ont pas le pouvoir et dont on ne raconte jamais l’histoire. Pourtant, ils sont souvent les constructeurs de celle-ci.
CIMG6434C’est ainsi passionnant. De cette femme de ménage se battant pour faire vivre sa famille à ses mineurs partant au travail en passant par la violence new-yorkaise et ses inspecteurs de police défonçant une porte, Parks n’a jamais lâché ce qui l’avait poussé à faire ce métier : témoigner en brisant les frontières de la ségrégation.
L'histoire américaine du point de vue des travailleurs
L’histoire américaine du point de vue des travailleurs
Guerre des gangs à Harlem
Guerre des gangs à Harlem

Un de ses premiers et plus fameux reportages est sur la guerre des gangs à Harlem. Puis, engagé à Life, il parcourra les Etats Unis et le monde. Partout, comme Sergio Larrain, son regard se porte tout d’abord sur les déshérités. Mais cela ne l’empêche pas de faire de la photo de mode ou de stars, ce qui, pour l’époque, était une gageure et montrait qu’il avait réussi à faire oublier sa couleur pour pouvoir dans les années 60 photographier des modèles blanches pour des revues de stylisme. Cette qualité de regard ira jusqu’à toucher Ingrid Bergman qui l’invitera en Italie sur un tournage où il la photographiera avec Roberto Rosselini.

Mohammed Ali à l'entraînement.
Mohammed Ali à l’entraînement.
Il y a aussi de rares et puissants portraits de Mohammed Ali ou de Malcom X.  D’ailleurs, quand Parks se présente devant le meneur politique, celui-ci le connait. Evidemment, un photographe noir pour Life ! Étendard, sans le chercher réellement, de cette lutte pour l’égalité entre les couleurs de peaux, sa série en couleur sur cette ségrégation dans une petite ville du centre des Etats-Unis semble irréelle : entrées de cinéma et fontaine d’eau séparées. C’était il y a tout juste 50 ans ! On le sait mais Parks nous le met sous les yeux avec un humanisme et une crudité désarmant.
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La ségrégation dans une petite ville des Etats-Unis.
La ségrégation dans une petite ville des Etats-Unis.
La même qui parcourt cette génial où il a suivi deux inspecteurs de la police new-yorkaise. Il photographie les bas fonds de cette ville, et ces deux soutiers en cravate qui passent leur nuit dans les rues pour arrêter drogués et  malfrats. On se croirait dans un ouvrage de James Ellroy. Sauf que c’est la réalité.
On se croirait dans un roman de James Ellroy avec ces deux inspecteurs new-yorkais.
On se croirait dans un roman de James Ellroy avec ces deux inspecteurs new-yorkais.
Notons aussi, comme une cerise sur le gâteau, que Parks est le réalisateur Shaft, film culte des années 70 et du black power. Quelques extraits, ainsi que de son premier film, Les Sentiers de la violence, sont proposés au cours de la visite.*
Ainsi, l’expo est belle, grande, retrace tout ce parcours. On reste cependant un peu sur notre fin concernant quelques séries qui ne compte que quelques clichés. On aurait aimé en voir plus mais c’est déjà passionnant.
Julien Camy
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