Cinéma / LES INTRANQUILLES de Joachim Lafosse

Le réalisateur belge Joachim Lafosse explore à nouveau les rapports humains. Cette fois-ci, il s’agit d’un couple, incarné avec brio par Leïla Bekhti et Damien Bonnard, confronté à la maladie. Les Intranquilles était en compétition eu 74e Festival de Cannes.

Leïla et Amine – Les Intranquilles – Crédit photo : Les Films du Losange / Fabrice Maltese

Leila (Leïla Bekhti – La lutte des Classes) et Damien (Damien Bonnard – En liberté !, Les Misérables) forment un couple de bourgeois bohèmes heureux. Elle restaure des meubles anciens, il est peintre et vit de son art. Avec leur fils Amine (Gabriel Merz Chammah, le fils de Lolita Chammah et le petit-fils d’Isabelle Huppert), ils passent leurs vacances à la mer. Leïla s’inquiète de voir Amine revenir seul de la baignade sans son père… Damien passe beaucoup de temps pour préparer un repas… Un peu après, en voiture, ils chantent en duo Idées noires (,,,), le tube de Bernard Lavilliers et Nicoletta :
« J’veux m’enfuir
Quand tu es dans mes bras
J’veux m’enfuir
Est-ce que tu rêves de moi ?
J’veux m’enfuir
Tu ne penses qu’à toi
J’veux m’enfuir
Tout seul tu finiras… » 

Dans leur maison, Damien  se lève la nuit pour peindre, en vue d’une exposition… Malgré ces quelques indices (et d’autres), le spectateur va mettre un certain temps pour comprendre que quelque chose ne va pas dans la tête de Damien, bien qu’il soit un mari aimant et un bon père. Il souffre de troubles bipolaires (ou psychose maniaco-dépressive). Pour ne pas perdre sa créativité, dit-il, il refuse de prendre ses médicaments. Leila doit être à la fois femme, épouse, mère et infirmière. D’où le pluriel du titre, ils sont intranquilles l’un et l’autre. Un titre qui vient également du livre du peintre Gérard Darouste, L’intranquille : autoportrait d’un fils, d’un peintre, d’un fou, une source d’inspiration de Joachim Lafosse.

Damien – Les Intranquilles – Crédit photo : Les Films du Losange, Stenola Productions

Le père du réalisateur a été hospitalisé pour bipolarité. Aussi, le scénario est en partie autobiographique. Mais comme dans de précédents films, le cinéaste belge revient à ses thématiques et explore les méandres et les dérives au cœur des relations familiales, conjugales ou parentales. C’est la relation entre une mère et ses fils dans Nue propriété (2006), les difficultés d’un couple qui conduisent à un infanticide dans À perdre la raison (2012) et dans L’économie du couple ce sont deux époux séparés qui sont obligés de cohabiter sous le même toit. Continuer, son précédent film, repose lui aussi sur une relation mère/fils, cependant, contrairement aux précédents, il ne se déroule plus dans le cadre d’un huis-clos, mais dans de grands espaces.
La réussite du film est due à la mise en scène de Joachim Lafosse, mais elle doit beaucoup également à la qualité de l’interprétation des deux comédiens principaux (à laquelle il convient d’associer le petit Gabriel, étonnant par son naturel), à l’intensité de leur jeu (sans pour autant tirer sur la corde lacrymale), le fruit de leur implication sur le projet. En amont, Damien Bonnard a travaillé avec une analyste et un psychiatrie spécialisé, fait de la boxe et, ancien élève des Beaux-Arts, a repris la peinture avec
Piet Raemdonck, pour créer quelques unes des toiles que l’on voit dans le film. Quant à Leïla Bekhti, outre son investissement physique, elle a enrichi son personnage par une relecture du scénario avant le tournage. L’aspect autobiographique en devient ainsi presque secondaire.

Les Intranquilles – Joachim Lafosse – Crédit photo : Les Films du Losange / Stenola Productions

Comme l’indique Joachim Lafosse : « Nous avons répété dans le décor pendant une dizaine de jours, puis nous avons tourné pratiquement dans la continuité de sorte qu’il était possible d’adapter les scène aux aléas de la réalisation et, surtout, aux acteurs. Damien et Leïla se sont vraiment emparés du film (…). En réalité, je n’étais qu’un regard, c’était à la fois inhabituel et excitant (…) » et de préciser : « (…) pendant les répétitions, je n’ai pas caché aux acteurs que j’ignorais comment le film se terminerait. La mère et le fils pouvaient partir ensemble, le mari et la femme tomber dans les bras l’un de l’autre, je n’en savais rien. Et je n’en ai rien su jusqu’au dernier jour, et même jusqu’à la dernière heure. Au matin du tournage de cette dernière scène, j’ai demandé à Leïla et Damien ce qu’ils souhaitaient qu’il arrive aux personnages, nous avons choisi de nourrir la fin du film de tout le vécu du tournage ».
Plus qu’un film sur la bipolarité (Damien pourrait tout aussi bien être atteint d’un cancer ou alcoolique),
Les Intranquilles est un film sur l’amour et pose cette question : « jusqu’où peut-on aller par amour ? ». Il a été présenté au 74e Festival de Cannes dans la Sélection officielle, en compétition.

Les Intranquilles de Joachim Lafosse (Drame – Belgique/France/Luxembourg – 2021 – 1h58 – Date de sortie : 29 septembre 2021). Avec Damien Bonnard, Leïla Bekhti, Gabriel Merz Chammah,Patrick Descamps.

Voir également :
La bande annonce du film (Les Films du Losange
– 2021 – 2mn)
La conférence de presse cannoise (Festival de Cannes
– 17 juillet 2021 -40mn50)
Entretien avec le réalisateur (Cineuropa – Cannes – 17 juillet 2021)
Philippe Descottes

Un commentaire

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