Cinéma/ DES HOMMES de Lucas Belvaux

Adapté du roman de Laurent Mauvignier, le nouveau film du cinéaste explore les séquelles et « traumas »de la guerre d’Algérie sur les jeunes appelés qui l’ont vécue. Au cœur de celui-ci, le déni et le silence dans lesquels ils s’enferment à leur retour au pays. Confrontés à la négation d’une guerre dont on a refusé de reconnaître les dérives des violences et autres tortures . Le cinéaste en explore les séquelles restée très vivaces , celles qui ont provoqué des deux côté de la méditerranée des divisions sociétales et politiques profondes et des ressentiments qui se répercutent encore aujourd’hui …

Des Hommes de Lucas Belvaux -Les Jeunes appelés sur les lieux des combats -Crédit Photo : David Koskas , Cinédoche Artémis productions.

Le récit débute lors de grande opération de mobilisation des «  appelés » par l’armée française, faisant suite aux événements de 1960 en Algérie et des grandes manifestations en soutien au F.L.N demandant l’indépendance du pays. Le répression et la fracture qui s’intensifie entre les deux pays qui rentre dans un nouvelle phase , et les jeunes Français en âge de faire leur service militaire n’ont pas d’autres choix que d’y répondre, contraints de faire leur devoir. Ils ont Dix-huit ans ou 20 ns pour la plupart venus de toutes les régions de France , et leur destinées vont s’en retrouver marquées à jamais. C’est le récit d’une tragédie personnelle au cœur de l’histoire collective , et «  des marques indélébiles que la guerre laisse dans les consciences », dit le cinéaste . Ce dernier ouvrant dès lors , la construction de sa mise en scène du récit de ces «  appelés » dont on va suivre les destinées sur plusieurs décennies. Le choc de celles-ci s’y répercutera au cœur d’une superbe construction où les flash-back et les voix-off , vont vont se décliner, en une sorte de symphonie  d’échanges . Celle-ci va se muer en un passionnant « dialogue » au cœur duquel on s’interroge, et s’interpelle avec les autres, voire soi-même, a des années de distance pour un constat d’enfermement sur soi qui a fini par amplifier la cicatrice intérieure de chacun . En cause l’accueil lors du retour au pays qui ne fera qu’enfoncer encore un peu plus ces hommes qui ont été plongés dans un « enfer » dont on refuse d’entendre le récit de leur vécu sur une « sale guerre » que l’on refuse de nommer comme telle !. A l’image de Rabut ( Jean-Pierre Daroussin) dont le jeune appelé qu’il fut, finira par s’en prendre… à l’homme aigri qu’il est devenu !. Tandis que Bernard qui se fera surnommer :Feu-de-bois (Gérard Depardieu ) après son expérience Algérienne , dont il ne se remettra jamais des horreurs vécues ; « on ne peut pas le dire, il n’y a pas de mots !». Ces mots d’une réalité indicible dont il porte à jamais les stigmates, ce sont les mots enfoui dans le silence du déni dont il faut se libérer. Le passé qui vient éclabousser le présent par les non-dits générateurs de traumatisme , c’est tout à coup la nécessité, quarante ans après,de tenter de sortir de l’impasse du silence . De nommer ces atrocités commises au cœur de cette guerre , dont Bertrand Tavernier avait recueilli les témoignages de ceux qui l’avaient vécue, dans son superbe Documentaire : La Guerre sans nom (1972) qui mériterait d’être revu !…

Des Hommes de Lucas Belvaux – Gérard Depardieu et Jean-Pierre Darroussin – Crédit Photo ; David Koskas , Cinédoche Artémis Productions.

La fiction d’André Belvaux qui emprunte le même chemin , va pouvoir par le biais de l’événement déclencheur : la fête d’anniversaire , se muer en constat symbolique . Celui d’une communauté de proches et d’amis au cœur de laquelle, le poids du trop plein de passé se muant en conflit où chacun finira par déverser le flot trop longtemps retenu de sa souffrance. A l’image des rapports qui se sont tissés entre Feu- de-Bois et sa sœur, Solange ( Catherine Frot ) , le psychodrame familial qui se déroule , va devenir révélateur des mêmes tensions sociétales collectives, engendrées par cette guerre et n’ont cessé de gangrener tensions et rejet dans les deux pays.Dès lors le récit qui va pouvoir s’ouvrir vers cet autre regard , et laisser surgir du silence qui se brise, les mots et les traumatismes du vécu de ces soldats découvrant la réalité de leur mission au cœur d’un pays en guerre, où ils vont devoir affronter l’inconnu des violences auxquelles ils n’étaient pas préparés.La découverte est d’autant plus brutale qu’emportés dans le tourbillon des actions à mener et des ordres donnés auxquels il est impossible d’échapper car l’on doit « tuer l’ennemi ». Une violence au cœur de laquelle ils seront confrontés aussi , aux dérives auxquelles elle peut parfois ,entraîner. Attisant certaines pulsions et pertes de repères qui vont engendrer des tensions au cœur du groupe . Comme c’est le cas lors lors d’une expédition dans un Village, où, tout à coup se fait jour ce trop plein qui finira par déclencher « l’innommable » consécutif à une succession d’événements qui en précipitent l’horreur et l’inacceptable !. Qu’un compagnon d’armes sidéré et furieux envers ceux qui s’y sont laisser emporter «  des hommes qui font des trucs pareils , c’est des chiens ! » qualifiera de comportement « nazi », faisant référence au massacre perpétré à Oradour-sur-Glane, lors de la seconde guerre mondiale !.. Séquence très forte s’inscrivant comme constat d’une progression de dérive inéluctable, reflet d’une double réalité . Et c’est, la belle idée du récit qui y trouve sa vraie dynamique dramatique , au cœur de laquelle va s’inscrire , le cauchemar du double visage d’une guerre et des exactions ( massacres, tortures …) qu’elle peut générer. Celui dont les effets pervers de la colonisation campée dans la préservation de sa domination répressive,finit par attiser de part et d’autre le venin de la haine. Celui qui finira par briser des liens et conduira à la tragédie entraînant, avec elle , divisions et rejet amplifiés par les séquelles vécues dans les deux pays des familles pleurent les milliers de morts . Divisions politiques, sociétales et rejet exacerbés  ( les harkis d’un côté, les pieds noirs » de l’autre ), et le racisme, qui , selon les périodes (émigration) en raviveront , les effets . A cet égard la séquence de l’anniversaire qui, quarante ans après la guerre, restitue le contexte de ces antagonismes qui persistent, est admirable.

Des Hommes de Lucas Belvaux – Catherine Frot – Crédit PHoto; David Koskas – Cinédoche, Artémis Productiosn.

De la même manière que l’est, l’utilisation subtile des Flash-back et de la voix-off évoquant le traumatisme du passé qui résonne encore au présent, comme une profonde blessure «  que personne ne voulait entendre », explique Lucas Belvaux. Le cinéaste en construit un superbe et bouleversant récit qui nous entraîne dans les arcanes des vécus de chacun avec les mots qui se télescopent , reflet des diversités de points de vus et raisons politiques . S’inscrivant dans la lignée d’une travail d’Historien, il a souhaité briser ce tabou du «  déni » dont les séquelles des traumatismes perdurent . Pour cela , la seule solution est de faire en sorte que toutes les voix soient puissent s’exprimer : « faire entendre, enfin,une histoire de tous les points de vue , de toutes les subjectivités , les confronter et en faire une histoire que tout le monde pourra entendre (…) c’est assez inouï de voir comment cette guerre « travaille » encore la société Française alors que plus de la moitié de la population est née après la fin de cette dernière !», relève le cinéaste. Alors , on voudrait souligner la magnifique approche à laquelle ce dernier nous invite par son récit et sa mise en scène servie par un trio de comédiens prodigieux (Frot , Darroussin, Depardieu) , complété par des jeunes comédiens débutants incarnant les jeunes recrues : Yoann Zimmer, Jonathan Sulpice, Félix Ksysyl, Hamed Hamoud (Idir)… et aussi Fleur Fitoussi (Mireille) seule présence féminine au cour de la tourmente , dont on vous laissera découvrir le rôle qu’elle y joue. On soulignera enfin , la force, l’intensité dramatique et le réalisme avec lequel Lucas Belvaux au cœur de la beauté des paysages y inscrit la violence de la guerre et le terrain des combats, y décrivant à la fois, le contexte et le vécu des deux camps , adoptant la démarche qui le guide depuis le début : tout dire et tout montrer sans privilégier un camp, ou l’autre !. Des Hommes, est un film poignant et bouleversant qui donne à réfléchir . Un film utile , ne le manquez surtout pas !

( Etienne Ballérini )

DES HOMMES de Lucas Belvaux – Durée : 1h 41

AVEC: Gérard Depardieu, Catherine Frot, Jean-Pierre Darroussin, Yoann Zimmer, Félix Kysyl , Edouard Sulpice, Fleur Fitoussi, Ahmed Hamoud, Clotilde Mollet, Amelle Chahbi , Mohemmed Elfaki et Farid Larbi .

LIEN : Bande Annonce du film : DES HOMMES de Lucas Belvaux – Ad Vitam Distribution .

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