Cinéma / JOSEP de Aurel

Josep est le premier long métrage du dessinateur de presse et de BD Aurel. Ce « film dessiné » évoque le périple et le travail artistique de Josep Bartoli, dessinateur, caricaturiste et militant antifranquiste, interné dans un camp, en France, en février 1939, comme des milliers de réfugiés espagnols… Un film magnifique.

Josep – Crédit image : Les film d’Ici Méditerranée – Sophie Dullac Distribution

Cela fait un certain temps déjà que le cinéma d’animation ne s’adresse plus exclusivement aux enfants (ou très jeune public) et cela fait un peu moins longtemps que le cinéma d’animation aborde des thèmes politiques. Des films comme Valse avec Bachir (le massacre de Sabra et Chatila en 1982), Wardi (un camp de réfugiés palestiniens au Liban), Funan (le Cambodge sous le régime des khmers rouges), Les Hirondelles de Kaboul (l’intégrisme islamique), quelques exemples parmi bien d’autres, sont là pour le rappeler.
Dans Josep, Serge, un grand-père sur la fin de sa vie, évoque pour Valentin, son petit-fils, ses souvenirs de gendarme en 1939, quelques mois avant le début de la Seconde Guerre mondiale. En février de cette année-là, peu après la prise de Barcelone par les troupes de Franco, soutenues par l’aviation allemande, et la chute de la République espagnole, près de 500.000 personnes, civils, militaires, officiels Républicains, espèrent trouver refuge en France, le pays des Droits de l’Homme dont la devise est « Liberté, Egalité, Fraternité »… Le gouvernement français (Daladier) les parque dans des camps. Parmi eux, se trouve Josep Bartoli, dessinateur et caricaturiste, militant du parti communiste catalan et combattant antifranquiste. Derrière les barbelés, il dessine en cachette sur un carnet. Ses dessins témoignent des conditions dans lesquels survivent les autres réfugiés et lui-même…

Josep – Crédit Image : Les Films d’Ici Méditerranée – Sophie Dullac Distribution

Le scénario est inspiré de faits réels et d’un épisode de la Guerre d’Epagne, la Retirada (« retraite »). Les camps en France ne sont plus un sujet tabou, mais il est toujours aussi difficile de l’évoquer. Quant à Josep Bartoli, il a bel et bien existé, même s’il est méconnu (il a vécu de 1910 à 1995). Josep fait référence à différentes étapes de son périple, de sa détention jusqu’à sa reconnaissance en tant qu’artiste, en passant par l’épisode mexicain qui l’a amené à rencontrer plusieurs intellectuels ou artistes engagés comme le « muraliste »Diego Rivera et son épouse et peintre Frida Kahlo. C’est d’une manière fortuite qu’Aurel, « nom de de crayon » d’Aurélien Froment, dessinateur de presse (Le Monde, Le Canard enchaîné, Politis) et de BD, a découvert son travail. C’était à l’occasion du Salon du Livre, avec la couverture de l’ouvrage que Georges Bartoli, le neveu, photographe, a consacré à son oncle : La Retirada (édité chez Actes Sud). « Ce dessin ne pouvait être l’œuvre que d’un dessinateur génial. commente Aurel. Cela me fut confirmé à chaque page : illustrations politiques riches de détails et de sens, critiques du pouvoir, de l’État, de la religion, de la lâcheté des dirigeants internationaux. Et puis les croquis des camps. La force du coup de crayon pour témoigner de cette dramatique séquence honteuse et peu connue de l’histoire du XXe siècle. Le besoin de me plonger dans cette histoire, me l’accaparer, la digérer puis la faire revivre à travers le filtre de mon crayon m’a immédiatement animé… »

Dessin et autoportrait de Josep Bartoli – Collection personnelle de Georges Bartoli

Avec l’aide Jean-Louis Milesi, scénariste-dialoguiste et complice de Robert Guédiguian (il a écrit pour lui Marius et Jeannette, Marie-Jo et ses deux amours, Les Neiges du Kilimandjaro), le réalisateur, dont c’est le 1er long métrage, a ajouté des éléments de fiction. Pour les aspects de « mise en scène » et graphiques Aurel précise : « Il y avait plusieurs paris graphiques à relever en réalisant ce film : rendre hommage à l’œuvre de Bartolí, mettre mon trait et mon univers graphique au service de l’histoire, exprimer mon propre ressenti par rapport au dessin et à l’œuvre de Bartolí. En quelques mots : faire un film personnel au service d’un autre dessinateur ». Une entreprise ambitieuse et périlleuse à la fois avec le risque que son travail graphique n’occulte celui de Bartoli. Il n’en est rien. Si le film appartient bien au genre « cinéma d’animation », le réalisateur parle plutôt, à juste titre, de « film dessiné », car, en dehors de contraintes budgétaires qui peuvent aussi expliquer ce choix, il a très peu recours à l’animation et privilégie les dessins, souvent statiques, les siens mais aussi ceux de l’artiste catalan, qu’il intègre à l’ensemble, comme une succession de tableaux. Le mouvement vient souvent du cadre et des couleurs… Ainsi, le cinéaste fait évoluer le traitement du trait du dessin et de la couleur en fonction des étapes de la vie de Josep. Du dessin au crayon dans les camps, à l’usage de la couleur au contact de Frida Kahlo, avant de passer à des œuvres peintes, sans trait, sur la fin de sa vie.

Josep au Mexique – Crédit image : Les Films d’Ici Méditerranée / Sophie Dullac Distribution

 » Grâce à ce film, poursuit Aurel, je souhaite interroger la notion d’engagement, de résistance, de témoignage et bien entendu de déracinement. Le résistant est celui qui s’oppose physiquement à l’insupportable, quitte à le payer de sa vie. Le journaliste est celui qui observe et doit préserver sa vie pour pouvoir témoigner. Bartolí a été les deux. Il a pris le crayon quand les armes étaient devenues vaines. Mes grands-pères avaient choisi de prendre les armes quand il le fallait. Moi j’ai le crayon pour raconter ce qui pourrait aller mieux. »D’où l’utilisation des flash-back et les allers-retours entre passé et présent. Serge, le vieil homme, pourrait être l’un des grands-pères d’Aurel, lequel est relié à Bartoli par le dessin. De même que Serge raconte son histoire à son petit-fils, laquelle va encourager Valentin à s’intéresser à Bartoli et à devenir dessinateur à son tour. Une transmission de la mémoire qui fait étrangement écho au présent, même si le scénario a été écrit en 2013. « L’histoire est un perpétuel recommencement »(Thucydide) et les  migrants, de Syrie ou d’autres pays, ont succédé aux réfugiés Espagnols de 1939. Les camps sont bien différents, mais c’est toujours la même inhumanité. En septembre dernier, en France, il a été interdit à des associations de distribuer de la nourriture à des réfugiés… « (…) l’histoire donne peu d’exemples de peuples qui tirent les leçons de leur propre histoire »(Stéphane Hessel).
Malgré la gravité des sujets abordés, le palette proposée par Josep ne se limite pas au noir et au gris. Elle s’éclaircit notamment de touches d’onirisme et de poésie et de notes d’amour et d’espoir.
Le film a reçu le label Festival de Cannes Sélection officielle 2020 et le Prix Fondation Gan à la diffusion du Festival d’Annecy.
Une recommandation : ne partez pas avant la fin du générique, car il vous donnera l’occasion d’écouter l’une des très belles mélodies composées et interprétées par Silvia Pérez Cruz (qui prête sa voix à Frida Kahlo), artiste née en Catalogne comme Sergi Lopez (Josep) 😉

Josep de Aurel (Animation – France/Espagne/Belgique – 2020 – 74mn), avec les voix de Sergi Lopez, Silvia Perez Cruz, Bruno Solo, Gérard Hernandez, François Morel.
La bande annonce du film (Sophie Dulac Distribution – 1mn50)
Pour aller plus loin :
Sur Josep Bartoli
Josep Bartoli et l’exode espagnol : son crayon est une arme (France Culture 2019 – 3mn05)

Sur la Retirada :

La retirada – Voix de l’exil (IUT Béziers – 2020 – 53 mn)
Espagne 1939 – La Retirada (Réalisons l’Europe – 10mn14)
La Retirada – Musée National de l’Histoire de l’Immigration.

Sur les camps dans le Sud-Ouest de la France :

Mémorial du Camp de Rivesaltes
Association pour la Mémoire du Camp d’Agde

Les camps dans le Sud-Ouest de la France (source : dossier de presse du film)

Les principaux camps de la Retirada (Agde, Argelès-sur-Mer, Bram, Le Barcarès, Saint-Cyprien, Gurs, Vernet, Septfonds et Rieucros) fonctionneront jusqu’à la défaite de juin 1940. Le gouvernement de Vichy reprend et renforce ce réseau avec la création de nouveaux camps comme celui de Rivesaltes au début de l’année 1941.

Philippe Descottes

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