Cinéma/ EPICENTRO de Hubert Sauper

Après deux documentaires particulièrement remarqués, Le cauchemar de Darwin et Nous venons en amis, tournés en Tanzanie puis au Soudan, le réalisateur autrichien Hubert Sauper quitte l’Afrique pour Cuba et La Havane. Il donne la parole à ses habitants et se pose en même temps la question du pouvoir des images.

Leonelis Aranga Salas – Epicentro – Crédit photo Les Films du Losange
Autrichien, Hubert Sauper vit en France depuis vingt ans après avoir vécu en Grande-Bretagne, en Italie, aux États-Unis, en Tanzanie, au Congo et au Soudan. Réalisateur de documentaires sociopolitiques, il est surtout connu pour Le cauchemar de Darwin(2004), qui mettait en lumière l’impact environnemental de l’industrie de la pêche sur l’écosystème tanzanien, et Nous venons en amis (2014), qui traitait du conflit armé entre Soudanais. Avec Epicentro, il change cette fois de continent. Direction Cuba.
Bien sûr, ce n’est pas le premier regard d’un documentariste occidental sur l’île. Invités par le régime castriste peu après la Révolution, Chris Marker puis Agnès Varda avaient réalisé Cuba si (1961) et Salut les Cubains ! (1963). En 1999, Wim Wenders s’était intéressé à l’un des aspects de sa culture (et de son histoire) avec Buena Vista Social Club. Ici,l’approche du cinéaste est différente.
Pour le Larousse, l’ « épicentre » est le point de la surface terrestre où un séisme a été le plus intense… Pour Hubert Sauper, La Havane, capitale et centre économique de Cuba où le film a été presque entièrement tourné, a été l’épicentre de trois chapitres de l’Histoire : la traite des esclaves, la colonisation et la mondialisation du pouvoir. Cuba est l’endroit même où, physiquement, a eu lieu la naissance de « l’Empire américain » (également le titre d’un ouvrage de référence – bien qu’édité en 1968 – de Claude Julien, journaliste au Monde puis rédacteur en chef et directeur du Monde diplomatique). Le réalisateur remonte donc à 1898, à l’époque où Cuba est une possession espagnole. L’Espagne devait faire face à la lutte des Cubains pour l’indépendance. L’explosion du cuirassé USS Maine dans la rade de la Havane cette année-là offre aux Etats-Unis, neutres jusqu’alors, le prétexte pour une intervention militaire. La république, qui a refusé d’être une colonie en s’opposant à l’empire britannique, va libérer Cuba du joug espagnol. Le pays accède à l’indépendance, mais il devient très vite un protectorat américain. Le libérateur est colonisateur à son tour. L’Europe disposant de colonies en Afrique, les Etats-Unis se devaient de reprendre le contrôle de leur arrière-cour, Caraïbes et Amérique du Sud… C’est à Cuba (à Guantánamo) qu’a été planté le 1er des 900 drapeaux des bases américaines dans le monde… « Sans oublier la lune depuis 1969 », comme le fait remarquer en riant un Cubain qui conclut, en anglais, par un « make the moon great again !».
Ce ne sont pas d’ailleurs des historiens ou des experts en géopolitique que l’ont voit à l’écran, mais, en majorité, des habitants de La Havane, des gens de la rue. Ils/Elles racontent l’Histoire cubaine, celle qui a été enseignée à partir de 1959 sous Fidel Castro, l’utopie castriste, ou évoquent l’embargo et la domination américaine ou encore la situation actuelle du pays et la pauvreté au quotidien. Des rencontres, Hubert Sauper en fait de nombreuses, avec des personnages sympathiques, attachants, comme Carlita, une jeune femme qui s’improvise guide, et d’autres qui le sont moins qui suscitent même le mépris, à l’image de ce photographe bardé d’appareils qui se vante de ne jamais donner une pièce à ses « modèles » (ici, un gamin) et pour lesquels c’est un honneur de poser devant son objectif (!), ou de ce touriste Allemand d’un certain âge, habitué de l’île et que l’on devine adepte du tourisme sexuel.
Oona Castilla Chaplin et Leonelis – Epicentro – Crédit photo : Les Films du Losange
Parmi les témoignages, il y a également celui d’Oona Castilla Chaplin, petite-fille de Charlie Chaplin, qui enseigne l’art dramatique mais dont on ne découvre le métier qu’à l’issue d’une scène particulièrement bluffante Et puis, il y a ceux des enfants d’une dizaine d’années. Touchants, malicieux, drôles, intelligents. Ils/Elles ne sont pas plus haut que trois pommes, mais leur discours, lucide, pragmatique, critique et déjà politisé, étonne. Sur ce dernier aspect on se dit que la propagande a fait son travail… A la fin du XIXe siècle, celle du grand voisin états-unien était déjà à l’œuvre, véhiculée par la presse à scandale de Hearst et l’industrie du cinéma naissante. Elle avait amené l’opinion publique américaine à être favorable à une intervention militaire à Cuba.
Un touriste – Epicentro – Crédit photo : Les Films du Losange
Hubert Sauper fait ainsi référence aux premières « actualités » reconstituées montrant les exactions des « méchants Espagnols » ou l’explosion de l’USS Maine (qui aurait pu être provoquée par les Américains eux-mêmes). Aux témoignages sur Cuba s’ajoute en parallèle une réflexion sur le pouvoir des images et du cinéma et sur le tourisme, dont l’île est devenue la cible. Deux outils d’une nouvelle forme d’impérialisme, plus « soft », qui amènent le réalisateur à s’interroger sur sa légitimité à filmer. Même s’il a vécu trois ans à La Havane (et non 15 jours), n’est-il pas lui aussi un touriste ?
Epicentro a obtenu le Grand Prix du Jury au Festival de Sundance 2020.

Epicentro de Hubert Sauper (Documentaire – Autriche, France – 2020- 1h47). Avec Oona Castilla Chaplin, Jaun Padron, Leonelis Arango Salas, Annielys Pelladito, Zaldivar Yorlenis, David De La Cruz, Leyva Melani, Camila Peralta Kalunga.

Voir la bande-annonce du film (Les Films du Losange – 1mn58 – Vostf)

Philippe Descottes

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