Cinéma / BE NATURAL : L’Histoire Cachée d’Alice Guy-Blaché de Pamela B.Green

La sortie dans les salles françaises de Be Natural : l’histoire cachée d’Alice Guy-Blaché était prévue le 18 mars, mois des célébrations des droits des femmes. La pandémie de Covid-19 en a décidé autrement. Ce documentaire a été reprogrammé avec la réouverture des salles, le 22 juin. Malgré une diffusion limitée (et quelques réserves), il mérite d’être découvert.

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Be Natural de Pamela P.Green – Alice Guy-Blaché – Crédit photo Splendor Films

Née à Saint-Mandé, près de Paris, en 1873, Alice Guy alors secrétaire sténodactylo au Comptoir Général de la Photographie, entreprise dirigée par un certain Léon Gaumont, assiste le 22 mars 1895 à une projection privée des Frères Lumière à Paris. La découverte de La sortie des Usines Lumière est pour elle une révélation. A 23 ans, en accord avec son patron (mais en dehors des heures de bureau), elle réalise La Fée aux Choux, l’un des premiers films narratifs. Elle devient la première femme réalisatrice et une pionnière du cinéma en endossant également les rôles de productrice et de directrice de studio. Encore méconnue Be Natural : l’histoire cachée d’Alice Guy-Blaché tente de lui redonner la place qu’elle mérite dans l’Histoire du 7e Art. Rechercher les descendants d’une personnalité décédée depuis plus de quarante ans ou des personnes ayant pu la connaître semble être d’une facilité déconcertante. Comme le suggèrent quelques plans du film, il suffirait de taper un nom sur un moteur de recherche mondialement connu et le tour est joué. Sauf que dans la réalité, il en a été autrement pour Pamela B. Green qui aura mis près de 10 ans pour réaliser son documentaire. Elle a découvert Alice Guy-Blaché par hasard, par le biais de la télévision, en entendant Shirley McLaine évoquer sa carrière dans un émission (Reel Models) produite par Barbara Streisand. Abasourdie et intriguée par sa découverte, elle a cherché à en savoir plus, sauf qu’elle ne trouvait rien. A la tête d’une société de post-production, installée à Los Angeles, spécialisée dans le « motion design » et chargée de la création de génériques de films, de graphiques animés et de la réalisation de clip musicaux et publicitaires, elle travaillait à cette époque pour Robert Redford. Lui non plus ne connaissait pas Alice Guy-Blaché ! C’est avec son soutien (comme producteur exécutif), que Pamela B. Green s’est lancée dans l’aventure, bientôt rejointe par Jodie Foster (qui prête également sa voix comme narratrice) et avec un financement participatif, via « kickstarter », auquel ont contribué 3840 donateurs.

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Be Natural de Pamela B.Green – Alice Guy-Blaché (sous son ombrelle) – Crédit Photo : Splendor Films

A la manière d’une détective, la réalisatrice invite le spectateur à l’accompagner dans son long travail d’investigation. Un procédé qui permet d’éviter le ton didactique souvent utilisé dans les documentaires, même si Be Natural repose principalement sur des témoignages, des documents d’archives et des extraits de films. Sur le plan des images, bien que les historiens soient très prudents, pour ne pas dire méfiants avec cette source que constitue les entretiens, on apprécie les extraits de celui d’Alice Guy-Blaché elle-même, très âgée mais bien lucide, donné à la télévision française (ex-ORTF) et de celui (audio) accordé à l’historien Victor Bachy. Il en est de même avec cet enregistrement vidéo (…figurant sur une cassette U-matic datant de la « préhistoire de la vidéo » – le début des années 1970 – et sauvé in-extremis après bien des péripéties et des inquiétudes !) au cours duquel sa fille Simone, très proche de sa mère, se confie. Alice Guy, devenue Alice Guy-Blaché après son mariage en 1907 avec l’opérateur Herbert Blaché Bolton qu’elle suivra aux Etats-Unis, où elle créera en 1910 son propre studio, Solax, aurait à son actif + de 1000 films. Beaucoup sont perdus à tout jamais (dispersion des copies, problème de conservation du film-nitrate). Néanmoins les extraits de ces courtes bandes sauvées (et identifiées) montrent que la cinéaste était déjà à l’avant-garde pour son époque. Sur le plan technique, elle a participé aux essais de ce qui allait devenir le cinéma parlant et elle s’est familiarisée avec la surimpression, le ralenti, l’accéléré, les fondus ou la coloration à la main. Elle a abordé les genres les plus divers, drames, comédies, action, fantastique, guerre, policier, westerns, en n’hésitant pas à confier les premiers rôles (parfois physiques) à des femmes. Avant-gardiste encore puisqu’elle n’hésitera pas à traiter des sujets comme l’émancipation féminine, le racisme ou la maltraitance infantile. Si Be Natural suscitent quelques réserves c’est au sujet des intervenant(e)s… ils sont près de 90 ! Certain(e)s n’apparaissent que quelques secondes à l’écran. Soit leur propos n’apporte pas grand chose au film, soit il aurait mérité d’être plus développé. Par ailleurs, comme l’a souligné le critique de Variety, Jay Weissberg, à Cannes où le film a été présenté dans la Sélection Cannes Classics en 2018, à propos de ceux ou celles qui indiquent ne pas connaître l’existence d’Alice Guy-Blaché, il est probable que la réponse aurait été la même avec « les frères Skladanowsky (ndlr : inventeurs du bioscope en Allemagne en 1895), Albert Capellani, Émile Cohl… ».

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Be Natural de Pamela B.Green – Alice Guy-Blaché (assise) – Crédit photo : Splendor Films

L’autre limitation à une adhésion entière au documentaire concerne un moment particulier de la vie d’Alice Guy lorsqu’elle revient en France après ses déboires aux Etats-Unis en 1922. Sauf erreur, à aucun moment il n’est fait mention de pourparlers pour prendre la direction des studios de La Victorine à Nice. Une possibilité qui a été évoqué par l’historien Francis Lacassin. Enfin, Georges Sadoul (Critique), comme Francis Lacassin, Henri Langlois (Directeur de la Cinémathèque française) ou Daniel-Toscan du Plantier (Directeur général de Gaumont de 1975 à 1984) se voient reprocher de ne pas lui avoir donné la place qu’elle méritait du temps de leur vivant. Pamela B. Green a eu l’occasion de dire qu’on lui avait raccroché au nez lorsqu’elle avait pris des contacts en France. Dans un entretien, Jodie Foster évoque «(…) un rapport rigide à l’histoire : pour les Français.es, elle est ainsi et pas autrement. Tandis que les Américain.es entretiennent un rapport plus flexible et sont capables de se lever un matin, de découvrir une nouvelle choses et de reconnaître qu’ils.elles se sont trompé.es tout ce temps. » (Les Inrockuptibles – 11 mars 2020)… Des raccourcis et des remarques (parfois biaisées) qui interpellent et soulèvent d’autres questions… Pourquoi ne pas avoir donné plus temps de parole à quelques témoins français (on pense notamment à Claire Clouzot, décédée en février 2020, coauteure de Autobiographie d’une pionnière du cinéma, 1873-1968, Alice Guy – 1976) ? Pourquoi ne pas avoir utilisé également des documents et des travaux plus récents (après 1995) ? Par manque de pugnacité ? De budget ? Les deux ?
Il n’en demeure pas moins que, malgré ses imperfections,
Be Natural, L’Histoire Cachée d’Alice Guy-Blaché, permet déjà au plus large public de se faire une idée assez précise de l’importance d’Alice Guy(-Blaché) dans l’Histoire du Cinéma.

Be Natural, L’Histoire Cachée d’Alice Guy-Blaché (Be Natural: The Untold Story of Alice Guy-Blaché) de Pamela B. Green (2018 – Etats-Unis – 22 mars 2020 – 102 mn). Avec Alice Guy-Blaché, Jodie Foster, Alison McMahan, Geena Davis, Agnès Varda, Catherine Hardwicke, Marjane Satrapi, Patty Jenkins, Julie Delpy, Ava DuVernay.

Voir la bande annonce du film (Splendor Film – 2mn49 – Vostf)

Philippe Descottes

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