Cinéma / Entre espoir et inquiétude

Le samedi 14 mars au soir, le premier ministre annonçait la fermeture dès minuit et « jusqu’à nouvel ordre » de tous les « lieux recevant du public non indispensables à la vie du pays »… Les salles de spectacles, les cinémas et les théâtres fermaient. La crise sanitaire a entraîné une crise économique et la culture n’a pas été épargnée. Elle aura bien du mal à s’en remettre d’autant plus, qu’une fois de plus, elle n’est pas prioritaire…

Après trois mois de fermeture, les 6000 salles de l’Hexagone ont entamé leur réouverture ce 22 juin. Mais les cinémas ont déjà perdu près de 400 millions d’euros (une perte de 35 % par rapport à l’année 2019). L’une des missions du CNC (Centre National du Cinéma et de l’image animé) est de soutenir l’économie du cinéma, cependant une partie de son budget est déjà amputée de 100 millions d’euros (du fait qu’il n’a pas perçu la taxe prélevée sur chaque ticket d’entrée en salle). Ces pertes touchent toutes les entreprises du secteur et l’avenir est plus qu’incertain, même si une étude de Médiamétrie publiée le 9 juin indique que 17,2 millions de personnes ont l’intention de se rendre dans les salles dans les quatre prochaines semaines…
La réalisation, la production, la distribution, l’exploitation et bien sûr les comédiens sont quelques-uns des maillons de la chaîne d’un film. Ils et Elles en ont fait leur métier. Elle et Ils ont eu l’occasion de s’exprimer, pendant le confinement et après, parfois longuement, sur le réouverture des salles, le cinéma, la culture et « le monde d’après ». Leurs propos sont optimistes ou pessimistes, parfois les deux. Ils donnent leurs réponses mais soulèvent aussi des questions. Extraits :

Alexandra Henoschberg (Distributrice. Ad Vitam : Atlantique, Le Traitre, So Long My Son, Notre Dame). Sur la réouverture des salles et le calendrier des sorties : « J’ai envie de croire que les gens vont retourner au cinéma comme ils se sont jetés sur les terrasses de café. De la frustration naît quand même le désir. (…) C’est hyper-compliqué de dater un film dans de telles circonstances. C’est un des exercices les plus compliéqués de notre métier. On a tous nos dates, ,les distributeurs. Des dates qu’ont aime bien ou qui nous ont porté chance et sur lesquelles on sait travailler. Mais là, c’est la roulette russe ! » (Propos recueillis par Bruno Deruisseau et Theo Ritbeton Les Inrockuptibles, 10 juin 2020)

Alice Winocour (Réalisatrice et scénariste – Maryland, Mustang (scénario), Proxima): « Je pense que ce qui est magnifique dans le cinéma, c’est que l’on peut parler de ce que nous vivons actuellement, de nos vies et de nos souffrances, de manière consciente ou inconsciente. Il y aura aussi des films qui ne parleront pas de ce que nous vivons actuellement de manière réaliste, mais de manière inconsciente, et ce sont peut-être ces films qui seront les plus beaux, les plus poétiques et les plus intéressants » (Entretien avec le journaliste et critique anglais Demetrios MatheouUnifrance, 23 avril 2020)

Apichatpong Weerasethakul (Réalisateur – Tropical Malady, Oncle Boonmee , Cemetery of Splendor. Son nouveau film, Memoria, réunit Tilda Swinton et Jeanne Balibar). Le cinéaste thaïlandais a imaginé l’avenir du cinéma. Les spectateurs auront un autre regard, une autre attente : « Ils peuvent désormais fixer certaines choses pendant longtemps, s’épanouir dans une conscience totale. Après avoir vaincu le virus, lorsque l’industrie du cinéma se sera réveillée de sa stupeur, ce nouveau groupe, en tant que spectateurs, ne voudra pas faire le même vieux voyage cinématographique. Les gens ont appris à maîtriser l’art de l’observation : celle de leurs voisins, des toits, des écrans d’ordinateur. Ils se sont entraînés grâce à d’innombrables appels vidéo avec des amis, grâce à des dîners de groupe captés dans un angle de caméra continu. Ils ont besoin d’un cinéma qui soit plus proche de la vie réelle, en temps réel.» Et d’imaginer : « (…) par un belle journée, des portes qui s’ouvrent et des ouvriers sortant de l’usine. »
(Pour FilmRank. Réflexion relayée par Léa Andé-Sarreau pour TroisCouleurs, le 5 mai 2020)

Céline Sallette (Comédienne – Corporate, Nos Années Folles, Cessez le feu. Rouge Label Cannes 2020) : « « Je pense que tout le monde va se ruer dans les salles pour vivre des émotions ensemble, la salle nous réunit. Le grand écran et la concentration. Quand on est chez soi, on n’est pas en mode avion ! Donc on peut être sollicité à tout moment. L’expérience collective qu’est le cinéma, c’est aussi ce voyage hors de nos sollicitations, cette échappée. » (Première, mai 2020)

Christophe Rossignon (Producteur depuis 1993 : La Haine, La Loi du marché, Dilili à Paris, Au nom de la terre) : « Le cinéma fait partie pour certains d’un loisir important (c’est mon cas), un « partage» avec autrui, en dehors de chez soi, aucune raison de ne pas y retourner.Le grand écran, 100 % de ma concentration prise à regarder un film dans le noir, à m’évader, être ailleurs que chez moi… La télévision (pour moi, les plateformes, c’est de la TV) ou la VOD ne peuvent pas m’apporter ça. » (Première, mai 2020).

Claude Lelouch (Réalisateur. Les plus belles années d’une vie): « Je pense qu’il va falloir relancer la cour de récréation (…). Il n’y a pas un enfant qui a envie d’aller à l’école s’il n’y a pas de cour de récré. Il faudrait par exemple que les films labellisés Cannes sortent tout de suite, dans les cinquante jours. Il ne faut pas être dans la rentabilité mais faire des sacrifices pour remotiver les gens à sortir (…). Pour moi, le plus grand scénariste du monde, c’est la vie. Il a de plus en plus d’idées incroyables. Je suis optimiste parce que le monde a toujours plus progressé par ses catastrophes. J’ai toujours pensé que le pire n’était jamais décevant. » (Propos recueillis par Pierre Vavasseur. Le Parisien, 13 juin 2020).

Diane Kruger (Actrice. In the Fade, The Operative) : « La salle de cinéma sera pour toujours le meilleur endroit pour s’évader, pour rêver, pour se perdre dans un monde ailleurs. La salle obscure permet de se reconnecter avec nos émotions les plus profondes… L’expérience collective de découvrir un film, sentir des gens inconnus émus. Le rituel aussi de choisir celui qu’on va aller voir. » (Première, mai 2020)

Hervé Aguillard (Exploitant de l’Omnia à Rouen) :« La réouverture ne sera pas simple, c’est certain…  Je crains que les gens aient peur de se reconfiner dans des salles de cinéma, dans un premier temps, et ce même avec les règles sanitaires très strictes qui seront mises en place. » Le directeur évoque également la question de l’offre :« Quels films pourra-t-on proposer au public ? » Plusieurs distributeurs ayant reporté les sorties de leurs longs métrages… Quant à un changement dans les comportement des spectateurs habitués aux plateformes de streaming et de VOD pendant le confinement, il est catégorique  : « Je n’y crois pas du tout. Netflix ne remplacera jamais la salle. Quand on aime le cinéma, on aime aller voir les films en salle ! » (Propos recueillis par Jean-Baptiste Morel pour 76Actu,14 mai 2020)

Jean Labadie (Distributeur depuis 1986. Il a créé Le Pacte en 2007 : La part des Anges, Gomorra, Une Affaire de Famille, Les Misérables). Pinocchio, le nouveau film de Matteo Garrone devait sortir dans les salles de cinéma françaises le 18 mars. Compte tenu de leur fermeture un report n’étant pas envisageable pour des raisons financières, il a vendu les droits du film à Amazon Prime Video :« La salle doit rester prioritaire. Affaiblir la salle, c’est affaiblir la diversité. On voit bien qu’Amazon ou Netflix bénéficient, lorsqu’ils les diffusent, de la notoriété des films acquise en salles ou de l’aura des grands cinéastes révélés au cinéma. Sous réserve de respect de cette diversité et d’un investissement à définir, les plateformes devraient, selon moi, être intégrées à la chronologie des médias pour dégager de nouvelles ressources que Canal+ et les chaînes hertziennes en clair ne peuvent plus combler ». (Première, juin 2020)

Jia Zhang-ke (Réalisateur : A Touch of Sin, Au-delà des montagnes, Les Eternels) : « (…) Toute l’industrie du cinéma (ndlr chinoise) subit une énorme pression. Les derniers chiffres indiquent que plus 5000 cinémas ont fermé en Chine. Pendant le confinement, les gens se sont habitués à visionner les films sur internet, et certains ont commencé à remettre en question l’intérêt de la salle de cinéma, ce que cela signifie d’aller au cinéma. Si cette idée se répandait, ce serait catastrophique car le cinéma est, avant tout, l’art du rassemblement par excellence. Quand les gens sont dispersés, c’est le règne de l’autocratie. Nous devons donc à tout prix défendre l’existence des cinémas. (Entretien avec Juliette Ritzer pour TroisCouleurs – 6 mai 2020)

Lyna Khoudri (Comédienne – Les Bienheureux, Hors Normes, Papicha) : « Aller au cinéma, dans l’absolu, est une bonne raison. Et le meilleur confinement qui soit ! Les autres, l’énergie qui passe entre les coeurs dans la salle et l’immensité de l’écran. Je serai toujours fascinée comme une enfant face à la grandeur des écrans de cinéma. » (Première, mai 2020)

Marjane Satrapi (Réalisatrice. Persepolis, Poulet au pruneau). Radioactive est d’abord sorti en salles le 11 mars. Disponible en video à la demande à partir du 30 avril, il a été reprogrammée dans les salles a partir de ce 22 juin: « Je ne suis pas fan de VOD, je n’en regarde jamais. Mais je suis contente que le film puisse connaître une seconde vie et être vu par le public en cette période de confinement (…). (Cependant)un film, c’est fait pour être vu au cinéma. Pour le découvrir, il faut le cinéma. Je préfère que moins de gens voient mes films dans les grandes salles, plutôt que plus de monde les voie sur Internet. Ma pensée est radicale. »(La Grande Table Culture/Olivia Gesbert – France Culture 19 mai 2020).

Michèle Halberstadt (Distributrice, ARP Sélection : Un homme intègre, La Llorona, Une Grande Fille, The Guilty). Sur la réouverture des salles et le calendrier des sorties : « Quand on voit les mesures sanitaires auxquelles les salles devront se soumettre, j’ai peur qu’on y retourne dans un climat d’angoisse qui n’est pas celui du cinéma. A cela s’ajoute le fait que le public des films d’auteur est une population à risque. La vérité c’est qu’on avance dans l’inconnu. Mais j’ai envie d’y croire parce qu’on n’en peut plus de ne pas sortir nos films ! » (Propos recueillis par Bruno Deruisseau et Theo Ritbeton pour Les Inrockuptibles, 10 juin 2020)

Philippe Torreton (Comédien) s’inquiète pour le théâtre mais plus globalement pour la Culture : « Nos métiers ne sont pas des cas particuliers, surtout dans un pays qui se targue de sa culture. Quand il faut faire des grands discours, on cite la culture, on cite les auteurs. Après, quand c’est bien, je le dis. Des mesures ont été prises, l’année blanche pour les intermittents, c’est bien. Quand l’Etat couvre, contrairement aux assurances, les tournages, c’est formidable. Mais pourquoi ne sait-on toujours pas de ce que nous allons devenir à la rentrée ? Chaque jour qui passe, ce sont des compagnies qui mettent la clé sous la porte, c’est du chômage, ce sont des gens qui devront peut-être changer de métier. Chaque jour compte. Si on nous disait, là demain, on peut ouvrir, on sauve des spectacles, on sauve des comédien.nes, on sauve des festivals ».(Entretien accordé à Pauline Latrouitte pour France 3 Régions, le 18 juin 2020).

Richard Patry (Exploitant. Président-directeur général de Nord-Ouest Exploitation Cinémas (NOE) et Président de la Fédération Nationale des Cinémas Français (FNCF) : « On s’attend à un véritable engouement. En France, le cinéma fait partie de notre ADN. C’est un bien précieux, malgré la télé ou les plateformes numériques, quand on est Français on va au cinéma. En tant qu’animaux sociaux, on a besoin de sortir, revivre ensemble des moments d’émotion. Il n’y a pas de cinéma sans cinéma, les films et les salles de cinéma sont intimement liés. On sera donc très contents de retrouver les spectateurs. »Mais le président du FNCF est aussi très inquiet : « Le plus dur est devant nous. Un cinéma c’est comme un avion : avec ou sans spectateur, nos charges sont les mêmes. On va devoir assumer toutes celles qui n’ont pas été versées. Sans oublier le prix que coûtent les mesures barrières, les masques, le plexiglas… Il va aussi falloir faire moins de séances car on va devoir aérer, nettoyer entre chaque projection… On est très inquiet pour l’avenir d’autant plus qu’on risque de ne pas de récupérer 100 % de notre clientèle. (Salima Zeggaï pour Franceinfo/France 3 Normandie, 18 juin 2020).

Robert Guediguian (Réalisateur. Au fil d’Ariane, Une histoire de fou, La Villa). Gloria Mundi est sorti en dvd.Le titre est tiré d’une locution latine « Ainsi passe la gloire du monde » : «  … le caractère éphémère de nos vies et donc la nécessité de la remplir, qui est la signification de cette phrase, nous revient en pleine figure aujourd’hui. Pour moi, la seule gloire possible, c’est d’avoir travaillé à l’amélioration de l’humanité. C’est un peu ce que dénonce le film, les comportements individuels et égoïstes pour s’en sortir. Or, la crise du Covid-19 nous prouve bien qu’il n’y a que des solutions collectives et planétaires : les relations ne vont pas cesser, il y en a des mauvaises mais il y en a aussi de bonnes. Nous avons besoin non pas de mondialisation mais pour prendre un vieux mot, d’internationalisme (…). Comme je le disais au moment de Marius et Jeannette, il faut résolument qu’en ce moment, les films réenchantent un peu le monde. Ca peut compter. L’art, c’est comme les drapeaux, les chansons, les emblèmes ; les mouvements sociaux ont besoin d’hymnes à chanter, de films à voir. Ca participe à la mystique. Dans cette crise, l’art peut exalter le changement et j’espère qu’il le fera. »(Entretien avec Fred Guilledoux pour La Provence, 24 avril 2020)

Stéphane Brizé (Réalisateur : La loi du marché, En guerre) « (…) je piaffe d’impatience de pouvoir retourner en salle. Et je pourrais avancer cent raisons pour célébrer le grand écran. Mais il se trouve que Netflix a bousculé la donne il y a déjà quelque temps et il n’a pas fallu ce confinement forcé pour se rendre compte que la salle ne représente plus le même intérêt pour les spectateurs. Alors pourquoi soudainement tout le monde voudrait-il remplir les salles après cette crise sanitaire alors qu’il est à craindre que celle-ci renforce l’habitude des gens de rester chez eux pour voir des films ? Ça pose la question de savoir si cette situation incroyable ne va pas obliger le système de sortie des films à se repenser. Non pas que cela m’enchante. Mais la question ne peut pas être évitée. » (Première, mai 2020).

Yolande Moreau (Comédienne – De toutes mes forces, La Bonne Epouse qui ressort ce 22 juin- et réalisatrice, Henri). Elle écrit le scénario d’une comédie dramatique, inspirée d’une phrase de Paul Valéry,« Sans les faussaires, la vie serait bien triste. » qu’elle espère pouvoir tourner l’année prochaine : « Le monde de la culture est durement ébranlé, j’ignore comment la production de films va repartir. Ce projet est une carotte qui me pousse à avancer. On a beau dire qu’il faut aujourd’hui réinventer le monde, je ne suis pas convaincue que le grand changement soit pour demain. » (Propos recueillis par Barbara Théate – Le JDD, 21 juin 2020).

Philippe Descottes

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