Je me souviens… que Les Choses de la Vie a 50 ans

Les Choses de la Vie de Claude Sautet a eu 50 ans en mars dernier. Triste hasard, Michel Piccoli, son inoubliable interprète avec Romy Schneider (et Léa Massari) s’est éteint quelques semaines plus tard. Arte lui rend hommage ce dimanche 24 mai en rediffusant le film à 20h55. La soirée se prolonge avec, à 22h20, un portrait documentaire L’Extravagant Monsieur Piccoli.

CiaoViva - Je me souviens... Les Choses de la Vie - Claude Sautet - 1970 - 01
Pierre (Michel Piccoli) – Crédit photo : Lira Films – Sonocam – Fida Cinematografica,

Je me souviens qu’à l’origine Les Choses de la vie est un roman de Paul Guimard édité en 1967. L’écrivain et journaliste s’est inspiré de sa propre histoire et du très grave accident dont il fut victime lors d’une croisière. Il songe très vite à une adaptation pour le cinéma, d’ailleurs il est déjà l’auteur de comédies dont une écrite avec Antoine Blondin, A nous deux Paris ! (1966) réalisée par Jean-Jacques Vierne. Il contacte Jean-Loup Dabadie qui va en écrire une première version. Jeune romancier, journaliste, critique de cinéma, parolier, auteur des sketches pour Guy Bedos, Dabadie a déjà travaillé comme dialoguiste, mais il est encore loin de s’être fait un nom dans le cinéma…
Je me souviens qu’aucun producteur n’a souhaité se lancer. Claude Chabrol et Alain Cavalier n’auraient pas été intéressés non plus par le projet. En désespoir de cause Jean-Loup Dabadie fait parvenir le script dactylographié à Claude Sautet qu’il connaissait grâce à plusieurs collaborations. Avec ce mot «
Je cherche un metteur en scène, et il n’y a que toi qui puisse me conseiller. » Pourtant, en 1968, Claude Sautet est au creux de la vague. Il n’a rien tourné depuis L’Arme à gauche, son troisième long métrage, sorti sur les écrans en 1965, est un échec à la fois public et critique. Malgré les sollicitations, il refuse de revenir à la réalisation. Il est toujours dans le cinéma mais intervient comme « ressemeleur de scénarios » (selon l’expression de François Truffaut)…

CiaoViva - Je me souviens... Les Choses de la Vie - Claude Sautet - 1970 - 02
Catherine (Lea Massari) – Crédit Photo : Lira Films – Sonocam – Fida Cinematografica,

Je me souviens que c’est après avoir lu le scénario d’une seule traite (contrairement à son habitude) que Claude Sautet a décidé de revenir derrière la caméra. Sans avoir lu le livre. Il dira bien plus tard :«(…) si j’avais lu le roman de Paul Guimard avant, je n’aurais jamais entrepris d’en faire un film : j’aurais été gêné par sa structure littéraire. » Après la comédie (Bonjour sourire), le policier (Classe tous risques) et le film d’aventures, c’est pour lui l’occasion de changer de registre, d’explorer la veine dramatique et l’opportunité « de pouvoir (…) traiter de problèmes de couples. Pierre, cet homme privilégié, indécis, vulnérable a tout pour lui, mais il hésite à prendre une décision, à changer de vie. Il a peur de se remettre en cause et choisit une attitude de fuite face à la vie elle-même. » Le thème des rapports hommes-femmes reviendra comme une constante dans toute la suite de son œuvre.
Je me souviens que la production souhaitait voir Yves Montand et Annie Girardot jouer les rôles de Pierre et de son épouse Catherine. Mais c’était déjà le duo de
Vivre pour vivre de Claude Lelouch… Claude Sautet a d’autres noms en tête pour le couple : Michele Piccoli, qu’il a vu dans Le Doulos, et Lea Massari qu’il souhaitait déjà faire tourner sur ses deux précédents films. Le choix de l’interprète d’Hélène, la maîtresse, s’avère plus compliqué. Aucune comédienne française ne lui convient. C’est alors que Jacques Deray lui propose de venir aux studios de Boulogne où se déroule la postsynchronisation de son film La Piscine pour y voir Romy Schneider.

CiaoViva - Je me souviens... Les Choses de la Vie - Claude Sautet - 1970 - 05
Hélène (Romy Schneider) – Crédit photo : Lira Films – Sonocam – Fida Cinematografica,

Je me souviens qu’à cette époque, Romy Schneider s’était mise en retrait du cinéma. Elle s’était mariée et se consacrait à son fils, David, 2 ans à peine. Claude Sautet s’est rendu aux studios de Boulogne avec l’image de Sissi en tête. Sur place, il est totalement subjugué. A un tel point qu’il ne la contactera qu’un peu plus tard pour lui donner un rendez-vous et lui proposer le rôle d’Hélène. « Pendant le tournage, j’étais surpris constamment par ce qu’elle me donnait. Je n’avais pas encore bien mesuré son éclat à l’écran » confiera-t-il par la suite.
Je me souviens encore que la séquence marquante de l’accident de voiture de Pierre au début a nécessité 18 jours de tournage (et non 10) et comporte 66 plans. « Cet accident, il m’a fallu l’imaginer seconde après seconde. Comment passer de la vitesse normale à l’image fixe, et du ralenti à la relation qu’en font les témoins ? Ce mélange des temps était très périlleux. Nous avons filmé à trois caméras, sous des angles différents. »
Je me souviens que c’est avec Les Choses de la vie qu’est née une étroite collaboration entre Claude Sautet, Romy Schneider (qu’il retrouvera pour Max et les Ferrailleurs, César et Rosalie, Une histoire simple et Mado) et Michel Piccoli (qu’il dirigera sur Max et les ferailleurs, Vincent, François, Paul et les autres et Mado). Ce fut aussi le début d’une longue collaboration entre le réalisateur et Philippe Sarde, alors tout jeune compositeur débutant (19 ans) et qui remplaçait Georges Delerue indisponible. Si « La Chanson d’Hélène », interprétée par les deux comédiens principaux, est désormais indissociable des Choses de la vie, elle n’y figure pourtant pas…

CiaoViva - Je me souviens... Les Choses de la Vie - Claude Sautet - 1970 - 03
Pierre et Hélène – Crédit Photo : Lira Films – Sonocam – Fida Cinematografica,

Je me souviens de quelques critiques de presse à la sortie du film en France en mars 1970 :
Jean de Baroncelli écrivait dans Le Monde (13/03/1970) : « Les Choses de la vie » aurait pu n’être qu’un film élégant et brillant. Parce qu’il a su exprimer la beauté, la fragilité et la dérision de la vie, Claude Sautet en a fait une œuvre grave qui nous atteint au plus profond de nous-mêmes. » Dans Le Figaro (18/03/1970) soulignait « (l’)évocation fascinante car on ne se borne pas à la matérialité des faits. Le narrateur en dégage la signification profonde. Nous devenons les témoins de cette tragédie jamais filmée : les derniers instants d’une âme surprise en pleine vitalité.»
De son côté, Gilles Jacob, alors critique (il deviendra délégué général puis président du Festival de Cannes) pour
Les Nouvelles littéraires (19/03/1970), était marqué, par une scène particulière : « Digne d’un Fellini, une séquence restera fameuse : celle du mariage imaginaire. Le blessé garde les yeux clos, il fait provision de signes. Il voit son mariage avec Hélène, semblable à ce mariage champêtre qu’il vient de croiser sur la route, refuge enchanté de la vie rêvée (…) ; soudain le panoramique se poursuit, le sourire se fige, Pierre découvre les témoins de l’accident et, près de lui, le maquignon en habit. (…). Alors, Pierre comprend que c’est grave, la boussole intérieure s’affole : dernier galop. Et ce choc, le plus intense dans le cinéma français depuis Hiroshima mon amour, nous le ressentons avec lui en qui nous nous reconnaissons. »
Je me souviens également, qu’à l’issue d’une avant-première, un journaliste Paris-Match reprocha à Claude Sautet, que l’accident aurait pu être évité si Pierre avait braqué le volant de l’autre côté… Le réalisateur s’emporta et lui répondit : « Je n’ai pas fait un film sur la prévention routière, pauvre con. Je ne m’occupe pas du code de la route, je m’occupe d’un personnage qui essaie de mourir, et qui essaie d’accepter la mort. Imbécile ! »
Je me souviens que Les Choses de la vie a fait l’ouverture du 23e Festival de Cannes, le 2 mai 1970. Il faisait partie de la Sélection officielle et était l’un des quatre films français en compétition avec Elise ou la vraie vie de Michel Drach, Hoa-Bhin de Raoul Coutard et Le Dernier Saut d’Edouard Luntz. Il fut oublié du Palmarès. Le Grand Prix décerné par le jury présidé par l’écrivain Miguel Angel Asturias fut attribué cette année-là à M.A.S.H. de Robert Altman.
Je me souviens aussi que le film a obtenu le Prix Louis-Delluc 1970 et près de 3 millions de spectateurs l’ont vu dans les salles de cinéma de l’Hexagone.
Je me souviens que non lié à la Nouvelle Vague, Claude Sautet fut considéré dès lors comme un « cinéaste académique et bourgeois ». C’était oublier une écriture cinématographique qui n’a rien d’académique…
Les Choses de la vie en témoignait déjà : monologue intérieur du héros, usage du ralenti, construction temporelle non linéaire…
Je me souviens qu’un remake américain a été tiré du film. Il s’agit d’Intersection, réalisé par Mark Rydell et sorti en 1994. Les rôles principaux sont tenus par Richard Gere et Sharon Stone.

Je me souviens du 18 mai 2020, quand on a appris que, quelques jours auparavant… Pierre (ou Max, ou François) venait de rejoindre Hélène (ou Lily), mais aussi Vincent, Paul et… Claude 😦

A voir (ou à écouter) également

La Chanson d’Hélène interprétée par Romy Schneider et Michel Piccoli. Musique de Philippe Sarde, paroles de Jean-Loup Dabadie.
La Chanson d’Hélène/Prélude à l’accident (8mn17 – Musique de Philippe Sarde, paroles de Jean-Loup Dabadie)
Les Choses de la vie la bande-annonce (1mn30)
Les Choses de la vie – L’accident (4mn32)
Les Choses de la vie. Diaporama – Photos du film et de tournage (3mn29)
Romy Schneider. Entretien (1970 – 9mn – Le petit Carroussel illustré)
Romy Schneider au micro de Jacques Chancel (1970 – 45mn20 – Radioscopie)
Gros plan sur Michel Piccoli (1982 – 40mn36 – Les archives de la RTS)
Léa Massari – Spécial Cinéma (1977 – 27mn37 – Les archives de la RTS)
Claude Sautet – Montage d’entretiens (37mn30)
Claude Sautet (1978 – 25mn – Les Archives de la RTS)

Pour aller plus loin :
Entretiens inédits avec Claude Sautet de Joseph Korkmaz (Orizons – 2019)
Conversations avec Claude Sautet de Michel Boujut (Actes Sud – Institut Lumière – 2014).

Philippe Descottes

2 commentaires

  1. Cinquante ans c’est vrai. Je n’avais pas fait le calcul tant il me semble si proche de nous ce film.
    Rien à Cannes pour « les choses de la vie », c’est à n’y rien comprendre. J’aime bien MASH, Altman était brillant, mais à côté de du Sautet…

Répondre à Je me souviens de Jean-Loup Dabadie – ciaovivalaculture Annuler la réponse.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s