Centenaire / Boris Vian

Si vous me poursuivez/Prévenez vos gendarmes/Que je n’aurai pas d’arme /Et qu’ils pourront tirer. Vous aurez bien sûr reconnu la fin du « Déserteur » de Boris Vian. Quoique…  Au fait, pourquoi vous parlé-je de Boris Vian ? Tout simplement parce qu’il est né le 10 mars 1920. Bon centenaire, Boris ! Et pourquoi écris-je « quoique » ?
Tout simplement parce que la véritable fin du Déserteur fin est : Si vous me poursuivez/Prévenez vos gendarmes/que je tiendrai une arme/Et que je sais tirer. Et ça change tout.
À l’origine, il s’agit d’un poème dont la première interprétation a été diffusée en mai 1954 par Mouloudji, la version pacifiste. À l’exception de Mouloudji, tous les artistes sollicités s’étant désistés lors de sa première édition. Mouloudji a d’abord demandé à Boris Vian de modifier certaines paroles parce qu’il souhaitait un propos plus large. Ainsi, « Monsieur le Président » est remplacé par « Messieurs qu’on nomme grands » ; « ma décision est prise, je m’en vais déserter » est remplacé par « les guerres sont des bêtises, le monde en a assez », etc. De plus, Mouloudji n’imagine pas un pacifiste ayant un fusil.
En plus du Déserteur, Boris Vian a écrit énormément de chansons pacifistes comme la java des bombes atomiques. La chanson est sortie en 1954, soit dix ans après que les Américains lancent les deux bombes atomiques à Hiroshima et Nagasaki. À cette époque une peur constante de se recevoir une bombe atomique règne dans le monde entier, car la troisième guerre mondiale est à deux doigts de s’officialiser, et à cette époque qui dit guerre mondiale dit guerre nucléaire.
Cette chanson « anecdotique et gouvernementale » comme la qualifia lui même Boris Vian lors d’une interview radiophonique de 1956, traite donc avec un cynisme lucide des nouvelles inquiétudes de cette génération.
Dans ce pamphlet contre la course à l’armement delà guerre froide le « Monsieur le Président » du Déserteur est encore contesté puisque l’inventeur de la bombe atomique de la chanson après avoir réussi à la créer l’a fait exploser en tuant tous les grands chefs d’État, mais « le pays reconnaissant l’élu immédiatement chef du gouvernement » il conteste aussi les « chefs d’État », car le fameux bricoleur de la chanson certifie qu’en détruisant ces hommes qu’il qualifie de « tordu » il a sauvé la France. L’histoire racontée évoque les savants fous des bandes dessinées et des dessins animés comiques mais rappelle aussi de nombreuses histoires où la chose fabriquée prend le dessus par rapport à l’inventeur comme par exemple Frankenstein de James Whale. Contrairement au Déserteur, la chanson est satirique et humoristique, bien que quand même engagée et pacifiste. C’est peut être pour cela qu’elle est l’une de mes préférées. https://www.youtube.com/watch?v=eryzp0Pklc8


Pour en rester sur la chanson, en 1958, Serge Gainsbourg dira toujours que sans avoir vu Boris Vian sur scène et écouter ses mélodies puis lu ses premières critiques le concernant, il n’aurait jamais osé écrire et faire de la scène. Cette période marque une production de chansons énorme qu’on peut chiffrer à environ deux cents textes. Boris Vian a toujours beaucoup à dire et donc à écrire… Il multiplie les collaborations et Michel Legrand, Louis Bessières, Alix Combelle, Janine Bertille, Claude Bolling, Léo Campion ou Django Reignhardt croisent sa route.
Boris Vian, source d’inspiration, c’est toujours le cas: Il serait impossible de nommer tous les artistes qui ont interprété ses textes mais il serait dommage de ne pas citer certains d’entre eux : Jacques Higelin, Serge Gainsbourg, Bernard Lavilliers, Renaud, Catherine Ringer, Olivia Ruiz, Juliette, Daniel Darc, Jean-Louis Trintignant ou Carmen Maria Véga… sans oublier pour les rocks célèbres : Magali Noël et bien sûr toujours son ami Henri Salvador. L’amitié entre Boris Vian et Henri Salvador donne naissance à des chansons de styles très différents : chansons humoristiques (Blouse du dentisteFaut rigolerJava chauve…), rocks fantaisistes (Rock Hoquet), calypsos (Eh, Mama !Oh ! si y avait pas ton père…Y a rien d’aussi beau), chansons d’amour (T’es à peindreJe me souviens de vousC’était pour jouerPlace Blanche).
Mais, au  fait, pour vous, qui est Boris Vian ? Vous n’avez que l’embarras du choix : écrivain, dramaturge, poète, parolier, chanteur, critique musical, musicien de jazz (trompettiste), scénariste, traducteur, conférencier, acteur, peintre. Sa formation ? Ingénieur formé à l’Ecole Centrale. Bref, quelqu’un comme on n’en fait plus : maintenant, on est spécialisé de chez spécialisé, on a une « fenêtre de tir » – si encore elle était sur cour – un « pré carré » et on n’en bouge plus. Boris Vian donc a abordé à peu près tous les genres littéraires : Il a aussi produit des pièces de théâtre et des scénarios pour le cinéma. Son œuvre est une mine dans laquelle on continue encore de découvrir de nouveaux manuscrits au XXIe siècle. Boris Vian considérait qu’il n’existe pas de hiérarchie dans l’art.  On était maître de son art ou on n’était qu’un grouillot. Mais pourquoi le peintre se tiendrait-il pour supérieur au musicien, le boxeur au trapéziste ? Vian est ce que j’appellerai un humaniste de la culture.
Moi, vous m’connaissez ? C’est le théâtre qui me taraude. Et quel théâtre que celui de Boris Vian ! Il dénonce en utilisant le burlesque, les personnages truculents, la parodie du vaudeville, la farce : Les Bâtisseurs d’empire, Le Chasseur français, CinémassacreLe dernier des métiers, L’équarrissage pour tous, Le goûter des généraux, l’adaptation de théâtrale de J’irai cracher sur vos tombes, Têtes de Méduse, Un radical barbu… J’avoue que j’aimerai voir cette dernière pièce : Boris Vian qui détestait les politiques ne se prive pas de les tourner en ridicule en inventant une Chambre des députés où l’orateur monte à la tribune, puis descend dans l’hémicycle pour « défendre son point de vue à coups de poings » contre son opposant. Les règles veulent que celui qui reste debout l’emporte et le Journal Officiel en prend note. Le vaincu retourne au vestiaire, fouille dans les placards pour trouver d’autres idées, placard dont il a eu du mal à sortir lui-même. Je vous conseille fondamentalement Le Goûter des Généraux. Cette pièce, écrite juste après la Seconde Guerre Mondiale (1951), est un pamphlet antimilitariste, une fable absurde sur les institutions de l’armée, sur l’asservissement de l’intelligence humaine à la logique de la guerre.
Réputé pessimiste, Boris Vian adorait l’absurde, la fête et le jeu est l’inventeur de mots et de systèmes parmi lesquels figurent des machines imaginaires et des mots, devenus courants de nos jours. Mais il a également élaboré des projets d’inventions véritables lorsqu’il était élève ingénieur à l’Ecole Centrale de Paris. Sa machine imaginaire la plus célèbre est restée le pianocktail,  instrument destiné à faire des boissons tout en se laissant porter par la musique.
Une autre de mes passions, c’est le jazz : Ca tombe bien. Pendant quinze ans, il a aussi milité en faveur du jazz, qu’il a commencé à pratiquer dès 1937 au Hot Club de France. Ses chroniques, parues dans des journaux comme Combat, Jazz-hot, Arts, ont été rassemblées en 1982 : Écrits sur le jazz. Il a aussi créé quarante-huit émissions Jazz in Paris, dont les textes, en anglais et en français, étaient destinés à une radio et dont les manuscrits ont été rassemblés en édition bilingue en 1996.
Contrairement à une légende, Boris Vian n’a pas créé Saint Germain des Prés, symbole de l’existentialisme et des zazous. S’il connaît le quartier depuis 1944, il ne commence à le fréquenter très régulièrement qu’en 1946. Boris, qui prend parfois la trompette, fait régner une ambiance quasi religieuse.  (Philippe Boggio).
Vous savez bien sûr que Vian a utilisé comme pseudo Vernon Sullivan. Mais pas que… La liste complète des pseudonymes de Boris Vian est difficile à établir. Il y a des connexions certaines et d’autres supposées. Marc Lapprand en a analysé vingt-sept, mais il y en a d’autres. Parmi les vingt-sept noms de plume, on trouve vingt-deux figures journalistiques, quatre figures purement littéraires (Joëlle du Beausset, Bison Duravi, Bison Ravi, Sullivan) une figure sociopolitique (Jacques Dupont), quatre noms de femmes, pour les chroniques de jazz : Josèphe Pignerole, Gédéon Molle, S. Culape, pour d’autres articles de presse Gérard Dunoyer, Claude Varnier, Michel Delaroche, Anne Tof de Raspail, Eugène Minoux, Xavier Clarke, Adolphe Schmürz. Dans Vernon Sullivan, les dernières lettres sont tirées du nom de Vian, Sullivan étant aussi le nom de plusieurs musiciens de jazz dont Michael Joseph « Joe » O’Sullivan. « Le pseudonyme Agénor Bouillon a été découvert à l’occasion de la publication de ses œuvres complètes.
Amoureux de la culture américaine, Vian a traduit en français divers textes américains, en particulier des romans noirs et des romans de science-fiction, dont Le monde des A et sa suite  Les joueurs du A de A. E. Van Vogt,  Le Grand Sommeil de Raymond Chandler, Le Jeune Homme à la trompette, biographie  romancée du trompettiste de jazz américain Bix Beiderbecke  (1903-1931), rédigé par Dorothy Bake.
Politiquement, comment situer Boris Vian ? Plusieurs de ses contemporains le considèrent comme un « anarchiste », tel Sartre, pour qui Vian « était un anarchiste » ou Jimmy Walter* qui l’estime être un « anarchiste passif », Ursula Kübler** le considère comme un « doux anarchiste », pour lequel « l’important c’est le non-conformisme ».  En revanche, Marcel Scipion*** insiste plutôt sur la subtilité de sa position et son refus de s’engager : parmi des gens « tous terriblement de gauche […] Boris était plus fin, plus en avance, moins dupe […] il passait pour un apolitique. »
Ah ! Si vous habitez Paname, ou si vous vous y rendez, allez faire un tour à la rue Boris-Vian, qui est une voie mixte située dans le 18ème arrondissement .Elle débute au 18, rue de Chartres et se termine au 7, rue Polonceau.
A propos de géographie, Vian est également un patronyme italien répandu dans le nord de l’Italie, notamment en Vénétie. En France, le patronyme Vian, apparu en Provence (où l’immigration italienne [notamment piémontaise] fut importante), est probablement la francisation du patronyme italien Viana, répandu dans le Piémont. C’est aussi une localité située en Norvège.
Paraîtrait-il qu’Emmanuel Macron serait le sosie de Boris Vian, à moins que cela ne soit l’inverse. Bon. N’importe qui peut ressembler à quelqu’un. En même temps -comme dirait l’autre- cela m’étonnerait que notre Jupiter au petit pied soit écrivain, dramaturge, poète, parolier, chanteur, critique musical, musicien de jazz (trompettiste), scénariste, traducteur, conférencier, acteur, peintre.
Boris Vian meurt en 1959 (à 39 ans) à la suite d’un accident cardiaque survenu lors de la projection de l’adaptation cinématographique de J’irais cracher sur vos tombes.
Si, au cours de sa brève existence, il a multiplié les activités les plus diverses, son nom s’inscrit aujourd’hui parmi les plus significatifs de la littérature française. (André Clergéat).
Bon centenaire, Boris, bien des choses à Salvador, et rassures-toi, nous non plus, On n’est pas là  pour se faire engueuler…

Jacques Barbarin

* Pianiste, arrangeur et compositeur français (1930-2012).Il est notamment l’auteur avec Boris Vian de plusieurs chansons dont J’suis snob
**Danseuse et actrice suisse (1928-2010)
*** Berger d’abeilles, berger, apiculteur et écrivain français. En 1980, paraissait « L’arbre du mensonge« , couronné, en 1983, par le 1er prix de Sensibilité méditerranéenne et, en 1984, « l’homme qui courait après les fleurs« , sous-titré « Mémoires d’un berger d’abeilles ».

Boris Vian à la trompette Crédits : (c) DR – Archives cohérie Boris Vian

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