BD / Numa Sadoul, entretiens avec Uderzo

Numa Sadoul, vous connaissez ? Au demeurant question un peu superfétatoire pour les lecteurs de http://www.ciaovivalaculture. Metteur en scène de théâtre, d’opéra, comédien, pédagogue et grand connaisseur de la BD, au point d’y avoir consacré un mémoire de 3ème cycle à l’université d’Aix en Provence dans les sixties.  Il est aussi l’auteur de livres d’entretiens qui font référence – mais pas chez les ayants-droits : Hergé, Moebius, Franquin, Tardi, Vuillemin, Gotlib… et celui auquel je suis très attaché sur Les dessinateurs de presse peut-être parce que la très grande majorité de ces dessinateurs-là œuvraient au sein de Charlie Hebdo  et que ce recueil d’entretien est sorti quelque mois avant janvier 2015*.
Et voilà que ressortent, comme on dit revus et augmentés, ses entretiens avec Uderzo. Albert Uderzo naît à Fismes (Marne) en 1927 au sein d’une famille d’immigrés italiens. C’est en lisant Mickey Mouse, publié à l’époque dans Le Petit Parisien, qu’il découvre la bande dessinée. Son frère Bruno (1920–2004), convaincu de son talent, le pousse à proposer ses services à un éditeur parisien ; c’est ainsi que, pendant la guerre, il est embauché comme « grouillot » par la Société parisienne d’édition (SPE). Engagé pour quelques semaines, il reste finalement un an à la SPE et y apprend les bases du métier : le lettrage, le calibrage d’un texte, la retouche d’image.
Si je vous dis Astérix, vous pensez Goscinny. Oui, mais ça, c’est le scénariste. Le dessinateur, c’est Uderzo, et j’ai la faiblesse de penser que dans une BD, l’élément qui définit la patte, le style, c’est le dessin. Et puis, Uderzo ne se limite pas qu’au dessin d’Astérix : il y a Oumpah-Pah, le premier personnage créé par le tandem Uderzo-Goscinny. C’est le plus brave de la tribu des Shavashavas. Guerrier peau-rouge protégé par son totem, le puma, et par Nanabozho le Grand Lapin il met sa force et sa ruse au service de sa tribu et de tous ses amis. (Journal de Tintin 1958), Les Aventures de Tanguy et Laverdure, série créée par Jean Michel Charlier (scénariste) et Uderzo (journal Pilote en 1959). Et bien d’autres, aussi.
Capable de dessiner dans des styles très différents (du réalisme de Tanguy et Laverdure au semi-réalisme d’Astérix), son grand sens du gag visuel complétait parfaitement les talents d’humoriste de René Goscinny. Ses personnages sont très expressifs et dotés d’une gestuelle travaillée qui vient en partie de l’intérêt d’Uderzo pour le dessin d’animation. Il suffit de considérer n’importe quelle vignette d’un album d’Astérix – à l’instar de celle extraite d’Astérix en Corse-  pour se rendre compte de sa large palette de coloriste, et ce croisement entre le décor, toujours très école réaliste, et les personnages, non pas caricatures mais issus du grotesque : c’est à l’origine un style d’ornement découvert à la Renaissance. Par dérive, le terme désigne aussi aujourd’hui le caractère de ce qui semble ridicule, bizarre, risible. Selon Rémi Astruc, tout grotesque pourrait se ramener à la mise en œuvre d’un ou plusieurs de ces motifs : redoublement, hybridité, métamorphose.
Et donc ces 4 entretiens avec Numa Sadoul : 10-11-12 février 1999, 6 juin 2015, et un 5ème, Astérix relu par Uderzo. Avec, en supplément, l’intégralité de l’interview effectué en 1973 pour les Cahiers de la Bande dessinée. Ces 250 pages constituent une véritable « Somme », une œuvre importante, un travail considérable faisant le point et une synthèse des connaissances concernent Uderzo. A travers une démarche d’ordre chronologique, tout est passé au crible, tous les questionnements que l’on peut avoir sur cet important auteur sont abordés. Il y a toute l’amitié et la sympathie existante entre Numa Sadoul et Uderzo, mais aussi, oui, la « démarche » de Numa Sadoul : il y a la connaissance et l’affection qu’il porte au  personnage objet des entretiens, mais une démarche que je qualifierais d’ « universitaire », faite de recherches, d’hypothèses, d’investigations.
Comme tous les entretiens effectués par Numa Sadoul, ce livre est indispensable pour aller au-delà d’une connaissance sommaire et approximative de la bande dessinée. Offrez-vous le bien sûr, mais aussi à quelqu’un qui considère la BD comme un art mineur. Vous avez bien ça dans vos relations, non ? Moi, j’ai. Et des irréductibles. Et n’allez pas leur dire que la bande dessinée est appelée le « neuvième art ». Ce sont les mêmes qui pensent que Dario Fo, et à fortiori Bob Dylan, n’aurait jamais dû être Prix Nobel. Mais je m’égare.
Tenez, à propos, le livre porte en sous-titre : « L’irréductible ». Référence bien sûr aux gaulois du petit village. Un irréductible, c’est quelqu’un qui n’admet pas la moindre concession, qui est intransigeant, intraitable. Uderzo, quoi.

Uderzo l’irréductible – Entretiens avec Albert Uderzo par Numa Sadoul – Editions Hachette.

Jacques Barbarin

*https://ciaovivalaculture.com/2014/02/20/livre-cabu-charb-sine-luz-wolinski-passent-a-tab et

https://ciaovivalaculture.com/2015/01/13/charlie-hebdo-lorsque-cinq-jours-seront-passes

 

 

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