Cinéma / LE JEUNE AHMED de Jean-Pierre et Luc Dardenne.

L’enfermement dans la spirale de la radicalité comme une barrière infranchissable à laquelle se heurtent tous ceux qui veulent le voir s’ouvrir à la vie. Pénétrer et comprendre l’insaisissable des mécanismes de celle-ci, les frères Dardenne en traduisent la complexité et l’impuissance à y faire face. Mise en abîme magistrale !..

Ahmed – Idir Ben Addi ) et l’imam ( Othmane Moumen) – Crédit photo : Diaphana Distribution-

Il a 13 ans le jeune Ahmed (Idir Ben Addi , impressionnant) , un père absent et une mère qui s’occupe de ses trois enfants : lui , son frère et sa sœur. Très vite les cinéastes nous font pénétrer dans son univers rythmé par la vie de famille , et surtout celle extérieure de l’éducation scolaire et religieuse qui va devenir révélatrice de la fracture qui s’y inscrit . Symbolisée par deux figures , celle de la prof ( Myrien Akkediou ) de soutien scolaire et celle de l’Imam , dont l’opposition va faire débat au sein de la communauté , et illustrée par la scène des la réunion des parents invités , à donner leur opinion. L’utilisation de textes et chansons populaires par l’enseignante s’écartant des textes religieux y est dénoncée par l’Imam( Othmane Moumen ) comme une trahison et un pêché par cette dernière – qui la désigne « impure » , devenant donc objet de haine . L’emprise de ce dernier ( substitut de la figure paternelle absente?) se fait d’autant plus forte qu’elle renvoie à Ahmed , l’image idéalisée de son cousin Djihadiste mort au combat …qui est celui de la pureté au nom du prophète, d’où cette nécessité de ne pas se détacher du strict respect des règles au risque de devenir un mécréant !. C’est cette « empreinte » mentale sur le jeune Ahmed que les cinéastes inscrivent comme un « constat » . Et c’est la belle idée du film qui ouvre , dès lors , appuyée par tous les éléments et personnages, qui vont tenter d’en changer le cours, cherchant à comprendre et à percer les raisons intimes de l’isolement dans lequel Ahmed se barricade . Fuyant obstinément toutes les tentatives amicales cherchant à briser la glace, afin de le sortir de cette « déshumanisation » , qui ne peut que le conduire à sa perte…

Ahmed ( Idir Ben Addi) face à sa prof d’Arabe ( Myriem Akheddiou) – Crédit photo: Diaphana Distribution-

Et d’ailleurs l’obéissance aveugle qui le conduira à s’attaquer eu corps « impur » de l’enseignante, en est l’exemple . Il sera soumis dès lors , en tant que mineur, à un suivi de     « dé-radicalisation » très strict dont le cheminement destiné à l’en faire sortir se heurtera a sa détermination devenant encore plus inflexible !. Les frères Dardenne ont exploré depuis leurs débuts ( La promesse / 1996 leur premier long métrage) , avec leurs héros ou héroïnes : Rosetta / 1999 et L’enfant / 2005 – récompensés tous deux par la Palme d’Or), les destinées ballottées par les aléas de la vie finissant par s’enfermer dans un « noyau dur » protecteur , dans lequel personne n’arrivera plus , à pénétrer ! . Cette « protection » est encore plus forte ici , dont les cinéastes cherchent à élucider, les raisons et indices révélant l’impuissance de tous ceux qui tentent, de briser la résistance de ce garçon , prêt à tuer sa professeure au nom de ses convictions religieuses. « Quels que soient ces personnages : Inès sa professeure, sa mère, son frère, sa soeur, son éducateur, le juge, la psychologue du Centre Fermé, son avocat, les propriétaires de la ferme où il est placé, leur fille Louise, aucun ne réussit à entrer en communication avec le noyau dur, mystérieux de ce garçon … » , expliquent les cinéastes. C’est cet « abîme » radical des raisons qui échappent à tous , dont les cinéastes irriguent leur récit …pour tente d’y déceler le reste d’humanité qui pourrait en briser l’inexorable spirale mortifère . Et c’est au cœur de cette quête , que leur récit prend toute son ampleur et sa force dramatique. Ouvrant le constat sur la radicalisation , à une réflexion sur la question cruciale: « comment arrêter la course ?…Comment l’immobiliser dans un moment où, sans l’angélisme et l’invraisemblance d’un happy-end, il pourrait s’ouvrir à la vie, se convertir à l’impureté jusque-là abhorrée ? », expliquent les frères cinéastes…

Festival de Cannes : Photocall du film Le Jeune Ahmed – Les frères Dardenne    entourent les inteprètes :  Idir Ben Addi  et Victoria Bluck – Crédit Photo: Philippe Prost –

Et c’est cette hypothèse dont ils explorent les possibles dans de magnifiques séquences qui font la richesse , et surtout , l’originalité de leur film , comparé au nombreux qui, suite aux événements tragiques ces dernières années , ont abordé le sujet ( dont le récent L’ Adieu à la nuit d’André Téchiné ) ; ils ont voulu en prolonger la réflexion, l’ ouvrant sur cette « possible  métamorphose  qui troublerait le regard du spectateur , entré dans la nuit d’Ahmed ». Incitant celui-ci à dépasser les schémas en ouvrant le récit à la possibilité …de la résilience . Ces étapes sur lesquelles leur récit se concentre sont superbes dans ce qu’elles révèlent d’approches et d’interdits qui stigmatisent. Des parents divisés sur la question de l’intégrisme religieux , et , ici , du rôle de l’Imam séducteur de l’adolescent qu’il pousse à la violence . Ahmed trouvera pourtant de la bienveillance face à sa radicalité , y compris celle de sa maîtresse d’Arabe qu’il agressera pourtant , de la même manière que celle de sa mère    ( Claire  Bodson) dont il rejette l’impureté des comportements et qui souffre ‘ j’aimerais tellement que tu redevienne comme tu as été ! » de son rejet  ( bouleversantes scènes où elle perd pied face à lui , le suppliant en pleurs …) mais, qui  lui apportera un soutien indéfectible, lors de son parcours de dé-radicalisation . Tous – son frère , sa sœur , son éducateur , le juge , l’avocat , la psychologue ou les propriétaires de la ferme où il est placé et leur fille Louise – se démènent pour briser sa résistance . Les Frères Dardenne qui excellent dans la description de ces approches , nous immergent avec un subtilité du regard qui n’a d’égale que cette quête de compréhension de l’autre , de cet être humain que l’on a en face de soi … dont leurs films ont constamment traqué, le vécu et l’intime des souffrances . Parmi ces scènes où les cinéaste décrivent le « possible » d’une ouverture au corps de l’autre , s’y invite le contact avec celui des animaux ( le chien qui lèche Ahmed, les vaches et leur lait à traire …) de la ferme de rééducation . Et puis , en complément de tous ceux et celles dont les tentatives se brisent à sa résistance , il y a celle , la plus belle et émouvante de la confrontation avec l’interdit qui s’invite . Celui , auquel Louise ( Victoria Bluck ) la jeune fille de la ferme le soumet ( effleurant de manière suggestive la peau d’Ahmed avec une brindille, puis  par un baiser . Le trouble et le flou (symbolisé par l’échange des lunettes …) provoqué dans l’esprit d’Ahmed et par sa réaction mitigée, ouvrant dans le final à la possible (?) réconciliation d’Ahmed …avec l’univers des autres !.

(Etienne Ballérini )

LE JEUNE AHMED de Jean Pierre et Luc dardenne – 2019- Durée : 1h 24 –

AVEC : Idir Ben Addi, Olivier Bonnaud, Muriem Akheddiou, Victoria Bluck , Calire Bodson , Othmane Moumen …

LIEN : Bande-Annonce du Film : Le Jeune Ahmed de Jean-Pierre et Luc Dardenne

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