Théâtre / La dame aux camélias

Je commence par préciser que je n’ai pas le roman éponyme d’Alexandre Dumas fils ni lu ni vu la pièce que le même Dumas fils a tiré de son roman. Je suis donc, si vous me passez le mot, vierge sur ce point, la virginité n’étant pas, loin s’en faut, l’état principal de cette  Dame aux camélias.

Quid ? La Dame aux camélias raconte l’amour d’un jeune bourgeois, Armand Duval, pour une courtisane, Marguerite Gautier, atteinte de tuberculose. La narration constitue un récit dans le récit, puisqu’Armand Duval raconte son aventure au narrateur initial du roman. Dans le demi-monde parisien chic, où se côtoient riches amateurs et femmes légères, le jeune Armand Duval tombe amoureux de la jeune et belle Marguerite Gautier, une des reines de ce monde éphémère de la noce. Devenu l’amant de Marguerite, Armand obtient d’elle qu’elle renonce à sa vie tapageuse pour se retirer avec lui à la campagne, non loin de Paris. Mais la liaison est menacée par le père d’Armand, qui obtient de Marguerite qu’elle rompe avec son fils, sous prétexte que son autre enfant, la jeune sœur d’Armand doit épouser un homme de la bonne société. Jusqu’à la mort de Marguerite, Armand sera persuadé qu’elle l’a trahi avec un nouvel amant, et quitté volontairement. La mort pathétique de Marguerite, abandonnée et sans ressources conclut l’histoire racontée par le pauvre Armand Duval lui-même.
Nous sommes ici dans l’archétype de ce que l’on nomme le drame bourgeois. Le drame bourgeois  se donne comme un intermédiaire entre la comédie et la tragédie. Il met en scène des personnages de la bourgeoisie. Il recherche le naturel au détriment de la vraisemblance. Il répond au goût nouveau d’un siècle – le XIXème – qui délaisse la tragédie et ne prise plus le gros rire de la farce. Du point de vue scénique, le drame bourgeois innove grâce à la suppression, en 1759, des bancs destinés au public situés sur la scène. Ainsi, la démarcation entre scène et spectateurs se fait plus grande. Cette démarcation est également soulignée par la présence de cadre et de rideau..
Il a un double but : émouvoir le spectateur et satisfaire ses exigences morales, lui faire essuyer une larme, mais le rasséréner sur son appartenance de classe. Car c’est bien un théâtre de classe.
La Dame aux camélias présente à la fin janvier au TNN dans une mise en scène étonnante, si ce n’est détonante d’Arthur Nauzyciel replace véritablement l’enjeu de société de ce texte, en dérange le coté convenu, et  à l’instar du titre du tableau de Dali, soulève la peau de l’eau pour y voir le chien nu.
Après des études d’arts plastiques et de cinéma, Arthur Nauzyciel  entre en 1987 à l’école du Théâtre national de Chaillot dirigée par Antoine Vitez. Depuis le 8 juillet 016, il dirige le Théâtre National de Bretagne, à Rennes. Je me rappelle avoir vu en 2011 en Avignon  Jan Karski, (mon nom est une fiction) d’après le roman de Yannick Haenel. J’en étais resté tout estranciné. La mise en scène était d’Arthur Nauzyciel…
La Dame aux camélias est donc, à l’origine, un roman. La force de cette mise en scène est qu’elle l’y intègre, comme un commentaire de ce qui va se dérouler, une distanciation. N’ayant pas encore l’âge où l’on invente, je me contente de raconter. J’engage donc le lecteur à être convaincu de la réalité de cette histoire dont tous les personnages, à l’exception de l’héroïne, vivent encore. La mise en scène commence par ce texte, avant le convenu levé de rideau. Des corps alanguis, avachis, se dévoilent à travers la transparence d’un rideau de scène bientôt levé sur un boudoir. Le marquis de Sade, a contribué à développer une renommée à cette petite pièce dédiée à l’intimité des causeries féminines. Depuis le succès de son ouvrage La philosophie dans le boudoir ce petit salon a une réputation sulfureuse combinée à celles de tous les échanges et ébats. Sur la scène, hommes et femmes s’attirent et s’animent lentement, indistinctement, sur la moquette et les sofas.
Dans un théâtre à l’italienne, comme le TNN, la cage de scène désigne la partie construite face à la salle de spectacle, donc l’espace scénique. Or ici, le mot cage doit être pris à son sens premier, c’est-à-dire un contenant destiné généralement à contenir un animal, empêchant son occupant de s’enfuir et permettant de l’observer sans risque. La dame aux camélias est ce que l’on appelait anciennement une demi-mondaine, une femme légère qui fréquentait les milieux mondains, une p… de luxe, quoi, pour parler crûment. Et si j’ai parlé du divin Marquis, la touch’ de cette subtile mise en scène m’évoque indubitablement l’univers de Jean Genêt. J’en ressens le fumet, l’atmosphère, et peut-être même la violence sous tendue qu’il y a chez Koltès.
Et l’intelligence de cette mise en scène somptueuse, c’est que cette pièce « habitée »  par Arthur Nauzyciel reste, tout simplement, l’histoire d’une courtisane qui sacrifie son grand amour pour sauver son honneur  prouvant c’est aussi un être humain en dépit de ce milieu qui l’exploite. Et dans cet écrin rouge, rappelant la passion, c’est une mise à mort qui se prépare, le sacrifice du vice à la vertu.
Et de fait,fidèle à la trame du roman, Arthur Nauzyciel propose une immersion en douceur dans le Paris de 1848, le temps des courtisanes, des demi-mondaines qui donnaient le ton aux folles nuits de la capitale. Tout se fait avec une sincérité, un naturel qui touche, bouleverse. Cette presque « tendresse » souligne par antithèse la violence du propos. En tant que spectateur j’ai été littéralement « happé » par la beauté de la scénographie, par l’intensité du propos, par la délicatesse du travail actoriel. Pour le peu que je m’y connaisse dans l’art théâtral,  cette finition dans le travail dénote une grande précision dans la direction d’acteurs. C’était, comme l’écrivait une autre Marguerite, « sublime, forcément sublime ».
Sublime aussi le charisme intérieur qui se dégageait de la Marguerite d’ici, Marie Sophie Ferdane. Je vais avoir du temps à m’en remettre.

Un an après la pièce, quatre ans après le roman, Verdi et son librettiste, Piave adaptaient cette « Dame » avec, en 1853, l’opéra La traviata, littéralement, la dévoyée, du verbe italien  traviare, détourner du droit chemin, pervertir, dévoyer. Le regard des autres. Toujours. Merci madame Brook pour cette merveille.

Jacques Barbarin

 

La Dame aux camélias D’après le roman et la pièce de théâtre de ALEXANDRE DUMAS FILS Adaptation VALÉRIE MRÉJEN ARTHUR NAUZYCIEL Mise en scène ARTHUR NAUZYCIEL Assistant à la mise en scène JULIEN DERIVAZ Scénographie RICCARDO HERNANDEZ Lumière SCOTT ZIELINSKI Réalisation, image et montage film PIERRE-ALAIN GIRAUD Son XAVIER JACQUOT Costumes JOSÉ LÉVY Chorégraphie DAMIEN JALET
Avec PIERRE BAUX – OCÉANE CAÏRATY – PASCAL CERVO -GUILLAUME COSTANZA – MARIE-SOPHIE FERDANE MOUNIR MARGOUM – JOANA PREISS – HEDI ZADA

Prochaine représentations
Théâtre Vidy-Lausanne 13 Mars – 15 mars 2019
Comédie de Caen – CDN 20 mars – 21 mars  2019
Théâtre National de Strasbourg 28 mars – 04 avril 2019
Nouvelle scène nationale de Cergy-Pontoise et du Val d’Oise 18 avril – 19 avril 2019
TANDEM, Scène nationale Arras-Douai 10 mai – 11 mai 2019
La Criée – Théâtre National de Marseille 17 mai – 18 mai 2019

Crédit Photos :Philippe Chancel

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